lundi 29 décembre 2014

Centered Tone Selmer : une clarinette de légende.

Interview de José-Daniel TOUROUDE par René PIERRE.


R P : Cette clarinette des années 50, est devenue une clarinette de légende et continue à jouer depuis 60 ans malgré des clarinettes plus modernes.  Pourquoi ?
 JDT : Revenons dans le contexte des années 50 : La musique de jazz, les variétés, la musique classique, le rock… la musique était partout après la guerre. Après les années noires, il existait une soif de rattrapage de fêtes et de gaité dans un monde en pleine croissance économique et de consommation de masse. La demande explosait. Les musiciens tournaient à fond dans les boites, les bals, les studios de disques, les films… les orchestres de jeunes fleurissaient partout…. La fabrication d’instruments suivait.
La clarinette finissait son apogée mais restait encore un instrument incontournable dans toutes les musiques : classique, jazz, variétés, latino, klezmer, musique contemporaine… En France, Selmer était en compétition avec Buffet Crampon et Leblanc notamment sur le marché américain en pleine expansion et qui était solvable ! Buffet Crampon en 1950 sortait la R13 qui aura du succès notamment aux USA.. (cf notre article « Buffet au cœur » sur ce blog)
Leblanc avait une clarinette très prisée également notamment par les militaires et harmonies municipales à l’époque très nombreuses.












On compare souvent Selmer et Buffet Crampon mais Selmer a bâti sa stratégie différemment de BC.
Oui d’abord Selmer est né 60 ans après Buffet Crampon et je ne parle pas de la facture Noblet-Leblanc beaucoup plus ancienne. En 1844, la clarinette moderne système Boehm est inventée par A.Buffet (l’oncle) et fabriquée par BC et emporte de nombreux prix, une notoriété internationale et l’adoption par les plus grands solistes. En 1899, l’ exposition universelle, le grand prix est accordé à BC et cette récompense prestigieuse lui ouvre tous les conservatoires et écoles de musique et les fournitures officielles nationales et étrangères… BC semble indétrônable. D'autre part le monde de la clarinette était dominé par H. Klosé (le co-concepteur de la clarinette système Boehm), l’essayeur (chez BC), le pédagogue au conservatoire (la fameuse méthode), le virtuose.
Hyacinthe KLOSE.
En 1885 : 60 ans après les frères Selmer, (élèves de Klosé à Paris) vont se lancer dans la facture d’instruments. Alexandre fera carrière aux USA pendant que son frère Henri fera à Paris des clarinettes 13 clés, des clarinettes Albert, des anches, des cuivres, des guitares, tous les instruments à vent ... puis rachèteront Sax et Millereau. 1904 A. Selmer l'exilé américain (au Boston, puis NY Philharmonic…) va faire connaitre Selmer aux USA avec George Bundy et après la 1ère guerre mondiale se lancer à la conquête du marché des clarinettes haut de gamme. Selmer va cibler à la fois sur les saxophones (en 1922, il créera le saxo 22) et d’autre part les USA (notamment clarinette métal) et sa stratégie sera gagnante. Ils ne feront des cl modernes système Boehm pour les professionnels concurrençant BC et Leblanc bien plus tard.

 Mais pourquoi Selmer a eu du succès surtout aux USA qui à l’époque ne l’oublions pas était le modèle de toute la jeunesse comme libérateur, par sa musique omniprésente, par son cinéma, par la société de consommation moderne qu'elle imposait ?
 Selmer était connu aux USA comme clarinettiste et la firme était aussi bien implantée comme facteur d’instruments haut de gamme avec des partenaires américains. Avec des instruments à forte notoriété,  justes, solides et fiables, une implantation aux USA, le label «made in France» à la mode synonyme de qualité dans le monde… tous ces arguments vont créer pour Selmer des parts importantes du marché mondial et cette marque va devenir la référence pour de nombreux musiciens.
Mais les clarinettes CT se sont vendues à cause du jazz et des saxophones. Il faut faire ce détour pour comprendre.
Tarif Selmer de 1932.
La notoriété de la CT de Selmer est donc lié au saxophone et l’aura de Selmer est liée à Sax l’inventeur du saxophone ?
Il faut rappeler un peu l’historique : Sax qui était clarinettiste et facteur de clarinette va inventer en 1846 un instrument le Saxo (bonjour l’égo!) qui octavie à perce conique facile à jouer, au son chaud et puissant (pas comme la clarinette qui quintoie, qui a une perce cylindrique et dont le son ne porte pas beaucoup)
Mais son succès et son déclin sont liés à Sax lui même: royaliste puis bonapartiste, celui ci a le monopole de la fourniture d'instruments et réorganise la musique militaire en imposant ses instruments dont les saxophones.
Le saxophone, nouveau venu curieux, aura une image d’instrument de fanfares militaires et civiles, de brass band, d’harmonies dans les kiosques, et sera plus ou moins acceptés par les autres musiciens.
Pourtant Sax directeur de musique à l’Opéra de Paris, qui était décidemment partout, aura eu une influence déterminante sur l’introduction du saxophone dans la musique classique : Berlioz bien sûr mais aussi Bizet et le fameux solo de l’arlésienne, Delibes, D’indy, Halevy, Massenet, Meyerbeer, Saint Saens, , … tous les grands compositeurs de l’époque utilisèrent ponctuellement ce nouvel instrument. Ainsi de nombreux clarinettistes jouèrent aussi du saxophone. Sax était un génie ambitieux mais aussi autocrate, faisant des procès à de nombreux autres facteurs, jouissant d’amis puissants mais aussi d’ennemis surtout à la chute de Napoléon III, son protecteur, quand la IIIème république arriva. Alors le succès du  saxophone déclina… mais rebondit avec une conquête des USA.

Elise HALL jouant du saxophone.
On voit bien que le succès de la clarinette CT aux USA est lié à la saga des saxophones Selmer dans ce pays ?
Clarinette et saxophones sont intimement liés pour cette marque. D’abord Elise Hall, une femme d’exception, fit connaître le saxophone classique aux USA et constitua le relais entre l’Europe et les USA. Puis la présence de Selmer aux USA et ses concurrents américains (notamment Buescher, King, Conn…) et enfin et surtout par l’appropriation du saxophone comme instrument incontournable du jazz grâce à Coleman Hawkins qui en fit le premier un instrument soliste puis plus tard Lester Young. (A l'exception du jazz New Orléans qui gardera la clarinette à part Sidney Bechet !)
Le jazz, musique populaire de danse, puis musique plus élaborée (Charlie Parker, John Coltrane…) sera mondialement connue et le saxophone emblème de ce genre de musique bénéficiera de cet engouement.

Parallèlement la clarinette CT Selmer de l’époque swing bénéficiera indéniablement du succès de son petit frère le saxophone Mark VI. 
La liaison entre saxophone et clarinette est donc étroite.
En 1936 le saxo Balanced Action sera le premier saxophone moderne et vu son succès aux USA, Selmer appellera sa clarinette Balanced Tone. En 1948 le saxo Super Action dominera le marché.
En 1954 création du saxo Mark VI et de la clarinette Centered Tone et succès immédiat aux USA.
En 1974 le Mark VII et les clarinettes serie 9 puis 10.En 1984 : le Superaction 80 (cf. article G. Badini) et la clarinette Récital de G. Dangain. Clarinettes et saxophones s’aidant mutuellement car souvent les mêmes instrumentistes jouaient des deux instruments, avec un transfert vers le saxophone pour les jazzmen et les variétés.
La Centered Tone est-elle alors une clarinette uniquement pour le jazz comme on l’entend souvent ? 
Absolument pas ! Au départ, elle a été prisée autant par les jazzmen célèbres que par des musiciens classiques. La clarinette CT a un son boisé, rond, bien centré, à perce large et va être adopté par les jazzmen (Albert Nicholas, Benny Goodman, Artie Shaw, Hubert Rostaing …) mais aussi par les musiciens classiques surtout américains et non des moindres.

D’ailleurs le grand ambassadeur de la Centered Tone et qui l’a propulsé à travers le monde était Benny Goodman et ce n’est pas un hasard ! car Benny jouait aussi bien la musique classique (Mozart, Weber, Copland, Nielsen , Bartok…) que du jazz . Beaucoup de jazzmen américains qui jouaient avant avec le système Albert ou Oehler allemand ont pris, après les deux guerres mondiales, les clarinettes « made in France » des alliés ou américaines (Conn…) en adoptant ainsi le système Boehm. La Centered Tone était prisée aux USA, Gérard Badini, qui était l’essayeur de Selmer et qui a vécu à New York en tant que jazzman, nous l’a dit (cf article Badini sur ce blog).


D'ailleurs lui même jouait sur Centered Tone en accompagnant Marilyn ! le veinard !!! (pompompidou !)

Mais néanmoins on voit rarement des musiciens classiques acheter des Centered Tone ?
Une distinction se fait depuis longtemps entre les musiciens purement classiques qui jouent Buffet Crampon ou Leblanc et les jazzmen qui jouent du jazz et de la variété avec Selmer.
C’est plus un mode de reconnaissance (en caricaturant : Conservatoireà musique classique à Buffet ou bien variétés, boites de Jazz à Selmer), qu’une caractéristique des qualités de leurs instruments . 
(Pour le saxophone c’est pareil : les Mark VI et VII de Selmer c’est pour le jazz, Buffet c’est le conservatoire et le saxo classique.) Une sorte de partage du marché conscient ou inconscient ? une stratégie marketing voulue sur des cibles différentes ou simplement une évolution non maitrisée ?  les avis divergent... certains rationalisant l’histoire après ! Mais il faut bien distinguer dans les années 50 et 60, que de grands clarinettistes classiques jouaient aussi sur Centered Tone car c’était simplement une bonne clarinette, et qu'on commençait à vouloir jouer avec un son plus rond. (bec plus ouvert, bec en cristal Pomarico…)

Lorsque Selmer a sorti sa clarinette Centered Tone, il venait parallèlement de sortir le saxophone Mark VI (avec le concours de Marcel Mule puis un peu plus tard le Mark VII avec Nouaux : 2 grands saxophonistes classiques !) 
L’engouement des jazzmen américains avec le Mark VI va créer une demande et une légende. Qui n’a pas joué sur cet instrument ?  Les saxophones étaient à la mode et présents dans tous les orchestres de danse du monde et vont supplanter la clarinette. Sidney Bechet, star de l’époque, va abandonner la clarinette pour le saxo soprano. Selmer ciblera ainsi la clientèle des jazzmen et des musiques de danse (rock, R&B, pop, funk, soul etc …) c’est vrai qu’une section de sax… ça pulse….
Mais la Récital a moins une connotation de jazz moins marquée que la CT. Pourquoi ? Pour moi l’image des musiciens sur tel ou tel modèle est lié autant au marketing de la marque qu’à sa subjectivité (jouer sur le modèle de son idole). En effet la Récital connaitra moins cette idée préconçue de clarinette de jazz, le conseiller technique essayeur et ambassadeur de la marque, Guy Dangain étant un grand clarinettiste classique mais pas un jazzman. La Recital est une excellente clarinette, plus polyvalente dans les esprits mais néanmoins utilisée aussi par les jazzmen sans avoir les connotations de la CT. Mais déjà c’était une autre époque, les jazzmen devenaient beaucoup plus techniciens et avaient souvent aussi une solide culture classique, voire étaient eux mêmes polyvalents (l’exemple français fut Michel Portal).
Marcel Mule.
On sous - estime la part de certains musiciens d’exception comme Marcel Mule car après tout il est un des co-concepteur du Mark VI le saxo préféré des jazzmen et du retour du saxophone classique en France ? En fait, il y a eu une interaction permanente entre la France : le créateur Sax, le facteur Selmer, le concepteur et musicien Mule et l’expansion faite par les USA. En France, La clarinette avait gardé son hégémonie dans la musique classique, le saxophone ayant été relégué à un rôle secondaire. Le saxophoniste solo de la garde républicaine Marcel Mule va relancer son instrument en ré-ouvrant une classe au conservatoire et en faisant sortir son instrument de ses deux ghettos : musique militaire et de fanfare et instrument vedette du jazz et des variétés en faisant connaître le répertoire classique mais aussi plus moderne (Milhaud, Tailleferre, Hindemith, Prokofiev, Honegger, Berg, Ibert, Britten, Villa Lobos, Tcherepnine etc…). Marcel Mule fera un quatuor de saxophone qui aura beaucoup de succès et fera de nombreux émules (Deffayet, Londeix, Rascher etc..) et qui susciteront de nouvelles partitions d’auteurs contemporains (Xenakis, Mefano, Berio, Stockhausen, Cage, Lemay…).  Mule fut un virtuose mais a eu aussi une importance décisive.
Quatuor  Mule : Marcel Mule (Sax sop.), George Gourdet
(Sas.alto), Guy Lacour (Sax. Ténor), Marcel Josse (Sax. Baryton)
Tu es clarinettiste, je suis saxophoniste et cela entraine une certaine oscillations dans nos discussions et dans l’orientation dans la musique que nous aimons et que nous jouons.  Qu’en penses-tu ?
Absolument, le clarinettiste même s’il joue différentes musiques est obligé d'apprendre la technique classique et s’il aime son instrument, il reste attiré par le répertoire de la  musique classique tôt ou tard. Comment ne pas aimer Mozart ! Le saxophoniste classique lui a contrario ne peut méconnaitre voire être attiré par l’écoute des grands jazzmen…Mais l’idole de Charlie Parker était bien Stravinsky !
Cette distinction est aussi présente dans les orchestres : il y a très peu de saxophonistes dans les orchestres classiques  (heureusement il y a des arrangements et des transcriptions). Mais vu le répertoire joué par les orchestres classiques dont la dominante demeure les musiques baroque, classique et romantique (donc avant la naissance du saxophone) ne permet pas la généralisation de cet instrument malgré des instrumentistes dans les classes des conservatoires régionaux et nationaux de très bon niveau. Par contre dans la musique de variétés et le jazz, c’est le contraire : la clarinette a presque disparu des orchestres remplacée par les saxophones. Certains saxophonistes de talent, souvent aussi clarinettistes, ont repris cet instrument ponctuellement pour certaines couleurs et atmosphère : des balades, bossa nova ( Lester Young, Art Pepper, Phil Woods…)
 
Eddie Daniels.
Bien sûr il y a encore quelques inconditionnels qui privilégieront toujours la clarinette au saxophone (tout en jouant fort bien de cet instrument) comme Buddy de Franco, Tony Scott, Eddie Daniels, Ken Peplowski, Hamilton, Jimmy Giuffre, Paquito de Rivera, et une jazzwoman de talent Anat Cohen…

Anat Cohen avec José Daniel Touroude au Duc des Lombards
(Novembre 2014)
La CT est une clarinette qui ne se fabrique plus mais qui est recherchée par des musiciens, comme le Mark VI en saxophone, mais pourquoi ?
Le son diront tous les musiciens (alors qu’objectivement le bec, l’anche, la cavité buccale de l’instrumentiste sont plus importants pour le son que l’instrument). Je pense que c’est surtout le romantisme, la nostalgie de la grande époque du jazz, la légende des plus grands qui ont joués sur ces instruments...Mais au fur et à mesure des années, le mythe s’accentue...
Publicité Selmer de l'époque CT.
Certains admirateurs de Benny veulent jouer uniquement sur CT, les admirateurs de Stan Getz sur Mark VII etc… pour retrouver le son et se mettre dans les pas de leurs idoles. René, quand tu m’as donné ta Centered Tone, j’ai joué de suite du Benny Goodman bien sûr, inconsciemment et pas du Brahms ! et pourtant elle  convient parfaitement pour jouer Brahms… moi même j’étais conditionné !
En fait, c’était une excellente clarinette qui va avoir ses partisans et une bonne longévité car de nombreux musiciens de jazz jouent encore sur Centered Tone ou sur Mark VI car c’est le son d’une époque essentielle pour le jazz : le swing, le bebop, la bossa nova…

Albert Nicolas jouant une centered tone.
(Photo J.P. Leloir)

Actuellement une Centered Tone en bon état, pas trop usée (car une clarinette s’use avec le temps et devient mauvaise contrairement aux cordes qui peuvent se bonifier avec le temps) vaut environ 1000€ entièrement révisée et c’est préférable à des clarinettes d’études dont je ne citerai pas les noms !  





Hommage à Buddy DeFRANCO qui vient de nous quitter ce 24 décembre 2014, à 91 ans.











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