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lundi 21 avril 2025

PIANOS VICTORY - " Il faut des pianos sur les champs de bataille ! L’histoire méconnue des pianos Victory ".

 

par José-Daniel Touroude

Avec la participation d’Albert Rice (musicologue USA), de Théo Taillasson (restaurateur du piano) de René Pierre et Bernard Duplaix  (musiciens)

« Envoyez des pianos à travers le monde, par terre, par mer ou par air » et c’est ainsi que des pianos sont tombés du ciel ponctuellement en parachutes sur la plage et dans différents endroits dans le monde (mais la plupart ont été débarqués, il ne pleuvait pas des pianos quand même !)














Pourquoi cet ordre incongru ? : pour entretenir le moral des armées :

Les troupes américaines en 1944-45 se déployaient à travers le monde en guerre et la musique était essentielle entre deux assauts.

Bien sûr il y avait les fanfares et des brass band, parfois des harmonies (fanfare + les bois) voire de véritables big bands de jazz en vogue dans les années 40 jouant du jazz et du swing comme le Glen Miller Army Air Force Band omniprésent avec son pianiste Mel Powell ou les Andrew Sisters avec leur tube Boogie Woogie Bugle Band etc…



Une anecdote : Le jeune Dave Brubeck sera dispensé de l’assaut meurtrier des Ardennes à condition de constituer un orchestre et de jouer avec son piano Victory dans tous les cantonnements, parfois attaqués, avec sa camionnette et sa scène portative… Peut-être que Dave a été sauvé aussi grâce à un piano !

Mais pour faire chanter toute la troupe avec des airs à la mode et retrouver l’ambiance de chanter ensemble, l’incontournable Lily Marleene récupéré par la capitaine Marlène Dietrich (armée de Patton) ou des chansons de Frank Sinatra, de Bing Crosby ou les célèbres mélodies des Gershwin … il fallait des pianos pour ces moments de détente. 

Marléne Dietrich sur la scène de l'Olympia de Jarny en Lorraine
le 10 novembre 1944 devant un parterre de soldats américains



















Quel genre de musique ? c’est avant tout du jazz

Bien sûr le jazz avait quelques clubs et avait été amené par les militaires afro-américains en 1917 puis entre les deux guerres mondiales (Josephine Baker, Sidney Bechet, les Zazous etc…Django Reinhard et le hot club de France…) et ce fut la grande époque du ragtime mais cela restait pour des initiés passionnés. En 1944-45 le jazz plus swing était la musique américaine des vainqueurs.

Mais envoyer des pianos sur les divers champs de bataille mouvants n’était pas aisé : un piano normal envoyé sur le front en camion, bateau ou par avion se briserai. Donc il fallait faire un piano adéquat, par un fabricant spécialisé, avec des caractéristiques spéciales précisées dans un cahier des charges novateur où le bois solide serait le matériau dominant.

  • ·     Une caisse en bois adéquate renforcée protégeant le piano même parachuté ou malmené par le transport.
  • ·       Un piano qui utilise des matériaux solides donc lourd (250 kg), stable avec des pieds adaptés, avec une qualité minimum mais à bas coût (moins de 500 $).
  • ·       Un piano facile à transporter de longueur maximum d’1m 50, d’1m de haut, de 60 cm de profondeur, avec 4 poignées pour le transporter (facilement ? par 4 soldats. Commentaires : avec la caisse chaque GI portait 100 kg quand même !)

Usine de pianos Victory

  •      Un piano rustique en bois épais exotique dur pouvant résister aux chocs physiques, thermiques et aux intempéries. (Le cylindre ou couvercle, qui protège le clavier et les touches, doit être aussi en bois épais, un pupitre intégré bien fixé….
  •      Un piano droit adéquat, facile à produire rapidement à la chaine, avec des matériaux simples et solides : le clavier en bois avec des touches recouvertes de plastique, des cordes en acier entouré de fer incassables et deux pédales.
  •      La table d’harmonie, la pièce délicate essentielle, qui est en bois et sert à amplifier le son et corriger les harmoniques du son, doit être rustique mais avec une certaine qualité minimum.
  •      Des couleurs militaires variées puisque le donneur d’ordre est l’armée :  le piano Victory vertical est surtout vert olive pour l’armée de terre, mais aussi gris pour la Navy, bleu pour les gardes –côtes, noir ébène pour les officiers.
  • ·    Il doit être livré avec kit d’accordage, des pièces de rechange et des partitions de jazz ! (et quelques cantiques pour les cérémonies religieuses. 

Transport d'un piano Victory dans sa caisse.

Qui va relever le défi de la production de ces pianos ?

Un allemand nommé Henrich Steinweg émigré à New York était un fabricant de piano de qualité et important (un millier de salariés) américanisant son nom en Steinway & sons. Il avait une usine à Hambourg en Allemagne (ville rasée par les bombes incendiaires utilisant aussi le napalm) et une autre aux USA à New York. 

Pendant la deuxième guerre mondiale, ce fabricant connait une pénurie de matières premières, une demande très faible de piano de qualité donc Steinway est obligé à une reconversion de ses activités en participant à l’économie de guerre en faisant un peu de tout en bois (beaucoup de planeurs en bois, crosses de fusils, avions leurres en bois, cercueils).

Planeur Waco CG4-A. Le savoir-faire de Steinway dans le domaine du bois est mis
à profit pour fabriquer les pièces complexes de l’appareil


L’armée demanda à la firme « Steinway & sons » des pianos droits adaptés selon les recommandations émises. Ce qui fut fait pour arriver à la production totale de 2436 pianos nommés Victory. Les croquis du piano « Military Victory » ont été réalisés à partir de 1940, ceux du « Military-Regency Victory » en 1941 et « Victory » en 1942. Le croquis sur lequel est basé le piano droit Steinway est le croquis 1051a daté du 13 août 1942 pour le modèle Vertical 40 (« Victoire militaire ») (référence sur les pianos Steinway, Roy F. Kehl et David R. Kirkland, The Official Guide to Steinway Pianos, Montclair, NJ : Amadeus Press, 2011). Le numéro « Y » apparaît sur certains croquis de différents modèles. 

Malgré leur robustesse, et leur dispersion à travers le monde, il en reste peu.

En croisant nos sources, il n’y aurait plus que 6 pianos Victory référencés en France : 1 au musée mémorial de Caen, 2 restaurés par les Ateliers Hanlet, 1 autre restauré par Gérard Fauvin, 1 restauré à Bourges, plus celui -ci par Théo Taillasson, ce qui fait un total de 6 pianos Victory restaurés en France, donc relativement rares pour des collectionneurs. Guy Laurent responsable des enchères à Vichy, haut lieu de vente des instruments de musique au niveau mondial, n’en n’a jamais vu !



Puis vint l’armistice ! mais des pianos furent encore envoyés pour égayer le quotidien des militaires qui avaient relevés les vétérans avec la mission de protéger l’Europe pendant la guerre froide et qui s’ennuyaient parfois dans les bases américaines.

La musique « nous a empêché de devenir fous » diront les vétérans, « un soldat ayant le moral est un bon combattant » diront les gradés « la musique repousse l’ennui du casernement et la dépression » diront la relève….


La fascination pour l’Amérique

L’influence culturelle et consommatrice des USA aussi bien sur les valeurs que sur les produits américains (les jeans, les chewing-gum et coca cola distribués, les sodas et l’alcool, les cigarettes blondes etc… ) est fondamentale.

L’exportation de la culture américaine envahit la jeunesse européenne, l'American way of life, les sports américains, les bandes dessinées comics, les films, les westerns, le plastique, la littérature, les médias avec la radio et la télévision naissante, la publicité, l’art…

 Jazz et arts abstraits

Le jazz circule dans des voitures avec hauts parleurs à travers la France, véritable acculturation et découverte pour la majorité du peuple français, symbole aussi du renouveau culturel pour la jeunesse soucieuse du progrès et de l’avenir. La plupart des variétés, musiques de film français, fêtes, bals, boites sont imprégnées de la culture jazzy.

Le jazz est déversé dans les radios américaines en continu, des milliers de vinyles créent la musique de l’émancipation, du modernisme, de la victoire et sera une des constituantes de l’impérialisme culturel, du soft power américain.

Symbole de la libération, l’inondation des V discs gratuits de tous les jazzmen seront détruits après la guerre pour les vendre ! les USA pays du business aussi….


C’est ainsi qu’après la guerre, pour l’environnement des bases américaines stationnées en Europe, la musique, avec le jazz puis le rock en roll, devenait incontournable. Quelques pianos Victory du front ont survécu dans un état pitoyable et d’autres neufs en stock ont été acheminés pour les bases américaines jusqu’en 1954. En 1967 les bases américaines partirent de France, les GI emmenant de bons souvenirs et beaucoup de jeunes françaises (dont ma cousine !)

Interpellons les souvenirs de témoins qui ont connu cette époque

Par les bases américaines, ils ont découvert le jazz et cela a changé leurs vies. 

Bernie nous raconte : Pour notre génération, gamin nous allions écouter les formations de jazz à CHAB (Chateauroux Air Base) qui avait un big band de qualité dirigé par le saxophoniste ténor Billy Harper. Quel choc ! Elève au conservatoire, j’étais fasciné par la culture américaine. Les musiciens étaient talentueux et accessibles et j’ai rapidement joué avec eux. Et puis que de concerts avec des géants du jazz qui faisaient les tours des bases américaines comme Art Farmer, Benny Golson, Bud Powell, Dexter Gordon, Chet Baker…

On avait constitué notre orchestre de jeunes jouant du New Orléans et Dixieland dans les boites et bals, puis suivant l’évolution du jazz et des disques qu’on écoutait sans cesse comme Cannonball Adderley, Miles Davis, Phil Woods avec qui je jouerai plus tard aussi, John Coltrane, Bill Evans, Eric Dolphy  etc… j’ai changé de style mais cela a surtout changé ma vie … Après le conservatoire de Paris, je devins musicien professionnel où sur scène, en studio d’enregistrement ou en enseignant, le jazz sera souvent présent.


René Pierre autre témoin :  " Je suis né à Nancy, en Lorraine après la guerre et à l'adolescence nous avons fait connaissance avec  le jazz et avec quelques amis nous avons créé un orchestre " les Jazz Brownies ". C'était l'époque des Yéyés et de l'émission célèbre de Franck Ténot et Daniel Filipacchi "pour ceux qui aiment le jazz ", ou cette  musique venant des States était populaire et surtout faite pour danser. De plus  la Lorraine est la région française qui a accueilli le plus grand nombre de bases. Elle possédait 6 bases aériennes principales permanentes : deux réservées aux forces canadiennes, les 4 autres à l'US Air Force. De plus s'y ajoutaient des bases aériennes secondaires de dispersion, utilisables temporairement par les différentes forces alliées de l'OTAN sans préférence.



Nous avons découvert par hasard la " Red Cross " de l'armée américaine dans une grande villa de Nancy, et là on nous prêtait des instruments, les militaires US jouaient et nous invitaient à les rejoindre pour jammer ; c'est bien là que notre "carrière de musicien amateur" est né. Tout cela dans un environnement favorable des sixties, des bals universitaires où toutes les vedettes du jazz étaient invitées à se produire : Memphis Slim, Guy Lafitte, Stéphane Grappelli, Lou Bennet, Kenny Clark, René Thomas, Claude Nougaro, Eddy Louis, Claude Luter, Maxime Saury,  Marc Laferrière, Cris Barber…et les bases américaines où on venait nous chercher pour animer des soirées à Toul, Verdun, Etain…dans les foyers des bases, où nous croissions sur scène Chet Baker , Johnny Griffin…et les clubs de Jazz, comme le Roxy à Nancy, le 4 cats club de Metz, l'Aubette de Strasbourg, fréquentés par tous les militaires américains et d'excellents musiciens ricains qui nous prenaient sous leurs ailes " Little Frenchies "….Une période magique où nous n'avions aucun complexe, même si on ne maitrisait pas bien les II V I.mais juste on avait de la feuille .....et en plus on nous payait". 

Autre souvenir personnel :

Dans un Royan bombardé à 85%, ma mère Gisèle Touroude résistante et jeune professeur de musique après-guerre a réussi à avoir un piano victory de couleur indéfinissable « un gris bleu pisseux » provenant d’une base (je crois vers la Rochelle où étaient réfugiés mes grand parents) Ma mère était pratiquement une des rares accompagnatrices des chanteurs et autres musiciens en tournées en Charente Maritime. Ce piano était une vraie « casserole », un piano de saloon (mais un Steinway quand même disait ma mère !) mais qui fut utile car il a permis de débuter avec ses premiers élèves avant d’en louer un plus correct à Saintes (17). Ce piano américain a fini en bois de chauffage pendant l’hiver glacial de 1947 vu l’état de la maison et l’absence de chauffage à Royan à cette époque ! je sais cela fait mal ! surtout au prix actuel proposé par des musées et collectionneurs.

Mais en voilà un, qui lui renait …

L’histoire singulière du piano Victory restauré en Charente Maritime.

Un Victory Vertical sur la plage. Photo National Archives



Le Victory Vertical de Steinway & sons n’est pas arrivé à Rochefort (17) en parachute comme certains mais a été retrouvé par Théo Taillasson, historien d’art, intéressé par la facture instrumentale qui travaille chez Remy Babiaud à Rochefort (17) entreprise qui fabrique et restaure des pianos.  Théo Taillasson en voulait un…  il lance une bouteille à la mer (normal pour un habitant de l’ile d'Oléron !) et poste une annonce sur internet et en Décembre 2023 un vendeur italien de Rome le contacte : il a un Victory Vertical à vendre en Italie qui fut de couleur vert olive de l’armée. Après une visioconférence, Théo fonce en Italie et après 30 heures de route, revient à Rochefort.

Ce piano n’est pas une épave, il n’a pas fait le débarquement en Sicile (1943-44) mais est arrivé pour fêter la libération (25 avril 1945) d’où son bon état relatif. Les forces américaines sont restées en Italie. Il fut restauré une première fois à Rome et parait jouable.

Etiquette de restauration (CP TT)




















Le piano vertical Victory ou modèle droit, modèle 40, a été fabriqué par Steinway du 27 juillet 1939 au 5 mai 1954.  Ce piano est un Steinway droit modèle Victory n° de série : 317874, la table d’harmonie Y 369 et le cadre Y 285n en vert olive a été produit début 1945 à New York.

Ce piano a été livré aussitôt à l'armée américaine et arrive pendant l'été 1945, à la fin de la guerre en Italie. Ces dates sont toujours indiquées dans les livres de stock de Steinway. Kehl et Kirkland décrivent également ce modèle page 223 : « Une ligne de production spéciale était celle du piano de campagne GI [General Issue], pour les contrats militaires en temps de guerre : Victory, croquis 1051a (1942-1946, 1948-1953) et Regency Victory, croquis 1071a (1942-1943). Les pianos de campagne GI étaient fabriqués à partir de modèles de caisses artistiques reconnus portant les mêmes numéros de croquis, mais étaient renforcés pour un usage militaire intensif par des cales et des fixations sous les touches pour le transport. De nombreux pianos de campagne GI étaient de couleur vert olive. Certains surplus de caisses 1051a, de couleurs non militaires, ont été achevés jusqu'en 1954 »

Théo Taillasson et José-Daniel Touroude













Parole au restaurateur de ce piano.

Concernant la traçabilité du piano, en 2023 le piano est racheté par un revendeur Italien à Rome (personne à qui je l'ai racheté à la fin de l'année 2023). Il est passé par un atelier romain (connu grâce à l'étiquette), c'est certainement ici qu'il a été démilitarisé. Le 88ème marteau a également été changé, tout comme quelques cordes graves (celles en cuivre). Concernant le reste des opérations réalisées sur le piano à ce moment m'est inconnu. Je ne sais malheureusement pas, dans quelle base américaine en Italie il a joué.

Théo Taillasson de retour d’Italie avec le Victory Vertical. Maintenant au travail….

© Crédit photo : Kharinne Charov           

Concernant les différentes étapes de la restauration :

La restauration a commencé par une phase d'archivage avec un état des lieux du piano au moment où je l'ai récupéré. Après avoir photographié toutes les pièces et décrit toutes les singularités remarquées, j'ai pu commencer la restauration. Cette dernière sera régie par le fait de changer le moins de pièces possibles.

Après avoir pris toutes les mesures nécessaires, j'ai changé les cordes basses. Dans le respect historique de l'instrument, j'ai choisi de remettre des cordes filées en fer, tel qu'à l'origine. C'est le seul changement effectué sur la structure harmonique.

Pour la mécanique, j'ai changé les marteaux. Cette étape implique de démonter les marteaux du montant de mécanique, seulement en effectuant ce geste technique les lanières, trop fragiles, se sont désagrégées alors j'ai également dû les changer. Enfin, pour restituer toute sa mobilité à la mécanique, j'ai changé les axes des marteaux, des chevalets et des bâtons d'échappement.

 © Crédit photo : Raymond Riehl. Royan

Concernant le clavier, j'ai choisi de conserver le revêtement de clavier d'origine, en effet, il présente des singularités. Premièrement sa matière, issue d'un plastique que l'on ne produit plus aujourd'hui (celluloïd imitant l'ivoire). Secondement ce revêtement englobe toute la partie avant de la touche et est pointé sur la touche pour assurer une robustesse à toute épreuve. Comme pour la mécanique, les seuls changements, nécessaires au bon fonctionnement du piano, sont au niveau du clavier : les casimirs de mortaises.

Pour la restauration du meuble, je l'ai entièrement poncé afin de retirer le vernis qui a servi à le démilitariser puis je l'ai repeint dans le but qu'il retrouve sa couleur d'origine. Avec l'aide d'une amie artiste nous avons également repeint la marque car elle était trop abîmée. J'ai choisi de conserver les éclats et arrachements présents sur le meuble, ils sont les symboles de l'histoire de ce piano. J'ai choisi des fournisseurs reconnus afin d'avoir les meilleures pièces possibles (Heller pour les cordes et Abel pour les marteaux).

© Crédit photo : T. T. et voilà le travail.

À propos du temps passé et des coûts, il est difficile de fournir des chiffres précis, cela se compte en centaines d'heures de travail sans compter tous les travaux de recherche et d'archives, le coût se chiffre en milliers d'euros. En définitive les changements se résument aux cordes basses, aux marteaux, aux lanières et à la peinture du meuble. Le reste des changements sont minimes qui servent à rendre le piano de nouveau jouable.

Par le concert du 12 avril 2025 qui fut un succès, les jeunes élèves du conservatoire de Royan ont prouvé qu’il assurait de nouveau. Royan vient de faire une exposition sur cette histoire et une bande dessinée a été créée (interlude) en plus des quelques articles dans les journaux saluant la renaissance de ce piano Victory.(cf association : mel : unpianotombeduciel@gmail.com)








vendredi 15 juin 2018

Musique de jazz et peinture abstraite. Jazz Music and abstract painting.

José Daniel Touroude.


La musique fut inspirante pour les autres arts et a contrario ceux ci ont permis à des musiciens de créer. Nous présenterons uniquement quelques relations entre la musique de jazz et la peinture du XXème siècle et leurs correspondances, véritable passerelle qui s’est élaborée dans les deux sens.
Ces interactions ont toujours été nombreuses. Quelques exemples célèbres parmi beaucoup d’autres. Debussy était fasciné par la mer, les estampes japonaises, lui-même dessinait et il a créé une musique innovante et subtile qui a inspiré notamment le peintre WhistlerWagner ce propagandiste de l’art total transdisciplinaire, où la musique est lié à la philosophie, le théâtre, les décors …. et qui va créer un univers musical original et sublime qui va subjuguer de nombreux peintres notamment Fantin LatourSchönberg déconstruisant la musique classique va la révolutionner et trouvera  son alter ego dans le peintre Kandinsky qui sera fasciné par la dodécaphonie et ce compositeur. Le  Jazz ne fut pas en reste et va inspirer les peintres comme Pollock, Kupka, Dove, Stuart Davis, Mondrian, Kandinsky, Matisse, les Delaunay, Leger….Il y a eu une magnifique exposition en 2009 au quai Branly sur ce thème des influences croisées du jazz avec des peintres contemporains encore plus modernes et moins connus.


Avant que expressionnisme américain s’abreuve au jazz, l’aventure des passerelles entre jazz et peinture commença à Paris !
Avant la première guerre mondiale, les artistes étrangers et français se retrouvent à Montparnasse et à Montmartre et façonnent l’art moderne : notamment le Cubisme sous la protection du marchand Kahnweiler avec Picasso, Braque et Juan Gris et la plupart de ceux qui seront les grands noms de la peinture moderne Sonia Delaunay,Matisse, Modigliani, Kupka, Leger, Robert Delaunay etc….
Ce brassage des artistes venant d’horizons divers sont aussi imprégnés par la mode des civilisations orientales (Chine, Japon) et par les arts premiers (notamment africains) Exotisme mais aussi ouverture au monde qui permet de relativiser, de renverser les règles et les contraintes artistiques…Le Jazz arrive tôt en Europe mais cette «musique de nègre» est mal vue comme d’ailleurs le Tango argentin, deux musiques des bas fonds qui font pourtant fureur. (Juan Gris sera un excellent danseur, Mondrian aussi). Dès 1910 Mondrian est passionné par le Ragtime et écrit des réflexions entre musique et peinture «le nouveau plasticisme» en 1917. Kandinsky ayant le don de synesthésie théorisera les relations intimes entre musique et peinture.

Une belle démonstration de ragtime et d'histoire

De son côté, les élites américaines sont fascinées par la peinture européenne et organise en 1913 une exposition sur cette peinture nouvelle d’avant garde venant de Paris : Duchamp, Matisse, Gauguin …. seront découverts et cette exposition aura un impact essentiel. Mais la première guerre mondiale va ruiner l’Europe !
Wassili Kandinsky, "composition VII" 1913
Pourtant entre les deux guerres la vie artistique reprend de plus belle et les échanges vont osciller entre l’Europe et les USA. La musique de jazz fut vraiment découverte en France dès les années 20 avec la revue nègre avec Joséphine Baker, Sidney Bechet… et les premiers 78 tours américains de ragtime de Scott Joplin, de blues de Bessie Smith, du Gospel de Mahalia Jackson, du boogie-woogie de Fats Waller …. en fait du jazz hot et jazz New Orléans avec Louis Armstrong etc…
Maurice Picot fera le bas relief des folies bergères en 1926 au style art déco. Avec Paris, l’autre foyer culturel sera en Allemagne (Bauhaus) avec Kandinsky et l' expressionnisme allemand (Kirchner… ).
"Joséphine Baker"
Jean Dunand

Arthur Dove 1913
Sentimental Music
Kandinsky 1912
Improvisation.
















Pourquoi le jazz fut inspirant ? Les nouveaux peintres d’avant garde ne pouvaient rester insensibles à cette musique si vivante, joyeuse, tellement nouvelle et éprise de liberté. Un thème simple avec des harmonies au départ dans une grille de quelques accords (et qui deviendront avec Duke Ellington puis le Jazz moderne de plus en plus sophistiqués) sert de base et enclenche l’essentiel à savoir une improvisation, plus ou moins contrôlée, que l’on peut créer autour de ce thème. «J’ai trop d’idées pour créer seulement une mélodie» dira Dizzie Gillespie, idée que partage tous les jazzmen.
On ne montre plus la technique apprise aux beaux arts (pour un peintre ou un sculpteur) ou au conservatoire (pour un musicien), mais on fait parler ses émotions avec des techniques différentes créatives. Mais les grands artistes ont souvent un niveau culturel et/ou technique important et ne font pas n’importe quoi. Il n’y a rien de plus réfléchi qu’une improvisation, que ce soit les cercles de Kupka, les couleurs de Delaunay ou les lignes de Mondrian qu’une improvisation de jazzmen (je pense à Buddy de Franco (un de mes clarinettistes préférés) ou de jazzwomen (je pense à Ella). Le jazz c’est aussi du rythme, de l’énergie, du dynamisme, de la spontanéité mais aussi de la musique pour danser. Mondrian découvre le jazz en 1926 avec la revue nègre, le charleston, les filles libres aux cheveux courts, la liberté des années folles…. le Paris artistique en ébullition. En 1929 il peint "Fox trot A et puis fox trot B" . Mondrian qui adorait danser et écouter veut exprimer les proportions mais sans motif concret, un dialogue de sons qui va se transformer en couleurs. Il réfléchit sur le jazz dans son ouvrage « le jazz et le néo-plasticisme» et notamment sur les « riffs » en jazz (petites phrases rythmées répétées pour alimenter le swing qu’il reproduira dans sa peinture), mais aussi comme la liberté d’improvisation à partir de grilles d’accords et comme la liberté du corps de Joséphine Baker qui peindra dans fox trot 1929.
Mondrian : Fox trot.
Mondrian : Fox trot B














Aaron Douglas, fou de jazz, dessine et peint dans les clubs de jazz de Harlem et reproduit l’ambiance de ces boites de nuit. Mais a contrario des musiciens sont inspirés par la peinture également comme Miles Davis avec le mouvement black Harlem Renaissance des années 20. En 1932 un autre grand peintre américain Stuart Davis peint et fait référence au jazz avec ses tableaux  "It don’t mean a thing /if it ain’t got that swing" de Duke Ellington ou en 1938 de ses tableaux "Swing Landscape"  (époque de Count Basie, Benny Goodman et autres Big Band célèbres.

Stuart Davis devant son tableau avec Duke Ellington en 1943.

Lors de la deuxième guerre mondiale, l’Europe étant à feu et à sang, beaucoup d’artistes abstraits fuient l’Europe pour les USA  (guerre, plus de liberté d’expression, plus d’acheteurs, antisémitisme d’un monde de marchands et de collectionneurs en grande majorité juifs et refus des autorités pour les artistes d’avant garde…) . La deuxième guerre mondiale sera alors déterminante dans ce transfert de centre de gravité et du passage de relais entre l’Europe et les USA.  
Peggy Gugenheim invite les peintres dadaïstes, les surréalistes, tous les avant-gardistes dans ses galeries ainsi que les expressionnistes américains comme Pollock. Elle est entourée de Max Ernst (son mari), Picabia, DuchampMondrian et repère tous les artistes nouveaux les faisant vivre et se constituant une collection qui avec le temps sera prestigieuse et enviée. Cette rencontre entre les créateurs de l’avant garde européens et américains vont réduire l’influence de Paris comme capitale de l’art et la remplacer par New York, avec sa bourgeoisie riche et férus d’art. On peut prendre quelques exemples de grands créateurs d’art abstraits qui seront influencés par le jazz comme Arthur Dove.
Sails de Dove.


Arthur Dove.


Dove est un  américain qui va à Paris, découvre le fauvisme et Matisse, subjugué par Kandinsky, fou de Charlie Parker qu’il écoute en boucle, revient aux USA et inspire le jeune Pollock.   C’est un peintre qui comme beaucoup veut exprimer un état intérieur d’où l’intérêt de la philosophie et des valeurs spirituelles, le besoin de liberté totale sans contraintes, les emprunts à d’autres civilisations et de la résonance de différentes musiques. Il possède le don rare de synesthésie lui aussi (comme Kandinsky par exemple quand il entend de la trompette, il peint en jaune etc…) A contrario le compositeur Scriabine lui projetait une couleur pour chaque note lorsqu’il jouait du piano. Le fait d’associer les notes et les couleurs n'est pas nouveau : 7 notes, 7 couleurs….Dove crée en 1927 en hommage aux  grands compositeurs de jazz :   son tableau qu'il baptise du non d'un morceau de Irving Berlin : "Orange  Grove in California".
"Orange Grove in California " de Arthur Dove en 1927.

"Orange grove in California" thème  composé par Irving Berlin en 1923 pour sa "Music Box Revue.
Et aussi un autre tableau baptisé : "I'll build a stairway to paradise", du nom du thème Georges Gerschwin pour un américain à Paris.
"I'll build a stairway to  paradise.



1942 : la grande grève des musiciens américains pendant un an, entraîne une paralysie des enregistrements, les grands orchestres déclinent. (les concerts enregistrés en live sauvages valent des fortunes actuellement). Mondrian comme beaucoup fuit l’Europe, le Paris créatif et insouciant et arrive aux USA, un des premiers grands abstraits après voir tâté du cubisme, du symbolisme et modifie sa peinture, la rend plus dynamique dans la fournaise américaine et devient un passionné fou de jazz et de ses clubs.
Mondrian : Victory Boogie Woogie de 1942

Il est fasciné par la ville en mouvement, qui ne dort jamais où le bruit devient syncope, rythme différent qui s’entrechoquent comme des vagues déferlantes, avec ses building et cette ville géométrique qui construit de plus en plus haut et qui donne une nouvelle et autre vision, voire d’une dissolution du motif de la ville classique .  Mondrian exprimera cette idée dans ce fameux tableau "New York City" en 1942. Il est fasciné par ce rythme identique au train  comme le "Day break express" de Duke Ellington. Il créera le "Broadway Boogie Woogie" la même année. 
Mondrian : Broadway Boogie Woogie.

Mais à l’inverse, nombre de musiciens de jazz ont été influencé par la peinture notons " Mood Indigo"  du Duke avec l’excellent clarinettiste Barney Bigard ou le thème fameux "Black and Blue" de Fats Waller




Fin de la première partie.

Pour accéder à la seconde partie.