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Chanter en travaillant fut et reste un phénomène quasi
universel. Et comme la plupart des activités étaient manuelles, on le retrouve
dans tous les groupes humains de la planète : des bûcherons, aux marins, des
moissonneurs aux batteurs de riz, des artisans aux forgerons, des tisserands
aux pêcheurs...L’usage des bruits, des
onomatopées, des sons, de la musique, des chants simples, des paroles rythmées,
accompagnés d’instruments pauvres mais efficaces étaient liés étroitement avec
le travail humain depuis les temps les plus reculés et partout dans le monde.
D’abord parmi les différents rôles de la musique de
travail, le plus perceptible est le rythme, afin de mettre le corps en cadence,
pour organiser le geste, soulager l’effort. Toute activité répétitive (battre
le blé, ramer et tirer un filet, marteler un métal) est plus aisée quand la
pulsation imposée permet d’unifier les gestes individuels, d’optimiser
l’énergie dépensée, de réduire les erreurs et, paradoxalement, d’alléger la
perception de la fatigue. Le rythme agit alors comme un métronome. D’ailleurs la
médecine le confirme : la synchronisation audio-motrice permet une meilleure
régulation cardiaque, une optimisation respiratoire et un contrôle renforcé de
la force musculaire. Ainsi, des chants sont souvent construits autour d’une
pulsation régulière marquée, parfois même martelée par les outils (marteaux,
maillets, battoirs, pilons). Ces gestes sonores deviennent peu à peu des gestes
musicaux : l’outil devient instrument et générateur de rythme, d’une cadence,
voire permet plusieurs sons qui accompagnent des chants comme le font les
percussionnistes et permettant ainsi des chants liés au travail à accomplir.
Ainsi la musique peut devenir utilitaire et avoir une nécessité fonctionnelle
mais aussi créer une expression artistique qui soulage et raccourcit
symboliquement le temps de travail qui parait alors moins long.
Q : Mais la musique au travail peut être aussi collective
soudant un groupe ?
Bien sûr, les chants au travail peuvent être solitaires où
le chanteur improvise et régule son geste, son rythme et son chant mais les
chants sont souvent collectifs pour les travaux des champs et les chants de
marins où un meneur chante seul et le chœur lui répond. Mais il existe aussi un
autre rôle déterminant de faire de la musique ensemble qui est celui de
renforcer la cohésion d’un groupe, d’exprimer une identité collective car
chanter à plusieurs en travaillant est un phénomène intemporel. Chaque métier a
besoin d’une discipline, d’une cohésion collective et va inventer ses chants et
sa musique, ses rythmes liés aux instruments de travail (les rameurs des
galères aux batteurs de grains, des métiers à tisser aux forgerons, des chants
de marins au blues rural des esclaves des plantations).
Il y a aussi des onomatopées voire des chants unis
déclencheurs d’effort collectif pour faire ensemble une synchronisation lors
d’une poussée ou d’une traction ensemble. Mais ces chants simples de quelques
notes proches sont courts, mémorisables, récurrentes, des patterns répétitifs
ou ostinatos pouvant servir de bases à des improvisations. Il sert aussi de
soupapes émotionnelles lors d’un travail exténuant.
La musique peut aussi devenir émancipatrice et
protestataire (Works songs des esclaves afro-américains, des marins, mineurs,
travailleurs en révoltes etc…). Ces musiques sociales sont liées à des métiers,
des régions, des peuples différents de travailleurs manuels exprimant un monde
de contraintes et de solidarités et ces musiques témoignent d’une tension entre
oppression et résistance, mais aussi une résistance psychologique face à
l’effort, voire des communications en environnement hostile voire même un langage
secret.
Q : Mais la musique liée au travail manuel n’existe plus
beaucoup à notre époque, ne pensez-vous pas qu’on la retrouve ailleurs ?
En effet ce type de musique va disparaitre progressivement,
quand l’industrie avec ses cadences dans les usines et ses machines bruyantes,
va estomper la musique liée au travail qui alors change de nature. La musique
liée au travail devient une musique d’ambiance dans les usines, les ateliers,
les cuisines, dans les bureaux car la musique devient un moyen d’améliorer la
productivité des animaux (vaches laitières) comme celle des hommes.
Les chants et musiques évoluent et se développent en
musiques de regroupement (dortoirs, tavernes, manifestations diverses) ou de
loisirs et de divertissement (défoulement des tensions du travail, bals,
fanfares et harmonies…) Peu à peu nous assistons à un renversement majeur car
ce qui change c’est une avalanche de musiques où les hommes ne participent plus
à faire de la musique et être des acteurs dans un cadre de travail et/ou en
dehors mais des auditeurs qui écoutent certains d’entre eux spécialisés. La
musique hors des zones de travail continue comme loisir, divertissement, moyen
d’expression et les concerts et festivals avec ses musiciens toujours plus
talentueux et professionnels font toujours le plein.
Scène de concerts où le public est assis sagement regardant
des musiciens ? bof
Q : Nous avions donc deux types de musiques à savoir la
savante dans des concerts réservés aux classes dominantes et la musique
populaire qui était liée souvent au travail manuel et pourtant de nombreux
compositeurs et même des compositeurs de film ont été inspirés par ces musiques
populaires.
L’intégration des musiques populaires a servi de base à des
improvisations puis des compositions de grands musiciens (exemple la joute de
Mozart contre Clémenti sur une chansonnette « ah vous dirais-je maman » ou de
JS Bach reprenant souvent un air connu populaire et en le complexifiant pour en
faire une œuvre d’art dans des cantates. Dès le XIXᵉ siècle, et de manière plus
systématique au XXᵉ, de nombreux compositeurs ont puisé dans ces répertoires
fonctionnels et communautaires un matériau mélodique, rythmique et modal
capable de renouveler leur langage.
Ainsi Bartók a érigé la collecte des chants de travail
ruraux, intégrant à certaines de ses œuvres les formules mélismatiques ou les
rythmes asymétriques issus des activités agricoles (Mikrokosmos, les danses
populaires roumaines…) avec les rythmes irréguliers, les modes, les chants de
moisson, de labour et de veillées villageoises.
Kodály étroitement associé à Bartók, a également collecté
des chants de travail et des chants paysans hongrois, qu’il a transformés en
matériaux symphoniques ou choraux.
En Russie, Moussorgski s’inspire des chants populaires
russes, y compris des chants de travail paysan et de corvée qui imite les
intonations des travailleurs et du parler populaire.
En Europe du Nord, Grieg intègre aux pièces lyriques et à
sa musique orchestrale les mélodies des fjords, des danses paysannes
norvégiennes et même des appels de bergers.
Holst a puisé dans les chants de bergers, de marins ou de
certains métiers pour construire un idiome orchestral nourri d’un imaginaire
paysager et maritime dans Somerset Rhapsody.
Vaughan Williams lui collecte de chants de marins
populaires britanniques, les sea shanties. Sa Sea Symphony ou ses Sea Songs
transforment les chants marins en langage orchestral.
En Bohême, Dvořák a intégré les mélodies rurales et les
danses villageoises comme fondement national de son écriture comme ses danses
slaves, ses symphonies et ses quatuors qui intègrent des mélodies issues des
traditions rurales bohémiennes, parfois associées à des chants de métiers. Mais
aussi dans la symphonie du nouveau monde avec des emprunts à la musique des
natifs d’Amérique.
De Falla intègre chants andalous, chants de métiers et
rythmes populaires dans ses œuvres comme El Amor Brujo, Siete canciones
populares españolas.
Britten a réinterprété les chants marins, les hymnes
ouvriers et les airs populaires américains dans une esthétique moderne et
souvent expérimentale. Ses Folk Song Arrangements incluent et réinterprètent
plusieurs chants marins (sea songs) et chants ruraux anglais.
Question : Après votre
analyse sur le son, vous avez évoqué que les onomatopées faisaient parfois partie
intégrante de la musique. Que voulez-vous dire par là ?
JDT
: L’onomatopée est d’abord un son effectué par la voix qui est bref et dénué de
sens, mais chargé d’énergie expressive.
Il
existe deux sortes d’onomatopées : des sons qui ne sont pas musicaux mais
qui peuvent ponctuellement être superposés à la musique (le Yeah des jazzmen
pour encourager une improvisation) et d’autres qui ont été utilisés dans toute
l’histoire de la musique avec des noms différents : ornements, mélisme,
scat etc…qui habillent une mélodie. Essayons
d’y voir plus clair :
Les
onomatopées non musicales : Avant même l’existence du langage
articulé, l’être humain a produit des sons d’imitation du monde environnant :
cris, souffles, battements. Ces sons primitifs sont à l’origine de l’onomatopée,
forme vocale qui précède le mot et traduit le rapport instinctif entre la voix,
le corps et la nature. Le premier instrument fut donc la voix, accompagnée des
percussions naturelles des mains frappées, pierres cognées, bois résonnants
avant l’adoption de mots, puis des mots organisés en une syntaxe, une phrase
qui a du sens et une langue élaborée.
Le
but de l’onomatopée n’est pas d’avoir du sens mais d’imiter un bruit, un son
réel identifié ou non réel mais qui traduit et nous fait comprendre de suite
une image et qui a pour fonction de caractériser en une syllabe une émotion immédiatement. Ainsi
les nombreux cris d’animaux, un instrument surtout des percussions (« boum boum
»), une machine (« vroum » d’une auto) ou un son créé par l’homme comme la
surprise (« waouh »), la douleur (« aïe !», « ouille !»), une chute (badaboum,
paf), la joie (« youpi !»), l’encouragement et l’admiration (« olé !») ou
encore le rire (« ha ha ha !»), des sons qui entraînent la méditation (« om »
des yogis). Certaines cultures ont même développé des formes vocales
spécifiques fondées sur des sons qui servent à communiquer, comme le yodel des
Alpes suisses et du Tyrol, par exemple ou le cri de Tarzan (qui est une marque
déposée !)
Le slam est une forme
particulière actuelle, qui est une succession d’onomatopées autour d’un texte
mais sans musique. Il existe une multitude d’onomatopées. Le Slam va les utiliser pour créer
une interprétation d’un poème ou d’un texte sur sa vie, ses expériences, ses
émotions. Mais avec l’énergie dégagée par les onomatopées, les slameurs vont
s’affronter en tournois, en joutes où le public est à la fois acteur
participant et juge des performances. En France, c’est l’artiste Grand Corps
Malade qui a popularisé cette forme de la poésie en slam.
Q :
Donc a priori ces onomatopées n’ont aucun lien avec la musique, elles peuvent
se surajouter éventuellement à une musique notamment pour encourager le
musicien par exemple comme on l’entend dans des concerts mais pas de faire de
ces sons primaires une véritable musique, mais je suppose que c’est plus
complexe ?
Vous avez raison l’onomatopée comme syllabe
sonore peut se surajouter comme élément extérieur à une mélodie mais peut être
aussi intégrée, intériorisée à part entière à la musique en développant une
mélodie, en la rythmant et en l’articulant et c’est ce que nous allons voir.
Parfois l’onomatopée peut avoir toutes les
caractéristiques du son (en Décibels, Hertz, Harmoniques) que nous avons vues
et permet une palette sonore pour susciter une émotion mais aussi un support ou
un complément à une mélodie (« pom pom pidou » chère à Marilyn) …. La musique
de film utilisera cette fonction d’imiter une expression, en intégrant un bruit
inquiétant ou joyeux, naturel ou fantastique, mais que nous intégrons aussitôt
dans notre cerveau pour susciter une émotion, renforcer une image ou une
situation.
Actuellement
l’utilisation des onomatopées est généralisée dans les bandes dessinées et les
films et dans les conversations et les chansons comme « be bop a lula »
des rockers, « crac boum hue » de Dutronc, ou « cou cou rou cou
cou » et bien sur la chanson de Trenet « La pendule fait tic-tac-tic-tic, les oiseaux du lac font
pic-pic-pic-pic, glou-glou-glou font tous les dindons, et la jolie cloche
ding-ding-dong, mais boum, quand notre cœur fait boum ! » etc… Mais dans ces cas les onomatopées musicales (qui
se différencient des onomatopées de bruit que nous avons vu précédemment) sont
limitées car elles ne sont que des ajouts de quelques notes chantées autour
d’une partie de la mélodie.
A
contrario, on peut avec une seule onomatopée (cri d’animal : Miaou) faire
chanter des airs d’opéra. Le fameux exemple du duo des chats de Rossini qui
fait une parodie musicale réussie sur sa musique où la seule parole est
l’onomatopée Miaou mais qui l’agrémente aussi pour faire rire de la même
onomatopée non musicale miaou pendant les silences.
Entre ces deux exemples opposés il y a toutes
les formes et utilisation des onomatopées musicales. Les onomatopées peuvent être aussi vraiment musicales
et certains les classent dans les ornements.
On va essayer de caractériser différentes
formes prochesrencontrées en
musique qui est d’orner une note importante pour la
mettre en lumière. Par exemple nous avons l’appoggiature (note jouée rapidement
avant la note principale), les trilles (avec deux notes contigües), le mordant
(trilles plus courtes), soit d’orner la phrase musicale en utilisant le gruppetto(groupe
de notes proches jouées rapidement avant la note principale) etc… Le
compositeur l’indique souvent sur ses partitions mais la liberté et la créativité
de l’interprète peut orner la phrase musicale et parfois il en rajoute
trop ! Couperin se plaignait déjà de cette tendance ! A l’époque
baroque les castrats vont en faire un outil de virtuosité avec des vocalises.
Les
vocalises
Il
faut bien différencier l’onomatopée de la vocalise : elles utilisent toutes les
deux la voix et des sons sans paroles, mais n’ont pas la même fonction : imiter
un son expressif pour l’une, orner une ligne mélodique pour l’autre. La
vocalise est toujours un son musical, souvent une suite de voyelles,
contrairement à l’onomatopée, qui n’est pas forcément musicale et souvent plus
brève.
Dans l’histoire occidentale, les traces de cette vocalité primitive se
perpétuent dans les « tra la la la lère » des chants populaires médiévaux, les
neumes grégoriens, ou les « fa la la » des madrigaux anglais. Ces syllabes,
sans signification linguistique, servaient d’ornements, de respiration
musicale, de moments où seul le son ou la mélodie comptaient. L’Alléluia du
chant grégorien, prolongé dans le jubilus qui fait durer une voyelle, souvent
la dernière, sur plusieurs mesures, illustre parfaitement cette dimension.
Hildegarde von Bingen, puis plus tard Haendel ou Mozart, ont fait, de ces vocalises
de la grande musique.
Les
vocalises ont été aussi très utilisées dans le Bel Canto, notamment par
Bellini, Donizetti, Rossini… pour mettre en valeur la virtuosité de leurs
chanteurs et chanteuses. La vocalise, mélodie sans paroles, possède un aspect
musical et de nombreux compositeurs, et non des moindres (Debussy, Ravel, Fauré…),
ont réinvesti cette matérialité du son dans leurs œuvres vocales, cherchant
dans la syllabe chantée, une pureté et une liberté que les mots eux-mêmes
contraignaient. Elles ont été utilisées aussi dans la musique contemporaine. Ce
sont des notes écrites, avec un rythme, une hauteur définie.
Le mélisme est lui aussi strictement musical et permet de chanter plusieurs
notes consécutives créant une arabesque (qui veut dire « à la manière
arabe » avec les entrelacs que nous voyons dans la décoration arabe mais ici
appliquée à la musique dans une mélodie où les mélismes s’étirent au maximum et
c’est cet étirement, ces entrelacs du son qui le rend expressif.
On
le trouve dans les musiques anciennes arabes, grégoriennes, africaines, gospel,
soul… Ainsi la chanteuse Oum Kalthoum qui ornait ses textes par des mélismes
originaux et expressifs entraînait spontanément des applaudissements. Mais elle
prolongeait aussi ses phrases par l’onomatopée non musicaux « ah ah ya salam »
pour communier et relancer son public initié, qui lui renvoyait une autre
onomatopée convenue. (Quand elle avait un bon public, chaque chanson durait
plus d’une heure !). Elle puisait dans la tradition car les onomatopéesmusicales dans la musique classique arabo-andalouse
y apparaissaient principalement sous la forme de vocalises syllabiques
sans significations sémantiques seulement d’ornements exprimant la passion,
l’improvisation vocale libre sur des voyelles afin de créer une transe
esthétique émotionnelle. Les musiques arabes modernes comme le Raï, le Chaâbi continuent
aussi à lancer des onomatopées au public qui lui répond par d’autres
onomatopées créant une ambiance particulière.
Le
scat, lui, est l’onomatopée musicale libre et vient du jazz. Il imite les
instruments, sert à improviser et surtout à maintenir un rythme, un swing par
des onomatopées. Le jazz n’a
pas inventé les onomatopées mais il les a réinventées et leur a donné une nouvelle vitalité, une autre
dimension. Chanter avec des syllabes non signifiantes est une pratique
immémoriale. Ce que le jazz a apporté, c’est sa structure, la liberté rythmique
et l’improvisation sur une grille d’accords.
Louis Armstrong, Ella Fitzgerald,
Cab Calloway ou Sarah Vaughan ont transformé l’onomatopée en un instrument. Le
scat devient alors une véritable improvisation instrumentale, où la voix adopte
le phrasé du saxophone, l’attaque de la trompette ou les syncopes de la
batterie. Le chanteur respire comme un instrumentiste à vent, accentue
certaines notes, réalise des glissandi ou des staccatos et crée une pulsation
intérieure. En jouant et
complexifiant la grille d’accords et en imitant un solo de saxophone, Ella par
exemple, devient alors non seulement une soliste vocale talentueuse mais en
même temps une virtuose instrumentale exceptionnelle capable de faire un chorus
improvisé.
La reine du scat dans un
concert historique avec Count Basie en 1979 à Montreux : « A
ticket a tasket »
Q :
Mais que pensez -vous des formes populaires actuelles comme le rap, le beatbox
qui réactivent les onomatopées ?
En
effet dans l’exemple indiqué d’Ella à Montreux, on voit quelle diversifie le
scat par des onomatopées musicales et non musicales pour rythmer et encourager
les musiciens (yeah) que le rap utilisera plus tard, du beatbox (tournoi avec
le trombone), s’amusant sur scène en improvisant et en laissant Count Basie
pantois et admiratif ! Le beatbox (boite à rythme humaine) n’a
pas de texte mais imite les sons produits par des instruments en utilisant tout
ce qui peut sortir de sa bouche et pas seulement la voix. Quand Ella imite le
saxophone ou des percussions, ou le trombone dans notre exemple, elle devient
une beat boxeuse géniale où elle fait le show en gardant le swing !
Le hip hop actuel avec des tournois
entre beat boxeurs et même un championnat de France (gagné par Berywam) utilisent
de nombreuses techniques innovantes et développent le beatbox créant parfois
des compositions originales. Le rap utilise les onomatopées avec
des sons courts des onomatopées pour rythmer un texte avec une ligne mélodique
ou quelques accords simples.
On
peut voir que les frontières sont parfois floues entre toutes ces désignations
d’autant plus que les interprètes les mélangent allègrement ! parfois on
renforce une note avec un ornement ou une onomatopée musicale ou non
d’ailleurs, ou une syllabe d’un texte, ou crée un ornement autour d’un texte ou
d’un groupe de notes. Les
onomatopées sont diverses parfois proches d’un bruit mais aussi parfois intégrées
comme matériau musical à part entière, universel et intemporel, avec des
ramifications créatives parfois étonnantes mais aussi pédagogique dans
l’apprentissage musical.
Q :
L’onomatopée a donc une fonction pédagogique. C’est pourquoi on nous demande, avant
de jouer, de solfier en donnant les noms des notes ?
Absolument. L’usage de syllabes
dépourvues de sens lexical est au cœur de l’apprentissage musical depuis
toujours. Les vocalises (nom latin donnant voix mais aussi voyelle) servent à exercer
l’appareil phonatoire : assouplir les lèvres, la langue, le diaphragme,
contrôler le souffle et affiner la justesse. Pour les chanteurs, les
instrumentistes à vent, mais aussi les comédiens ou les orateurs, ces exercices
sont fondamentaux. Ils entraînent la coordination entre respiration,
articulation et rythme. L’onomatopée devient ici un outil pédagogique ou le son
est travaillé pour lui-même : attaqué, phrasé, timbré, accentué.
En fait l’onomatopée n’a jamais
disparue car la musique va l’intégrer en utilisant un rythme qui libère de
l’énergie, sublimer une mélodie sans paroles, réaliser des inflexions vocales
avec des sons différents, des timbres de voix imitant des instruments, une
possibilité d’improviser, des sons sans sens (ce n’est pas les lieder de Goethe
par Schubert ! ou les textes religieux magnifiés par un choral de Bach).
Et puis combien de musiciens ayant un trou de mémoire sur des paroles ont
pallié avec des onomatopées et parfois quand j’entends certains chanteurs, je
doute qu’ils chantent des paroles intelligibles !
C’est une
frontière vivante entre le son et le mot, entre la voix et la musique. Cette
dimension est aussi universelle : du konnakol
indien, ou l’art rythmique africain. Toutes les traditions vocales ont
développé cette pédagogie du son. Les onomatopées servent à transmettre les rythmes instrumentaux
(par exemple, les syllabes « ta–ka–di–mi » en Inde). La fonction des
onomatopées en Afrique noire sont imitatifs de la nature, d’imiter les langues
et dialectes parlés avec des sons différents, mais aussi sert d’apprentissage
aux rythmes parfois complexes des tambours en utilisant la voix pour mémoriser
certains sons et rythmes voire des instruments mais aussi pour communiquer. Le
rap africain reprendra en partie cet héritage culturel.
Q : Vous semblez convaincu. Comment avez-vous
personnellement intégré ces sons à votre pratique musicale ?
Ou la
la ! (Tiens une onomatopée !) cela remonte à loin. Mon professeur à
l’ENMP René Barras, clarinette solo à l’Orchestre Lamoureux et à l’Armée de
l’air, insistait sur la lecture et l’articulation des notes à toute vitesse avant
de les jouer car pour lui chanter et mémoriser les noms des notes comme
onomatopées avec les accents, le rythme sans fautes était l’essentiel du
travail préparatoire, jouer ensuite avec l’instrument était aisé selon la devise :
préparation facile, prestation difficile, préparation difficile, prestation
facile ! Pour lui l’aspect pédagogique primait. (Exemple : perfectionner
le double détaché à la clarinette en prononçant tikitikiti…)
Et pour s’amuser dans des soirées
d’étudiants, on cherchait à inventer des syllabes et reproduire le fameux « hi
dé hi dé ho » de Cab Calloway qu’il a repris plus tard dans le film les
Blues Brothers mais j’ai aussi plus sérieusement étudié le chant grégorien et
fait plusieurs séjours à l’abbaye bénédictine de Solesmes.
Mais c’est un autre choc qui m’a
véritablement révélé la dimension musicale de l’onomatopée ! c’est le scat. Je me souviens du festival de
jazz d’Antibes–Juan-les-Pins, en 1967, où j’ai entendu Ella Fitzgerald
accompagnée par Count Basie avec un scat d’une virtuosité sidérante. Ces sons
que je considérais comme secondaires voire amusants ou historiquement anciens
devenaient une musique autonome, libre, jubilatoire. Avec le scat, la voix
cesse d’être le vecteur d’un texte pour devenir un outil de création purement
musicale. Elle libère l’imaginaire et relie le souffle au rythme. Cette
liberté, née dans le jazz, a profondément marqué les musiques du XXe siècle,
savantes comme populaires en passant par des expériences vocales contemporaines
ou électro-acoustiques, la voix continue de jouer avec le son, avant d’avoir un
sens.
Cette révélation fut confirmée toujours
à la même époque par l’écoute des Swingle
Singers chantant Bach sans paroles. Dans les années 1970, la radio
diffusait aussi en boucle « Le
Concerto pour une voix » de Saint-Preux : autant d’exemples où la
syllabe devient matière musicale à part entière.
À la même époque, la découverte des musiques
extra-européennes notamment les mélismes d’Oum Kalthoum, le konnakol indien élargissait encore
cette conscience universelle de l’onomatopée par la voix comme instrument et
puis la musique contemporaine que j’étudiais poussait alors jusqu’à l’inaudible…
Ainsi dans la musique savante contemporaine, tous les sons, dont les
onomatopées, sont importants, poussant les possibilités des voix et de tous les
instruments à réaliser des sons bizarres, nouveaux mais qui définissaient une
nouvelle palette sonore intégrants des fragments de mots, des rires, des
chuchotements, des cris, des exclamations, toutes sortes de bruits de la ville
et électroniques et de sons créant un matériau expressif. Berio, Boulez,
Xenakis, Ligeti, Stockhausen, Berberian, Aperghis etc …sans oublier la musique
concrète, tous ont créent des œuvres utilisant des onomatopées comme élément de
certaines de leurs compositions.
Alors pour moi, depuis un
demi-siècle, les onomatopées diverses, mélismes, scat etc… font parties
intégrantes de la musique.
Q : La musique de film a souvent
utilisé les onomatopées et a permis de l’intégrer dans notre univers musical
En effet
car les notes détachées, la vitesse, l’articulation d’un seul son quand une
consonne attaquée précède une voyelle donne de suite une atmosphère, un rythme
et cela permet de
renforcer les émotions comme la joie, l’énergie, la spontanéité humoristique, comme dans le livre de la jungle « être un
homme comme vous » avec le fameux duo en scat entre l’ours Baloo et le
singe le roi Louis écrit par Louis Prima (clin d’œil à Louis Armstrong, qui
avec « Heebie Jeebies » a relancé le scat)
Les dessins animés
l’utilisent sans cesse (Walt Disney, Tex Avery, les pingouins d’Happy Feet
etc…) ou le fameux « Cha ba da ba da » de Francis Lai pour le film un
homme et une femme, ou le
« dar la dir la da da » des bronzés ou les
films documentaires sur les animaux (cf. Bruno Coulais). Le bruitage maniant les
sons de toutes natures, des bruits aux onomatopées musicales ou non, sont
devenues incontournables dans notre monde actuel bruyant dans les films,
vidéos, séries et devient une compétence recherchée.
L’Onomatopée non musicale, onomatopée musicale, les ornements divers et le
scat font partie désormais de la boite à outils de toute musique.
Ainsi, elles ont été répandues dans tous les styles. Les variétés avec Michel
Jonasz, la pop avec Michael Jackson reprenant les onomatopées africaines dans « Wanna
be startin’ somethin », Bobby Mc Ferrin avec son tube « Don’t worry, Be
happy », le rock, le fun, le rap … tous utilisent peu ou prou ce matériau
sonore.
Ainsi on peut dire en conclusion que de l’onomatopée préhistorique au scat moderne, c’est un
même fil rouge qui relie les pratiques vocales de toutes les cultures : la
quête d’un langage sonore universel, antérieur à la parole, mais toujours
utilisé actuellement où la voix explore sa propre musicalité. L’onomatopée
n’est pas archaïque, ni primaire mais peut être au cœur même de la musique.
Merci
de votre attention et je n’espère pas que quelqu’un me dise l’onomatopée bla
bla bla pour mon exposé !
Depuis les premiers sons que l’Homme a organisé et ritualisé
jusqu’aux concerts diffusés sur les plateformes mondiales, la musique a
toujours été bien plus qu’un simple art du divertissement. Peu à peu certaines
personnes qui avaient des prédispositions ont eu un rôle particulier de
musicien pour accompagner les différentes manifestations de la vie et en fait
le groupe, qui le libérait d’une partie des tâches, devenait mécène. Dans
certaines communautés plus larges où le surplus et la richesse pouvait le
permettre, certaines sociétés ont pu financer l’amélioration des prestations
musicales, le temps ainsi dégagé pouvant être consacré à l’entraînement allant
jusqu’à une certaine spécialisation. Peu à peu la musique était incontournable et
les musiciens sont alors captés par les dirigeants. La musique devenait et devient
ainsi un moyen de persuasion, de cohésion et de rayonnement d’une communauté
mais surtout un langage lié au pouvoir des puissants et des dirigeants.
En face de ces pouvoirs qu’ils
soient religieux, politiques, économiques ou technologiques, le musicien a une
place particulière dans la société avec un statut fragile. Il a toujours dû composer avec la dépendance :
dépendance financière, sociale ou symbolique. Le couple musicien–mécène
constitue ainsi l’un des fils rouges de l’histoire culturelle de l’humanité. L’artiste
incarne la tension entre deux pôles la liberté créatrice qui l’anime et la contrainte
matérielle pour les musiciens surtout professionnels. Son image est souvent
contrastée (parfois méprisé comme amuseur, saltimbanque, pauvre parfois
adulé comme un demi dieu par le public et demandant des cachets faramineux) et la
réussite est parfois bien déconnectée de la connaissance de la musique et
du talent. Une « star » me
disait : mon secret « surfer sur la mode, se mettre au niveau de ce
que veut un public et avoir un bon agent est plus important que des longues et
difficiles études au conservatoire »
Ce paradoxe fécond de l’alliance
ambiguë entre musique et pouvoir traverse les civilisations. De la Mésopotamie
à Hollywood, de la chapelle papale aux scènes numériques, il révèle la
permanence d’un équilibre instable : le pouvoir soutient et protège, mais
attend en retour reconnaissance, prestige ou influence.
Concert à l'Élysée
Les
relations entre musique et pouvoir de l’antiquité au moyen âge
Bien avant
les cours royales d’Europe, le lien entre musique et pouvoir s’enracine dans le
sacré. En Mésopotamie, les
prêtres-musiciens étaient les médiateurs de l’ordre cosmique ; en Égypte, les
hymnes au pharaon divinisé rythmaient le cycle des saisons et affirmaient la
continuité dynastique. En Grèce, la musique participait à l’éducation morale et
civique qui devait façonner l’âme, l’ordre dans la cité et l’harmonie du
cosmos. Rome, quant à elle, institutionnalisa les musiciens comme membres de
collèges professionnels, au service du culte et de la célébration du pouvoir
impérial.
Cette association de la musique à la légitimité religieuse ou politique se
retrouve dans toutes les civilisations anciennes : des musiciens de cour
chinois aux griots d’Afrique de l’Ouest, gardiens de la mémoire des lignées
royales. Au Moyen Âge européen, l’Église devient le principal mécène. Les cathédrales et les monastères abritent des
maîtrises où se forment chanteurs et compositeurs. Le chant grégorien, la
polyphonie, les motets témoignent d’une organisation institutionnelle où la
musique sert la liturgie, mais aussi le prestige du pouvoir ecclésiastique. Les
musiciens entre eux se regroupent en corporations comme les facteurs
d’instruments à vent ou les luthiers.
Parallèlement,
les troubadours, trouvères et
ménestrels incarnent un autre modèle : musiciens itinérants dépendant de
la générosité des seigneurs et des cités. Entre service et liberté, ces
artistes médiévaux inaugurent la figure du musicien - poète voyageur.
Le musicien courtisan de la Renaissance et du Baroque
Avec la Renaissance s’affirme l’humanisme et, avec
lui, la montée du mécénat princier. Les cours italiennes, françaises et
germaniques deviennent les lieux de pouvoir de l’Art en général où musique,
peinture et architecture participent d’un même projet politique : la représentation du pouvoir. (Exemple
Florence des Médicis). Le compositeur devient un serviteur prestigieux : Josquin
des Prez à la cour des Sforza, Palestrina au Vatican, Monteverdi
à Mantoue. Les musiciens se déplacent de cour en cour, négociant leur statut,
leurs privilèges et leur reconnaissance et certains sont de véritables stars
solistes (exemple des castrats).
Sous le règne de Louis XIV, Jean-Baptiste Lully
incarne la fusion parfaite entre art et absolutisme. Compositeur, directeur
d’institution et véritable ministre officieux de la musique, il met son talent
au service du Roi-Soleil. Les
ballets de cour et les tragédies lyriques deviennent des dispositifs politiques
: ils encadrent les émotions collectives, exaltent la hiérarchie et
transforment la musique en instrument d’ordre.
Mais cette période voit aussi émerger des tensions nouvelles. Certains artistes, comme Heinrich Schütz
ou Henry Purcell, cherchent à concilier service institutionnel et voix
personnelle. Le musicien courtisan doit séduire sans se trahir, obéir sans
s’effacer. Certaines villes riches rivalisent avec les puissants et possèdent
aussi leurs compositeurs-musiciens talentueux souvent organistes (exemple JS Bach)
Le XVIIIᵉ siècle bouleverse les
rapports entre art et pouvoir. La diffusion des idées des Lumières et la montée de la
bourgeoisie cultivée créent un nouvel espace : les salons, lieux d’échanges intellectuels et musicaux où les mécènes
sont aussi des amateurs avertis (musique de chambre, époque Biedermeier à
Vienne)
Le musicien
n’est plus seulement un serviteur : il devient un créateur doté d’une personnalité propre. Joseph Haydn, au
service des Esterházy, jouit d’une stabilité rare, mais aussi d’une liberté
artistique réelle. Mozart, lui, incarne la tentative d’émancipation :
refuser le statut de domestique pour vivre de son art, entre concerts publics
et édition musicale. Son échec relatif souligne la difficulté de cette
indépendance naissante. Beethoven et bien d’autres feront la navette entre
mécènes qui imposent des œuvres à jouer et la liberté de composer et jouer ce
que le musicien désire.
C’est aussi à cette époque que naît le public
moderne. Les sociétés de concert, les abonnements, la presse musicale
ouvrent la voie à une forme de mécénat
collectif. Le musicien devient auto entrepreneur, et le goût du public
commence à peser autant que celui des princes.
La musique
et la culture devient affaire d’Etat et de la fonction publique au XIXᵉ
siècle
La Révolution française et la montée des États-nations
redéfinissent la place du musicien. L’art devient un outil de construction identitaire : les conservatoires, les opéras
nationaux, les orchestres publics structurent le paysage musical. Être
musicien, c’est désormais servir la collectivité, éduquer le peuple par des
œuvres faciles qui amènent à la connaissance du grand répertoire et des œuvres
plus complexes.
Mais cette fonction publique coexiste aussi avec la
naissance du capitalisme culturel.
L’édition musicale, les tournées et la presse ouvrent un marché concurrentiel. L’artiste
devient une marque, une entreprise itinérante avec des agents organisateurs de
tournées et de concerts. Franz Liszt et Niccolò Paganini
incarnent la figure du virtuose-star,
libre de tout mécène, financé par le public et les entrepreneurs. Le musicien
navigue alors entre la politique publique et les entrepreneurs privés.
N. Paganini
La musique est intégrée à une politique culturelle idéologique de l’Etat au
XXᵉ siècle
Dans le même temps, des compositeurs comme Verdi et Wagner
illustrent l’ambiguïté du lien entre art et idéologie. Le premier met son art
au service du Risorgimento italien ; le second fonde une esthétique nationale
et mythique soutenue par Louis II de Bavière.
Depuis le XIXᵉ siècle jusqu’à nos jours, le musicien navigue entre trois pôles
: l’État, le marché et l’inspiration personnelle
Le XXᵉ siècle voit la politisation accrue de la musique voire un outil de propagande.
Dans les régimes totalitaires, l’artiste est à la fois exalté et surveillé. Chostakovitch
incarne tragiquement cette ambivalence : obligé de plaire au régime soviétique
tout en glissant dans ses œuvres des messages de résistance. En Allemagne
nazie, la musique devient un instrument de hiérarchisation raciale et
d’exclusion notamment des artistes juifs et communistes.
Dans les démocraties, l’intervention publique prend
une autre forme financière et de soumission à la politique culturelle institutionnalisée. En Europe, les États
financent orchestres, opéras, festivals et conservatoires pour garantir l’accès
de tous à la culture. Ce modèle, né dans l’après-guerre, consacre la musique comme
un bien public. Le musicien
devient employé voire fonctionnaire (musique militaire)
Aux États-Unis, le mécénat repose davantage sur le secteur privé : fondations philanthropiques, universités,
entreprises. Le prestige du don devient un capital social. Ce modèle inspire
aujourd’hui de nombreuses économies culturelles hybrides.
Mais au XXème siècle c’est
aussi une explosion créatrice hors des codes avec les musiques de Jazz, les
contre-cultures et les mécénats alternatifs.
Aucune histoire des relations entre musique et pouvoir
ne serait complète sans le jazz,
né dans les marges sociales et raciales de l’Amérique. Issu des traditions
afro-américaines, il se développe d’abord hors des institutions, dans des réseaux communautaires et
informels. Ses premiers acteurs vivent de l’économie du spectacle populaire, dans
les champs, les rues. Certains sollicitent la générosité collective avec le
« chapeau » d’autres jouent pour leur plaisir sans aucune
contribution monétaire.
Rapidement, des lieux regroupent musiciens et
mélomanes dans les clubs, cabarets et étendent leurs publics grâce aux enregistrements.
Toute musique à la mode devient économiquement intéressante. Les grandes
maisons de disques et les organisateurs de spectacles façonnent le marché. Le
jazz devient aussi un instrument diplomatique : pendant la Guerre froide, les
États-Unis envoient Duke Ellington ou Dizzy Gillespie en tournée
mondiale pour incarner la liberté américaine face au réalisme soviétique.
En 1962 en
pleine guerre froide, tournée triomphale de Benny : le soft power
américain en action
Dans les années 1960–1970, une nouvelle génération de
musiciens revendique l’indépendance : Charles Mingus, Sun Ra, Ornette
Coleman ou les collectifs de Chicago réinventent des formes d’autogestion
musicale. Labels coopératifs, festivals communautaires et mécénat participatif
préfigurent les modèles alternatifs d’aujourd’hui.
Le mécénat
privé et l’industrie culturelle contemporaine
La fin du XXᵉ siècle voit l’essor d’un mécénat institutionnalisé et mondialisé. De
grandes fondations (Ford, Gulbenkian, Toyota, Rolex, etc.) soutiennent la
création, les concours et les résidences. Des milliardaires et des banques
achètent des instruments rares pour les prêter à des solistes. Ces mécènes
privés jouent parfois un rôle comparable à celui des princes d’autrefois : ils
offrent des moyens considérables, mais orientent aussi les esthétiques en
fonction de leurs stratégies de prestige.
En parallèle, l’industrie culturelle
mondiale s’impose comme un pouvoir à part entière. Les majors du disque, puis
les plateformes de streaming, deviennent les nouveaux mécènes : elles
déterminent la visibilité, le répertoire et même les carrières. L’artiste
mondialement reconnu, qu’il soit violoniste classique ou chanteuse pop, dépend
de cette infrastructure économique globale.
La logique du marché remplace celle du service. L’œuvre doit circuler, se
vendre, séduire un public fragmenté et mondialisé. La création s’inscrit dans
un écosystème complexe, où
mécénat, sponsoring, diplomatie et stratégie marketing s’entremêlent.
Celine Dion
à las Vegas (durée des prestations 16 ans) record pour Elton Jones 17
ans !
Artistes
indépendants et contre-pouvoirs
Face à ces structures dominantes, beaucoup de
musiciens cherchent à reprendre la main.
L’autoproduction, le financement participatif et les labels indépendants
prolongent la tradition des musiciens itinérants et des avant-gardes
marginales.
Les technologies numériques offrent des outils puissants : un compositeur peut
aujourd’hui diffuser directement son œuvre, dialoguer avec son public,
mobiliser un soutien financier. Cette désintermédiation
redonne au musicien un rôle d’acteur économique.
Mais l’indépendance a son revers : les plateformes numériques imposent de
nouvelles dépendances algorithmiques, économiques ou esthétiques. Le mécène a
changé de visage : il s’appelle désormais Spotify, YouTube ou TikTok, et ses critères sont invisibles. Le
rapport de force subsiste, il s’est simplement déplacé.
Pouvoirs publics contemporains : entre soutien et
normalisation
Dans de
nombreux pays européens, l’État reste un acteur central du soutien à la musique. Les systèmes de
subvention, les résidences, le statut des intermittents ou les commandes
publiques permettent une relative stabilité. Ce modèle garantit la diversité et
la continuité, mais il engendre aussi des tensions : standardisation administrative, hiérarchies implicites des genres, concurrence entre patrimoine et
création contemporaine.
Ailleurs, le soutien public relève du soft
power. Les monarchies du Golfe financent des orchestres et des festivals
prestigieux pour affirmer leur modernité culturelle. En Asie de l’Est, la Chine
et la Corée du Sud investissent massivement dans l’éducation musicale et les
concours internationaux comme instruments de rayonnement. Dans les démocraties
libérales, la question se pose désormais en termes de gouvernance culturelle : comment soutenir sans orienter ? Comment
protéger la création tout en respectant sa liberté ?
Perspectives numériques et mondialisation
Le XXIᵉ
siècle a ouvert un chapitre inédit : celui du mécénat numérique. Les plateformes de financement participatif
(Patreon, Kickstarter, Ulule) permettent un lien direct entre artistes et
publics. Le soutien devient plus horizontal, plus intime, mais aussi plus
volatil.
La mondialisation crée une visibilité
inédite, mais aussi une homogénéisation des formats. Pour exister sur la
scène internationale, beaucoup d’artistes adaptent leur esthétique aux normes
du marché global. La musique devient un produit transnational où l’identité
locale est souvent réinterprétée pour séduire un public planétaire. De plus en
plus on croise dans un concert plusieurs genres musicaux pour plaire à
tous : des « tubes » du classique, des airs jazzy de comédies
musicales, des airs de variétés connus, des musiques de films célèbres…
Certains musiciens contemporains naviguent entre utopie d’autonomie et réalisme
économique : les anciens mécènes sont remplacés par des algorithmes, investisseurs et audiences globales. La liberté
apparente se paie d’une exposition permanente à la concurrence mondiale.
Le mécène et le clarinettiste du futur
Le mécénat : contrainte ou moteur créatif ?
Faut-il voir
dans cette dépendance historique une entrave ou une source d’inspiration ?
En réalité, le mécénat a souvent été un
moteur créatif. Sans les commandes religieuses, pas de messes de
Palestrina ; sans les commandes royales, pas d’opéras de Lully, ni de Haendel,
sans les obligations de fournir des pièces d’orgue et des cantates tous les
dimanches au temple pas de JS Bach, sans les subventions publiques, pas de
créations de Boulez ou de Stockhausen. Le pouvoir impose un cadre, mais ce
cadre stimule souvent l’invention.
Le musicien, loin d’être passif, a
toujours su négocier : flatter et
servir sans se compromettre. Mozart insère l’ironie dans ses opéras de cour,
Chostakovitch glisse la satire dans la symphonie officielle, le jazz détourne
les hymnes patriotiques. Le mécénat, qu’il soit princier ou numérique, devient
un espace de jeu symbolique où
s’exerce l’intelligence artistique : comment créer tout en restant libre ?
Face à la
complexité actuelle, certains acteurs plaident pour un mécénat plus équilibré.
Une telle approche suppose la diversification
des sources de financement publiques, privées, communautaires afin d’éviter
toute dépendance unique. Elle promeut des mécénats participatifs, renforçant le lien direct entre artistes
et publics. Elle encourage les commandes
publiques expérimentales et la coopération
internationale pour mutualiser les ressources.
Enfin, elle valorise les initiatives
indépendantes où se réinventent les rapports entre art et société. Dans
ce modèle hybride, l’autonomie absolue demeure un idéal, mais non une illusion
: il s’agit de construire des relations plus équitables, transparentes et conscientes entre créateurs et
mécènes pendant que les éditeurs, organisateurs de tournées planifient et
financent les concerts et structurent un marché international.
Conclusion — Une histoire de
dépendance créatrice
À travers les civilisations et les
siècles, la musique n’a jamais existé hors du pouvoir. Servante du sacré,
instrument du prestige princier, outil diplomatique ou produit d’une industrie
mondiale, elle révèle l’éternelle tension entre liberté créatrice et dépendance matérielle. De la cour du Pharaon
aux plateformes du XXIᵉ siècle, le musicien a toujours vécu au croisement du pouvoir et de la création. Tantôt
courtisan, tantôt fonctionnaire, tantôt rebelle, il incarne la dialectique
fondamentale entre art et société.
Cette relation, loin d’être seulement économique, est symbolique : le mécène, qu’il
soit prince, État, fondation ou communauté numérique, cherche dans l’art une légitimité, tandis que le musicien
cherche dans le pouvoir un espace
d’expression. Le musicien a toujours dû négocier avec ses mécènes
religieux, politiques ou économiques pour faire entendre sa voix.
L’histoire de la musique est donc celle d’une dépendance créatrice, parfois servile, souvent féconde. Les
révolutions esthétiques, du baroque à l’électro, sont nées au cœur de ces
tensions.
Aujourd’hui encore, le défi demeure le même : inventer des formes de soutien
qui nourrissent la liberté plutôt qu’elles ne la contraignent.
« La musique a toujours été un art
libre dans ses formes, mais rarement dans ses conditions de production. » C’est
précisément cette tension, entre liberté et contrainte, qui a fait et qui fera
encore la grandeur de la création musicale.
Depuis plus de trente ans, j’arpente
brocantes, maisons de vente et réserves de musées pour dialoguer avec celles et
ceux qui collectionnent les instruments à vent. L’enquête initiale auprès de
collectionneurs d’instruments à vent, bâtie autour de douze questions, a livré
un matériau important : anecdotes savoureuses, confessions parfois intimes,
considérations techniques ou philosophiques. Afin de rendre cette richesse
accessible, j’en propose aujourd’hui une synthèse fidèle et résumée.Le lecteur découvrira comment une passion
fait office de refuge et de moteur, comment elle dialogue avec l’argent et le
temps, et pourquoi les collectionneurs, loin d’être de simples accumulateurs,
sont des passeurs de mémoire et de savoir.
Question
1 – Pourquoi la passion du collectionneur reste‑t‑elle
intacte ?
La
passion naît souvent d’un choc esthétique : la première fois que l’on tient
entre ses mains certains instruments emblématiques comme le saxo ténor mark 6
de Stan Getz ou la clarinette centered tone de Benny Goodman, nous avons un
choc sensoriel qui imprime durablement la mémoire. Dès lors, chaque rencontre
avec une autre pièce apparentée réactive la sensation initiale. L’objet
convoqué n’est plus seulement un instrument, il devient la clef d’accès à un
état émotionnel rare, presque originel.
Saxophone alto Grafton. Charlie Parker a joué sur ce type d'instrument.
Or
cette émotion n’agit pas seule ; elle se combine à la stimulation
intellectuelle. Pour authentifier une estampille, il faut éplucher de vieux
catalogues, comparer des détails de fabrication, discuter avec des experts,
réactiver l’histoire de la musique dans son contexte. À chaque mystère résolu,
le plaisir esthétique s’enrichit d’une satisfaction cognitive. Ainsi, la
passion mêle jouissance immédiate et construction méthodique : l’une réchauffe
le cœur, l’autre nourrit l’esprit.
Enfin,
la passion se régénère par l’alternance du calme et de la quête. Le moment de
contemplation, face à une vitrine silencieuse, recharge l’énergie que l’on
dépensera plus tard en voyage, en négociation, en restauration. Quand la
curiosité faiblit, le simple fait de faire sonner un vieil instrument ranime la
flamme. Cette circulation permanente explique qu’après des décennies, le
collectionneur ressente encore la même palpitation qu’au premier achat. Et puis
nous sommes aux aguets, toujours prêts pour le prochain achat, la prochaine
découverte.
Question 2 – Pourquoi une collection
n’est‑elle
jamais « terminée » ?
L’incomplétude tient d’abord au choix
du terrain de jeu. En se spécialisant, par exemple, dans les clarinettes
françaises du XIXᵉ siècle, on croit restreindre l’horizon. Pourtant, ce cadre
contient des centaines de modèles, de facteurs, de variantes régionales. Chaque
découverte ouvre deux pistes supplémentaires. Plus le collectionneur apprend,
plus il prend conscience de ce qu’il ignore. Ensuite, le désir se nourrit du
manque. Tant qu’un instrument rêvé échappe, il agit comme un appât mental. Les
marchands le savent et entretiennent la tension en évoquant des pièces «
sorties d’un grenier ». Lorsque l’objet finit par arriver et acheté, la satisfaction
est brève ; presque aussitôt un autre chaînon manquant se dessine. Ce
déplacement perpétuel préserve l’élan.
Certains collectionneurs affirment
clore un chapitre une fois un corpus jugé complet. Ils ne renoncent pas pour
autant : ils déplacent la focale. Après avoir réuni tous les styles de
saxophones de la période Sax, ils se penchent sur les partitions d’époque ou
sur les becs originaux. L’inachevé n’est pas une faille mais un principe vital.
Quelques une des inventions d'A. Sax Source Musée Selmer
Question 3 – Quel est le véritable
statut de l’objet collectionné ?
D’un point de vue fonctionnel, la
plupart des instruments pourraient encore sonner après restauration. Cependant,
le collectionneur les considère avant tout comme des témoins : témoins d’une
innovation, d’une esthétique, d’une société, d’une histoire. Ainsi, un simple
piston innovant d’un cuivre ou une nouvelle clé d’une flûte racontent les
progrès de l’industrialisation autant qu’ils annoncent les instruments
modernes.
Sur le plan symbolique, l’objet agit
comme un miroir. Posséder une pièce rarissime confère au détenteur le statut de
découvreur puis de gardien. Le lien affectif résulte du temps passé à chercher,
puis à soigner la pièce : vernis, soudures invisibles, bois ciré, clés
repolies… Chaque minute investie
augmente la valeur sentimentale.
Enfin, l’objet déclenche du récit. À
l’occasion d’une visite, le collectionneur raconte comment il a repéré
l’instrument sur une petite annonce, comment il a été la chercher, comment il a
triomphé d’une enchère téléphonique. Le récit lie l’objet à l’expérience vécue
parfois mouvementée fait de la collection non un simple stock mais à une
véritable épopée.
Les motivations s’agrègent en couches
successives. La première est souvent émotionnelle : un souvenir d’enfance, un
parent musicien, une harmonie de village, la marque de l’instrument que l’on
joue. À ce socle intime s’ajoute la fascination technique ; comprendre pourquoi
une modification d’une perce colore un timbre et cela transforme l’amateur en
chercheur. À mesure que grandit la collection, la
dimension patrimoniale prend le relais. Conserver une flute intacte, c’est
empêcher qu’un jalon disparaisse. Le collectionneur se voit alors comme un
maillon dans la chaîne de transmission, ce qui confère à sa quête une résonance
civique. Dans un monde de consommation rapide, sauver un objet fragile qui a
demandé tant de savoir-faire équivaut à un acte de résistance culturelle.
Enfin, la reconnaissance joue son
rôle. Être sollicité par un musée, voir son nom au bas d’une notice
d’exposition, validera l’effort solitaire. Loin de l’orgueil, cette
reconnaissance rassure et prouve que la passion n’est pas vaine, qu’elle
irrigue un savoir collectif. En fait nous avons une utilité sociale car en
collectionnant nous protégeons le patrimoine.
Un premier profil, le musicien‑collectionneur, part de la pratique.
Il possède plusieurs instruments jouables, les utilise pour des concerts sur
instruments d’époque, compare les réponses acoustiques. Sa collection est un
laboratoire sonore. À l’opposé, le chineur‑revendeur
privilégie la chasse. Il écume marchés et ventes, retape, revend pour financer
la prochaine trouvaille. Pour lui, l’objet circule car vendable ; seuls restent
dans sa collection les spécimens jugés incontournables.
Le restaurateur voit, dans chaque
instrument abîmé, un défi, un challenge ! L’instrument n’est complet que
lorsqu’il est digne d’admiration et /ou s’il rejoue. Enfin, le chercheur‑iconographe amasse photos, partitions,
catalogues afin de replacer l’objet dans son contexte. Bien sûr, la plupart
d’entre nous mélangent ces rôles suivant les périodes de la vie et les moyens
disponibles.
Question 6 – Comment la passion se
transforme‑t‑elle en expertise ?
L’expertise naît de la comparaison.
Après avoir manipulé cinquante flûtes traversières, on repère instinctivement
la main d’un facteur ou l’empreinte d’une copie. Cette compétence se renforce
lorsqu’on documente chaque pièce : photos macro, prises de cotes, recherches d’archives.
Le catalogue personnel devient base de données. Parallèlement, l’échange alimente la
progression. Un forum spécialisé, un groupe de restaurateurs, une visite dans
les réserves de musée offrent des contre‑points.
Les erreurs se corrigent, les certitudes se nuancent et accroît la réputation
de l’expert, qui sera ensuite sollicité par les institutions.
Pavillon d'une clarinette en ivoire de C. Sax. Met de New York
Enfin, la vulgarisation consolide le
savoir : écrire un article oblige à clarifier la découverte ; construire une
exposition pousse à hiérarchiser les pièces. Ainsi, la passion, en se donnant à
voir, passe du statut de hobby à celui de compétence reconnue.
Question 7 – Quelle place l’argent
occupe‑t‑il ?
L’argent est un carburant et un garde‑fou. Sans budget, point
d’acquisition ; mais un budget illimité tue le plaisir du défi. Souvent les
collectionneurs fixent un plafond annuel et prévoient une « réserve » pour
l’occasion exceptionnelle. La négociation est un art qui flatte
l’ego : arracher un instrument à un prix raisonnable après une joute verbale
procure presque autant de joie que l’objet lui‑même. Toutefois, chacun garde en
mémoire un achat impulsif — facture trop salée, instrument trop abîmé — qui
sert de leçon.
Quant à la revente, elle est rarement
spéculative. On cède des doublons pour financer une autre pièce, on vend un
lot pour résoudre un besoin familial. Les profits éventuels restent dans le
circuit (plus souvent aux organisateurs d’enchères et revendeurs d’ailleurs).
Au terme d’une vie, peu envisagent la collection comme un placement ; beaucoup
souhaitent qu’elle rejoigne un musée ou sert pour un jeune musicien ou pour un
autre collectionneur méritant, car rarement les collections intéressent les
enfants pour une transmission héréditaire !
Question 8 – Le collectionneur
est‑il vraiment solitaire ?
Il contemple seul,
certes, mais toute sa stratégie repose sur le collectif. Les marchands
constituent la première courroie : ils préviennent discrètement leurs clients
fidèles qu’un instrument rare arrive. Les pairs forment ensuite un réseau
d’échange : photos, mesures, conseils de nettoyage, on débat d’une datation, on
identifie une contrefaçon. La sociabilité culmine
dans la vente aux enchères : chacun observe les concurrents, tente de deviner
jusqu’où ils monteront. L’après‑vente rétablit la camaraderie : on va boire un
verre, on compare les trophées.
Marque Clarinette Schemmel (coll J.D. Touroude
Enfin, le public, qu’il
s’agisse d’étudiants ou de visiteurs d’un salon, redonne sens au travail
accompli. Montrer sa collection, c’est accepter le regard de l’autre, recevoir
des questions naïves, placer l’instrument dans son contexte historique et
musicologique, parfois apprendre aussi qu’un instrument que l’on croyait unique
existe ailleurs.
Question 9 – Quel
rapport entretient‑il
avec le temps ?
Restaurer, c’est
suspendre la dégradation et cataloguer, c’est figer en un document l’essentiel
de nos savoirs. Le collectionneur se bat contre l’entropie. Quand il polit un
pavillon, il rend au cuivre son éclat de 1880 ; quand il remet un tampon en
peau, il réactive une vibration. Mais le temps est aussi
anxiogène : que deviendront ses pièces après lui ? Certains rédigent un
document de succession : liste des instruments, estimation, souhait de
destination. Certains concluent des accords pour donner à des musées ; d’autres
cherchent un collectionneur privé digne de recueillir la collection, d’autres
vendent aux enchères avant leur disparition.
Cette projection
élargit encore la signification de la collection : d’aventure personnelle, elle
devient patrimoine. On passe après avoir amassé pendant des décennies à
transmettre le patrimoine.
Question 10 – Où finit
la passion, où commence la compulsion ?
Les psychiatres parlent
de collectionnisme quand l’accumulation envahit l’espace vital et détruit le
lien social. Les signes de dérive : endettement chronique, privation des
besoins familiaux, incapacité à vendre même un doublon, refus de toute sortie
qui ne soit pas utile à la collection. Les
collectionneurs que j’ai interrogés eux voient plutôt un curseur qui, la
plupart du temps, reste sous contrôle. À l’inverse, ce sont des signes
d’équilibre : budget limité, stockage sécurisé, partage régulier (articles,
concerts, prêts), acceptation de céder une pièce pour financer un projet
familial.
La conscience du risque
joue un rôle prophylactique. Se savoir susceptible de basculer aide à maintenir
la garde. Et puis le réseau rappelle à l’ordre : un ami qui dit ‘tu n’en as pas
déjà trois ?’ vaut parfois toutes les thérapies.
Question 11 – Pourquoi tant
d’importance accordée à la mise en scène ?
Une vitrine bien éclairée
est un appareil de lecture : en plaçant les instruments du plus ancien au
plus récent, on visualise l’évolution de la facture. L’ordre n’est donc pas
manie, il est outil pédagogique. La mise en scène
protège : supports, hygromètre, verre anti‑UV. Elle valorise : un public
conquis acceptera plus volontiers d’écouter l’histoire détaillée d’un piston si
la pièce brille comme un bijou. Enfin, elle récompense l’effort : contempler trente
ans de quêtes alignées dans un meuble sur mesure procure une paix intense.
Certains vont plus loin :
scénarisations sonores, QR codes menant à des enregistrements, associations
d’archives photographiques. Le collectionneur devient alors commissaire
d’exposition, et sa maison un musée miniature.
Question 12 – Au fond,
quel sens le collectionneur donne‑t‑il à sa pratique ?
Trois constantes
émergent.
Premièrement, la
conscience de sauver un patrimoine fragile. Dans une société où l’obsolescence
est rapide, sauvegarder un instrument rare est un acte presque politique.
Deuxièmement, la quête
d’identité : en se construisant une spécialité — tel facteur, telle époque — le
collectionneur se définit et se distingue. Son musée personnel devient un peu
son autoportrait.
Troisièmement, la joie
simple de la beauté. Savoir qu’un tube de bois poli, peut encore vibrer deux
siècles après sa naissance, rappelle que l’ingéniosité humaine n’est pas vaine.
Ainsi, collectionner revient à célébrer l’artisan, l’artiste et la matière —
et, accessoirement, à relier le passé et l’avenir par la musique.
Conclusion
En parcourant les douze
questions, on mesure que la collection d’instruments n’est ni caprice, ni
simple accumulation. Elle est un dialogue permanent entre l’émotion et la
connaissance, entre le refuge et l’ouverture, entre le passé préservé et le
futur imaginé. Chaque instrument sauvé, qu’il rejoigne un pupitre pour un
concert ou qu’il reste muet derrière une vitre, prolonge la chaîne des artisans
et des musiciens. Le collectionneur, souvent discret, devient alors médiateur :
il recueille, restaure, raconte et transmet. Sa passion, à condition de rester
équilibrée, offre au patrimoine sonore une seconde vie et au public une fenêtre
inattendue sur l’histoire.
Tant qu’un jeune
visiteur pourra se pencher sur un instrument, imaginer le souffle d’un soldat
de 1870 qui a soufflé dedans, la mission sera accomplie. Dans la lumière
tamisée d’une vitrine ou dans l’éclat d’une scène de concert, l’instrument
retrouvera sa voix et avec lui, résonnera la jubilation du collectionneur.
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