par José-Daniel Touroude
Après l’analyse du son, des onomatopées au scat, voici un exposé/ article sur les sons et le travail humainQ : Mais la musique au travail peut être aussi collective
soudant un groupe ?
Bien sûr, les chants au travail peuvent être solitaires où
le chanteur improvise et régule son geste, son rythme et son chant mais les
chants sont souvent collectifs pour les travaux des champs et les chants de
marins où un meneur chante seul et le chœur lui répond. Mais il existe aussi un
autre rôle déterminant de faire de la musique ensemble qui est celui de
renforcer la cohésion d’un groupe, d’exprimer une identité collective car
chanter à plusieurs en travaillant est un phénomène intemporel. Chaque métier a
besoin d’une discipline, d’une cohésion collective et va inventer ses chants et
sa musique, ses rythmes liés aux instruments de travail (les rameurs des
galères aux batteurs de grains, des métiers à tisser aux forgerons, des chants
de marins au blues rural des esclaves des plantations).
Il y a aussi des onomatopées voire des chants unis
déclencheurs d’effort collectif pour faire ensemble une synchronisation lors
d’une poussée ou d’une traction ensemble. Mais ces chants simples de quelques
notes proches sont courts, mémorisables, récurrentes, des patterns répétitifs
ou ostinatos pouvant servir de bases à des improvisations. Il sert aussi de
soupapes émotionnelles lors d’un travail exténuant.
La musique peut aussi devenir émancipatrice et
protestataire (Works songs des esclaves afro-américains, des marins, mineurs,
travailleurs en révoltes etc…). Ces musiques sociales sont liées à des métiers,
des régions, des peuples différents de travailleurs manuels exprimant un monde
de contraintes et de solidarités et ces musiques témoignent d’une tension entre
oppression et résistance, mais aussi une résistance psychologique face à
l’effort, voire des communications en environnement hostile voire même un langage
secret.
Q : Mais la musique liée au travail manuel n’existe plus beaucoup à notre époque, ne pensez-vous pas qu’on la retrouve ailleurs ?
En effet ce type de musique va disparaitre progressivement,
quand l’industrie avec ses cadences dans les usines et ses machines bruyantes,
va estomper la musique liée au travail qui alors change de nature. La musique
liée au travail devient une musique d’ambiance dans les usines, les ateliers,
les cuisines, dans les bureaux car la musique devient un moyen d’améliorer la
productivité des animaux (vaches laitières) comme celle des hommes.
Les chants et musiques évoluent et se développent en
musiques de regroupement (dortoirs, tavernes, manifestations diverses) ou de
loisirs et de divertissement (défoulement des tensions du travail, bals,
fanfares et harmonies…) Peu à peu nous assistons à un renversement majeur car
ce qui change c’est une avalanche de musiques où les hommes ne participent plus
à faire de la musique et être des acteurs dans un cadre de travail et/ou en
dehors mais des auditeurs qui écoutent certains d’entre eux spécialisés. La
musique hors des zones de travail continue comme loisir, divertissement, moyen
d’expression et les concerts et festivals avec ses musiciens toujours plus
talentueux et professionnels font toujours le plein.
Q : Nous avions donc deux types de musiques à savoir la
savante dans des concerts réservés aux classes dominantes et la musique
populaire qui était liée souvent au travail manuel et pourtant de nombreux
compositeurs et même des compositeurs de film ont été inspirés par ces musiques
populaires.
L’intégration des musiques populaires a servi de base à des
improvisations puis des compositions de grands musiciens (exemple la joute de
Mozart contre Clémenti sur une chansonnette « ah vous dirais-je maman » ou de
JS Bach reprenant souvent un air connu populaire et en le complexifiant pour en
faire une œuvre d’art dans des cantates. Dès le XIXᵉ siècle, et de manière plus
systématique au XXᵉ, de nombreux compositeurs ont puisé dans ces répertoires
fonctionnels et communautaires un matériau mélodique, rythmique et modal
capable de renouveler leur langage.
Ainsi Bartók a érigé la collecte des chants de travail ruraux, intégrant à certaines de ses œuvres les formules mélismatiques ou les rythmes asymétriques issus des activités agricoles (Mikrokosmos, les danses populaires roumaines…) avec les rythmes irréguliers, les modes, les chants de moisson, de labour et de veillées villageoises. Kodály étroitement associé à Bartók, a également collecté des chants de travail et des chants paysans hongrois, qu’il a transformés en matériaux symphoniques ou choraux. En Russie, Moussorgski s’inspire des chants populaires russes, y compris des chants de travail paysan et de corvée qui imite les intonations des travailleurs et du parler populaire.
En Europe du Nord, Grieg intègre aux pièces lyriques et à sa musique orchestrale les mélodies des fjords, des danses paysannes norvégiennes et même des appels de bergers. Holst a puisé dans les chants de bergers, de marins ou de certains métiers pour construire un idiome orchestral nourri d’un imaginaire paysager et maritime dans Somerset Rhapsody. Vaughan Williams lui collecte de chants de marins populaires britanniques, les sea shanties. Sa Sea Symphony ou ses Sea Songs transforment les chants marins en langage orchestral.
En Bohême, Dvorak a intégré les mélodies rurales et les danses villageoises comme fondement national de son écriture comme ses danses slaves, ses symphonies et ses quatuors qui intègrent des mélodies issues des traditions rurales bohémiennes, parfois associées à des chants de métiers. Mais aussi dans la symphonie du nouveau monde avec des emprunts à la musique des natifs d’Amérique. De Falla intègre chants andalous, chants de métiers et rythmes populaires dans ses œuvres comme El Amor Brujo, Siete canciones populares españolas.
Britten a réinterprété les chants marins, les hymnes ouvriers et les airs populaires américains dans une esthétique moderne et souvent expérimentale. Ses Folk Song Arrangements incluent et réinterprètent plusieurs chants marins (sea songs) et chants ruraux anglais. Ives utilise aussi des chants de marins, des hymnes ouvriers, des chansons populaires américaines et des chants de métier dans ses collages musicaux. Stravinsky a valorisé les intonations du parler paysan, les chants de labour, les cris rituels, les transformant en configurations expressives inédites dans Petrouchka, le Sacre du Printemps, il puise dans les chants agricoles, les rythmes de danse et les cris rituels ruraux.
En Amérique du Nord comme en Amérique du Sud, l’influence des musiques populaires issues du travail manuel, qu’il s’agisse des chants de marins, de cow-boys, de mineurs, de coupeurs de canne a profondément façonné l’écriture des compositeurs savants mais a aussi créée le jazz et ses dérivés et le gospel. Aux États-Unis, Aaron Copland, Charles Ives ou encore Florence Price ont puisé dans les work songs, les sea shanties de chants de marins, les chants de pionniers ou les musiques afro-américaines pour structurer un idiome national, transformant des onomatopées en ostinatos de labeur avec des mélodies pentatoniques, et des appels de travail en matériaux orchestraux modernisés.
Au Canada, des compositeurs comme Healey Willan ou plus tard R. Murray Schafer ont intégré des chants traditionnels de pêcheurs, des répertoires autochtones et paysages sonores liés aux activités laborieuses. En Amérique latine, les démarches se sont affirmées également : Villa-Lobos au Brésil a incorporé les chants des seringueiros (travailleurs du caoutchouc), des pêcheurs ou des communautés rurales dans ses Bachianas et Chôros.
Voici quelques exemples de grands compositeurs qui ont puisé leur inspiration dans les musiques populaires, y compris celles liées au travail manuel, marin, paysan ou artisan. L’ensemble de ces démarches montre que les musiques de travail, loin d’être de simples vestiges folkloriques, ont constitué un réservoir essentiel de rythme, de mélodies, de formes, permettant à la musique savante de repenser ses propres normes esthétiques et d’innover, de se réinventer avec d’autres couleurs, mélodies et rythmes.
Q : Le
travail manuel se réduit dans nos sociétés et la musique liée au travail manuel
disparait peu à peu et sert de matériau pour d’autres musiques, mais le travail
désormais devient plus intellectuel et donc la musique évolue aussi, non ?
et puis la musique est devenue un objet de consommation et l’éthique
capitaliste surtout américaine nous demande selon leur postulat : un bon
musicien est un musicien célèbre et riche, au cachet élevé, un musicien célèbre
et riche est donc forcément bon !
La musique a
perdu son caractère fonctionnel traditionnel et s’écoute partout, en musique
d’ambiance, des ascenseurs de magasins aux halls de gares et d’aéroports et
même au téléphone en attente ! pour faire passer le temps plus vite. La
musique et le bruit saturent la vie de l’homme. Puis cela va s’accélérer et
dorénavant beaucoup deviennent que des consommateurs de musiques avec des
écouteurs branchés en permanence avec des milliers de titres sur leurs
portables. La musique peut avoir alors une fonction abrutissante et la médecine
soigne les dommages auditifs. Enfin, la musicothérapie s’empare même de ces
questions et prétend soigner stress, fatigue ou douleurs chroniques, comme si
la musique, autrefois créée pour accompagner l’effort, devait désormais réparer
les effets du travail moderne. Désormais l’intelligence artificielle fabrique
des chansons qui auraient pu être liées au travail (chants de marins par
exemples) et d’autres musiques populaires et c’est assez bluffant !
Mais la
musique devient plus qu’un fond sonore et permet d’améliorer la cognition
notamment la concentration et la fatigue mentale pour certains à condition
qu’elle ne soit pas nouvelle, complexe ou souvent chantée. Une musique connue
et appréciée permet une stabilité émotionnelle, régule les efforts
intellectuels et crée un soutien de la motivation sur la tâche entreprise au
bureau ou chez soi ou dans la nature.
Q : Pour
moi, comme pour ceux qui télé-travaillent ou qui ont besoin de réfléchir
intellectuellement à leurs projets calmement loin des bruits ou qui en vacances,
doivent faire le vide et ont besoin de se ressourcer. Étant écologiste,
musicien et randonneur, je perçois dans la nature une profusion de sons. Avec
ma flûte, à la manière des romantiques du XIXe siècle, je me mets à l’écoute de
ces paysages, cherchant une forme de résonance avec le vivant. Une nuit à la
belle étoile devient ainsi une trame sonore continue, faite de rythmes, de
timbres, de textures et de silences entrecoupés.
Au-delà de l’approche poétique, une lecture acoustique s’impose : musique et nature relèvent d’un même continuum vibratoire. Tout son d’un instrument, d’un oiseau, du vent ou de pluie etc… peut être décrit comme un spectre de fréquences structuré, associant fondamentale et harmoniques. Le monde animal en offre de nombreux exemples. Le chant des oiseaux révèle des motifs périodiques, des glissandi, des micro-intervalles et des stabilisations de hauteurs comparables à des structures musicales. Certains rapports simples (2/1, 3/2) évoquent les intervalles consonants. Les insectes, par leurs émissions régulières, produisent de véritables trames rythmiques. Je me souviens d’un concert où les cigales se sont invitées, imposant leur propre tempo.
Même les plantes, bien que silencieuses pour nous, interagissent par vibrations. Sensibles à certaines fréquences, elles réagissent à des excitations mécaniques qui peuvent influencer leur croissance. On peut les envisager comme des systèmes oscillants, réceptifs à des distributions d’énergie plutôt qu’à des mélodies. L’écologie sonore montre que chaque milieu s’organise en niches fréquentielles : les espèces évitent trop la superposition des uns sur les autres en occupant des bandes spécifiques, comme dans une orchestration naturelle. Cette structuration rappelle les équilibres recherchés en composition musicale.
Ainsi, la musique humaine apparaît comme une formalisation consciente de dynamiques déjà présentes dans le vivant. L’instrument prolonge les vibrations naturelles, et le musicien n’est peut-être plus seulement fait pour produire ou interpréter des sons organisés donc de la musique, mais peut s’inscrire aussi dans une écologie active de l’écoute. Ecoute le monde, il fabrique des sons, à toi de les organiser en musiques et d’analyser ce que les humains en ont déjà fait.
Q : Moi
je suis pragmatique et en tant que musicien parfois je me sens plus un manuel en
démontant et manipulant mes instruments ou quand nous utilisons tout notre
corps et ses fonctions principales pour jouer. Mais la musique demande aussi et
surtout un travail intellectuel. En fait nous sommes les deux, nous sommes
complets !
La musique ne naît pas seulement d’un
travail sur l’instrument (le facteur qui a fabriquait une clarinette a lui
aussi fait de nombreux gestes pour tourner, polir, fixer les clés etc… donc des
gestes professionnels hautement qualifiés) mais aussi par le musicien qui avec son corps agit de manière
répétée et organisée comme
prolongement d’un geste artisanal rythmé, comparable aux gestes des
artisans qui chantaient en travaillant.
Lorsqu’on voit un clarinettiste (ou
tout autre instrumentiste) on peut voir une succession de gestes réguliers où
les doigts appuient sur des outils (les clés), respire de façon cadencée comme
un coureur en plein effort, suit une logique par un phrasé comme un comédien ou
un orateur, joue en rythme et coordonne l’effort comme un sportif, répète pour
stabiliser le geste et atteindre l’excellence (arpèges, traits …) qu’il cherche
à optimiser et effectue en fait un travail manuel régulier parfois proches de
gestes anciens d’autres travailleurs artisanaux.
Souffler dans une clarinette ce
n’est pas seulement faire des sons !
En fait il transforme une succession d’efforts et de compétences en
mobilisant son cerveau, sa respiration, ses doigts…en sons et en musiques mais
aussi mobilisant sa personnalité, sa sensibilité et donc une grande partie de son corps pour jouer. Il peut
être comparé à un travailleur de précision manuel mais il est aussi et surtout
un travailleur intellectuel car il pense abstraitement avant d’agir et même en
action.
En effet pour
les musiciens c’est évident : la pratique de la musique est
intellectuelle : analyse musicologique et technique de la partition,
anticipation sur les difficultés, les nuances et les points d’appui sur
certaines notes, il prévoit des respirations, le tempo et le métronome « son
meilleur professeur » pour la maitrise grâce à des efforts répétés pour
posséder une technique fiable …. Mais doit aussi avoir d’autres tactiques
contre le trac, la régulation des émotions, la mémorisation, l’écoute permettant
une évaluation permanente… et aussi une prise de décision rapide car en jouant
suite à un imprévu musical ou autre (l’orchestre, l’instrument …) ou en
improvisant, il faut anticiper, réagir instantanément, être en interaction
permanente avec les autres. Certains chercheurs en neurosciences ont montré
toutes les mobilisations et les avantages de la pratique musicale.
Alors à vos
instruments ! vous vous faites du bien et même peut être aussi aux autres qui
vous écoutent…















