dimanche 3 avril 2016

"Les Schemmel facteurs de clarinettes à Vienne au XIXème siècle"."Schemmel family, makers of clarinets in Vienna in the XIXth century".

Par José Daniel TOUROUDE;

En revenant d’une master class à Salzbourg et étant à Vienne, j’ai eu le coup de foudre pour une clarinette en buis à 12 clés en laiton chez un antiquaire. Je ne m’étais guère intéressé aux clarinettes anciennes mais celle ci a été le déclencheur d’une collection de clarinettes anciennes (avant le système Boehm). Dépassant la centaine de clarinettes anciennes actuellement, je me dois de faire un article sur la première qui a pour tout collectionneur une importance décisive (cf articles sur psychologie du collectionneur : Cliquez sur ce lien pour voir l'article.) et qui trône toujours dans ma chambre depuis près de 30 ans…  Replongeons dans le passé à Vienne.
Vienne en 1609.

Rappel du contexte historique :
Après les guerres et l’occupation napoléonienne, après le congrès de Vienne réformant l’Europe, après la restauration de la monarchie absolue et policière de Metternich, Vienne va connaître un boom démographique (1 million d’habitant en 1890), industriel et culturel.
Vienne une des trois capitales de l’empire autrichien (avec Prague et Budapest) va être remodelé (modification de l’architecture et de modernisation de la ville en profondeur (gaz, électricité, canalisation du Danube, chemin de fer…) (Paris fera de même avec Haussmann)
Vienne comme d’autres capitales européennes (notamment Londres et Paris) connaîtra à la fois un exode rural et une exploitation des classes laborieuses venant de l’empire (misère et insalubrité, épidémie de choléra, révolution ouvrière réprimée de 1848…) mais aussi l’époque de la bourgeoisie montante dite « Biedermeier » qui donnera une aura particulière à Vienne, devenue une des grandes capitales du monde avec l'exposition universelle de 1873.
La sérénité d'une grande famille à l'époque Biedermeir.

L’époque du Biedermeier :
Biedermeier (de Bieder : gentil, inoffensif et Meier patronyme très répandu) est un personnage imaginaire qui est un archétype, un exemple à suivre pour les classes moyennes : un bourgeois, aisé, ou aspirant à l’être, privilégiant les valeurs de famille, à la maison douillette aux papiers peints de fleurs, avec des meubles clairs, proche de la nature avec des aquariums et cages à oiseaux, des vases de fleurs, voire un jardin d’hiver, des tableaux sereins de Waldmüller aux murs, des couleurs pastel, où dans le salon voire une salle de musique on joue entre soi Mozart, Schubert … Puis il y a les sorties à l’église ou à la synagogue (forte communauté juive), au théâtre, à l’opéra et surtout les salles de danses avec les polkas et les valses viennoises… avant de déguster des viennoiseries et pâtisseries raffinées où on fait des promenades dans les parcs habillés selon la dernière mode …
Cet idéal conservateur, d’une vie aux bonheurs simples et raffinés, d’une courtoisie et gentillesse avec les autres (de la bourgeoisie), doit goûter aux plaisirs de la vie à condition que cela soit surtout sans excès. Cette petite et moyenne bourgeoisie d’affaires lié au boom industriel et financier se démarque de l’aristocratie arrogante et du peuple miséreux mais s’enrichit aussi en spéculant jusqu’au krach de 1873. Biedermeier est un art de vivre à la viennoise et cette image demeure actuellement dans l’inconscient collectif mondial et donc comme produit touristique nostalgique toujours abondamment vendu. 
Wer nicht liebt Wein, Weib u. Gesang / Bleibt ein Narr sein Leben lang.“
Cette idéologie lénifiante, apolitique et conservatrice du bien vivre sans excès doit faire face aux luttes sociales révolutionnaires du voisin français (1830, 1848, la commune), aux peuples de l’empire austro-hongrois qui cherchent à s’émanciper, aux luttes sociales internes à l’empire, aux appétits expansionnistes du voisin prussien, à l’empire ottoman décadent mais toujours aux portes… mais aussi une nouvelle idéologie culturelle qui déferle en Europe : le romantisme. Celui ci veut exacerber les passions et l’individualité et révolutionner les conventions, les traditions, le politiquement correct du Biedermeier, (un dicton populaire n'est-il pas : Wien, Weib, Wein und Gesang, "Vienne, des femmes, du vin (ou de la bière), des chansons !"), mais Vienne, malgré ces romantiques turbulents, privilégiera la valse et son art de vivre Biedermeier. 

Vienne une des capitales mondiales de la musique :
La musique à Vienne est omniprésente car l’empereur Joseph II en 1782 fonde une excellente harmonie d’instruments à vent (déjà existante à Mannheim, ce qui avait subjugué Mozart et le rendit amoureux de la clarinette : cf lettre à son père).
Tous les courtisans vont imiter l’empereur et se doter d’un orchestre à vent de qualité pour redorer leurs images en multipliant les concerts en plein air, des divertissements mais aussi en fond musical pendant les repas… la musique est donc incontournable et devient un message soit pour une personne (sérénade) soit pour des invités que l’on veut distraire (Don Juan dans l’opéra de Mozart divertit ses invités par une harmonie d’instruments à vent), soit plaire au public en le régalant des airs à la mode, des arrangements d’extraits d’opéras, des transcription de chansons (kiosques), soit montrer la qualité de son régiment par la musique militaire et les uniformes chatoyants (défilés), soit danser pour séduire …
Souvent l’orchestre est un quatuor (hautbois, clarinette, basson, cor) ou un octuor en doublant chaque instrument. Les plus grands musiciens (Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Krommer, Rosetti…) ont composé ces musiques divertissantes à la mode élargissant ainsi leur public.  

Statut de Johann Strauss à Vienne.
La vie de musicien évolue:
Avant Mozart, le musicien était un domestique, un employé servile au service d’un aristocrate puissant (parfois bienveillant comme pour Haydn, parfois humiliant comme pour Mozart, parfois bizarre comme pour Farinelli qui devait chanter la nuit pour calmer les insomnies du roi d’Espagne ! Avec Mozart puis Beethoven le musicien se libère et change de statut. Mais la liberté se paie cher car il doit gagner sa vie grâce à son talent, séduire une salle et non un puissant. Ainsi le musicien n’est plus pensionné et assisté mais doit remplir les salles avec des auditeurs payants. Il doit donc faire des compromis avec les organisateurs de spectacles, avec les publics, il doit se vendre et se faire connaître d’où avoir recours à la virtuosité pour éblouir, (Paganini, Beethoven, Liszt, Crusell à la clarinette…), courir les contrats, trouver des mécènes admiratifs de leurs talents (Wagner avec le roi Louis II de Bavière), des entrepreneurs qui risquent et parient sur une musique ou un musicien… Liszt écrivait «les artistes dans leur existence matérielle sont à la merci du premier venu» c’est à dire d’un public peu formé mais aussi d’organisateurs qui cherchent à faire un profit avec du spectacle. Certains changent de maîtres en quittant les châteaux, les lubies et le bon plaisir du prince pour se lier parfois à vie avec des institutions comme musiciens permanents (opéras, orchestres symphoniques, théâtres, harmonies militaires …). Tous ne peuvent convaincre et se faire reconnaître voire se faire aduler par un public important et l’image du musicien artiste bohème (région d’Autriche !) devient vite connoté péjorativement, n’ayant pas de revenus réguliers et suffisants (déjà intermittents) voire même de saltimbanque ! De plus beaucoup de classes aisées «biedermeier» font de la musique pour leur plaisir (musique de chambre élitiste à la Schubert) et deviennent exigeants poussant le musicien professionnel à progresser.

Vienne est une ville artistique et cosmopolite notamment par la musique qui va rayonner à travers le monde : Mahler dirige l’opéra, Bruckner compose, Brahms dirige le Wiener Singverein… Les compositeurs doivent faire évoluer leur art (Wagner), soit créer de la musique légère accessible (faire des tubes rentables mais de qualité) comme les Strauss, Offenbach, Von Suppé… en mettant leur talent dans la mode des opérettes (comme la chauve souris de Strauss fils) mais surtout de la valse ! Lehar, Lanner, Strauss père et fils en rivalité…
La consécration de J. Strauss fils, riche et adulé, composant et jouant sans cesse jusqu’à mourir d’épuisement en 1899 et mobilisant ses frères (Edouard exploité et jaloux brûlera tous les manuscrits des Strauss à la mort de son frère honni). Cependant certaines mélodies répandues demeurent néanmoins 150 ans après au répertoire, réactivées en permanence à Vienne, qui en fait son fonds de commerce pour le concert du nouvel an et dans les bals guindés à la Sissi pour les nostalgiques de l’époque biedermeier organisés pour les touristes…Et pourtant Vienne, malgré son conservatisme, restera ensuite un pole d’attraction mondial pour les meilleurs dans les arts (Klimt en peinture, école dodécaphonique avec Schönberg, Berg, Webern dite école de Vienne) mais aussi pour d’autres disciplines (Freud et la psychanalyse etc...)



Schemmel et la facture viennoise :
La musique est donc omniprésente dans les orchestres de  musique classique, la musique militaire, les concerts dans les kiosques, les bals, les orchestres de rue hongrois, la musique juive, la musique de chambre et tout cela entraîne un nombre élevé de musiciens et donc de réparateurs et de facteurs d’instruments notamment à vent à Vienne mais aussi à Graslitz, à Prague… 
Marque Schemel.
Parmi les grands facteurs de Vienne, il y a Martin Schemmel (le père) et Edouard (le fils).
Les Schemmel furent parmi les plus appréciés de la facture autrichienne. Martin s’installe à Vienne et produit de 1831 à 1866 des clarinettes de 5 à 13 clés. Martin Schemmel est consacré à l’exposition de Vienne en 1845. Puis il forme et travaille avec son fils Edouard à partir de 1853 qui prendra la relève jusqu'en 1890. Ils garderont la même estampille. (Il faut noter que le nom indiqué Schemel avec un trait horizontal sur le m est une astuce pour doubler le m en Schemmel.)

Clarinette 12 clés de Schemmel ayant appartenu à Georg Dänzer.
 (Collection José Daniel Touroude)

J’ai dans ma collection trois clarinettes Schemmel (deux de Martin à 5 clés) plus celle qui a motivé cet article qui est une magnifique 12 clés qui est particulière. En effet, elle a appartenu à un clarinettiste réputé nommé Georg Dänzer, musicien ponctuel de l'orchestre de Johann Strauss fils et clarinettiste du Schrammeln quartet (avec les fameux Joseph et Johann Schrammel et Anton Strohmayer à la basse). 
Les Schrammel sont connus dans la musique viennoise vers les années 1880 en créant valses, marches, polkas, opérettes au même titre que Lehar, Strauss, Lanner... On joue parfois encore à Vienne du Schrammel… nostalgie oblige !
Schrammel Quartett avec Georg Dänzer à la petite clarinette.

Dänzer a eu son moment de célébrité en jouant dans l'aigu avec une petite clarinette en La b « Picksia Bes hölzl» (cf article de Peter Havlicek du Wiener extrablatt du 7 octobre 1883). Cette clarinette en Ut est restée près d'un siècle dans une malle bien enveloppée et conservée. Cette clarinette a été achetée en 1988 à Vienne chez un antiquaire M. Birchsbaum qui vendait la succession et les souvenirs de la famille Dänzer. 

Clarinettes Schemmel, à gauche La b (Vichy 2010) et à droire Sol aigu
 (Collection Shackleton)

Les Schemmel sont très recherchées : quelques  clarinettes de Schemmel célèbres :
La b (vendue à vichy), les Schemmel de Shackleton au musée d’Edimbourg, la curieuse Schemmel métal de Leipzig.


Musique traditionnelle viennoise.
Philharmonia Schrammeln.
Clarinette à 10 clés en métal de Schemmel.
(Musée de Leipzig) 
Clarinette 5 clès de Schemmel. (Collection Shakleton)
Schemmel en Si b et son corps de rechange en La.
(Collection Shackleton)




mardi 22 mars 2016

"Jean Baptiste ROCHE facteur d'instruments de musique à vent et marchand à Paris". "Jean Baptiste ROCHE woodwind musical instruments maker and trader in Paris".

Un nouveau facteur d'instruments à vent dont on connaît quelques instruments mais dont on ne sait pas grand chose.
Marque "ROCHE" d'une flûte. (2007 eBay)
Voici l'introduction de l'annonce de la vente en 1813 de son fonds de commerce : "...le fonds de commerce tenu pendant vingt ans par Mr Roché connu dans le commerce sous le nom de "ROCHE" (sans accent) et justement renommé pour la fabrication des instruments à vent dont il fournissoit avant la maladie dont il est mort, la majeure partie de la garde Impériale". (1)
Flûte à deux clés de ROCHE. (2007 eBay)
Jean Baptiste Roché dit ROCHE est sans doute né à Orléans (où sont nés ses deux frères) vers 1760. Son père était Alexis Rocher et avait deux frères tous les deux architectes. Le premier Honoré Jacques Roché était né à Orléans vers 1755 et était arrivé à Paris en 1787 venant d'Orléans. C'est lui qui sera tuteur des enfants de Jean Baptiste Roché à sa mort en 1812. Le second Jacques Roché né en 1758 et mort le 5 septembre 1807 à Orléans ; son héritage de 3000 frs a permis à la famille ROCHE de vivre pendant les deux années de maladie de Jean Baptiste. (2)
Les deux clés de la flûte.
Arrivé à Paris vers 1782, on ne sait s'il était tourneur et chez qui il se forma. Mais il épousa le 10 avril 1793 à Paris Marie Victorine Sophie DUPUIS et aurons trois enfants nés à Paris : Marie Sophie Emélie Roché née le 10 août 1796, Adolphe Louis Jean Roché né le 3 octobre 1799, Thérése Joséphine Clara Roché née le 28 novembre 1803.
Clarinette à 5 clés de ROCHE (Musée d'Edimbourg)
Il est d'abord installé au N°334 rue de Malte (1802), au passage du Carrousel aux Tuileries (1803), N°2 rue de Malte aux Tuileries (1808), et N°6 cour des Fontaines (1812).(3) C'est à cette dernière adresse qu'il décède le 28 novembre 1812 d'une longue maladie. A cette date il habitait en location une maison comportant une cuisine donnant sur la rue, une salle à manger donnant sur la cour, une chambre des parents donnant sur la rue, une chambre d'enfants au dessus de la cuisine, une chambre d'enfants en sous pente et l'atelier communicant avec la chambre des parents. 
L'inventaire après décès réalisé par Maître Camusat notaire à Paris le 10 décembre 1812, donne des informations très intéressantes sur son activité.
Clarinette à 6 clés Sib et son
ton de rechange en La.
(Ancienne collection
Schackleton)
Le commissaire priseur réalisant cet inventaire s'était adjoint d'un expert Pierre JOUVE, marchand patenté pour l'an 1812 , au Palais royal, galerie du Perron N°96.
Marque de Pierre JOUVE sur un flageolet
du Musée de la Musique de La Villette.
Pierre Jouve était Marchand et Éditeur de Musique : 1820 annonce du Bottin "HENTZ-JOUVE, flûtes, clarinettes, bassons etc...tient aussi un assortiment d'instruments à cordes et tout ce qui concerne la musique militaire, dépôt de cordes de Naples, Palais Royal N°96 galerie de pierre".
Signature de Pierre Jouve en 1812.
Dans cette première partie de l'inventaire sont répertoriés les outils et le stock de bois. On peut supposer que Jean Baptiste Roché travaillait seul dans l'atelier (mais cet inventaire a été effectué après qu'il soit malade donc s'il travaillait avec un ouvrier celui-ci devait avoir quitté l'atelier). Outre l'intérêt des outils utilisés pour la fabrication des instruments (Tour en l'air, 46 perces....), les stocks et les prix de bois donnent une idée de la valeur des instruments : en "grenadine" (grenadille) 10 frs le kg, en ébène 3 frs le kg, 1 frs 50 en buis.
Partie de l'inventaire concernant les instruments à cordes.
Cette deuxième partie de l'inventaire concerne les instruments à cordes qu'il revendait dans son magasin. Cette partie ne sera pas comprise (vendue à part) dans la vente du fonds de commerce. On note le terme instrument de "Hazard", c'est à dire des instruments d'occasions ou usagés qu'il devait sans doute reprendre pour en vendre des neufs. Les instruments neufs proposés par ROCHE devaient provenir de Mirecourt et plus précisément de Nicolas AUDINOT marchand d'instruments de musique de Saint Ouen les Parey dans les Vosges prés de Mirecourt, membre de la célèbre famille de luthiers. Dans l'inventaire on trouve une créance pour fourniture d'instruments :"A Mr AUDINOT marchand d'instruments de musique à Paray Saint Ouen, département des Vosges : 676 frs".
Pour pouvoir mieux lire cliquez sur les images.
Cette liste de l'inventaire concerne plus particulièrement les instruments fabriqués par ROCHE : clarinettes, flûtes et flageolets. On y trouve des serinettes provenant sans doute de Mirecourt, vendues par Nicolas AUDINOT, des cuivres, trompettes, cors et trombone vendus par COURTOIS : Créance "Mr COURTOIS facteur de cuivre du Vieux Augustins à Paris suivant sa facture pour fourniture faite par lui au défunt : 3200 frs". Le serpent neuf de cet inventaire provenait de la boutique de "Mr. PIFFAULT, facteur de serpent demeurant à Paris N°304 rue Saint Honoré". Il lui avait été facturé 17 frs 50 qu'il n'avait pas réglé.
On connaît grâce à cet inventaire deux de ses fournisseurs, de clés : Mr THIRIOT ouvrier en garniture d'instruments à Paris rue Saint Denis à qui il devait 16 frs, et de sacs d'instruments : Mr ZAEGGER fabricant de sacs d'instruments demeurant à Paris à qui il devait 21 frs 12. On découvre également qu'il fournissait Hyppolite COLLIN en clarinettes, flûtes et flageolets : Billet de "Mr Collin, marchand de musique rue des Fossés Montmartre : 430 frs". Nous avons évoqué ce luthier marchand de musique dans notre article sur la famille DARCHE et nous traiterons plus spécifiquement  la famille COLLIN père et fils dans un prochain article. Pour consultez l'article sur la famille Darche cliquez sur ce lien.
Darche et Collin à Paris
Il devait également 108 frs 10 à " Mr BELLANGER, boisselier  fabricant de caisses à tambour pour les troupes, rue du Petit Carreau 36". A noter également que les instruments de PORTHAUX étaient déjà reconnus car le seul instrument "de hazard" dont on précise la marque est ce basson de "Porto mais de hazard".
Clarinette en Ut de Roché
avec corps de rechange
en Si naturel. (Collection Schackleton)
Jean Baptiste ROCHE était surtout spécialisé dans la fabrication de clarinettes, si l'on en juge par le nombre d'instruments ou parties d'instruments répertoriés dans l'inventaire. Il est intéréssant de voir l'estimation de la valeur des différents modéles : "Clarinette en ébéne ou grenadille, garnie d'ivoire : 30 frs. Clarinette en buis garnie d'ivoire 25 frs, clarinette en buis garnie d'ivoire  sauf le pavillon 21 frs. Clarinette en buis garnie de corne 15 frs". Ces instruments devaient être fabriqués non seulement pour Collin mais  pour d'autres marchands peut être estampillés de leurs marques si on remarque le "lot de numéros et de lettres servant  à marquer les instruments" présent dans l'inventaire. La  rareté des instruments portant la marque de ROCHE retrouvés dans les collections actuellement, milite en faveur de cette hypothése : un jeu de 4 clarinettes, une clarinette et une flûte.

Donc si vous avez des instruments portant la marque Roche, faites nous signe.

Le fonds de commerce ne sera pas vendu et ne trouvera pas de repreneur lors de la vente du 8 janvier 1813


Bibliographie : 
(1) Inventaire après décés de Mr Roché Maitre Luthier du 10 décembre 1812 chez Maître Edme Pierre Alexandre Camusat rue Saint Denis. Archives nationales MC/ET/XXII/197.
(2) Procés verbal d'enchères. Mr Roché le 31 décembre 1812 et 8 janvier 1813.
(3) Langwill et Annuaires Bottin.

dimanche 28 février 2016

"Retour des INDES.......Quelques anecdotes musicales. La respiration circulaire". "Return of INDIA in ....... Some musical anecdotes. The circular breath".

René est revenu d’Inde et m’a offert évidemment une clarinette (Correction : une flûte !!!! ) de charmeur de serpent : un vrai Pungi acheté à un charmeur Sapera  (la caste autorisée à jouer cet instrument) à Jaipur. Heureusement il a laissé les cobras sur place ! J’ai essayé avec mon chat qui contrairement aux serpents n’est pas sourd mais comme eux sensibles aux vibrations… et il s’est sauvé …. ainsi que ma femme d’ailleurs ! les artistes sont incompris !
Alors René....l'Inde ? Que de merveilles, que de contrastes, que de découvertes...un grand émerveillement, mais nous allons surtout évoquer quelques moments musicaux. Tout d'abord ce pungi acheté à un charmeur de serpent de Jaipur....et il a essayé l'instrument devant son serpent émerveillé et moi même je l'ai imité mais visiblement ma sérénade ne l'a pas inspiré.



Le Pungi est composé de deux morceaux de bambou l’un grave faisant le bourdon toujours la même note basse et un autre qui percée de trous permet de jouer les notes aigues. Ces deux bambous sont fixés dans une caisse de résonance appelé gourde faite en bois (bois de rose, courge, noix de coco…) et l’instrument peut être décoré. Il est à peu près de la taille d’une clarinette , se joue de face et en souffle continu (comme la respiration circulaire), le musicien aspirant et soufflant l’air en même temps.


Martin Frost, formidable clarinettiste utilise cette technique pour jouer l'Avé Maria.


Mais au Rajasthan il y a beaucoup de musique donc beaucoup d'instruments.....D'abord les musiciens s'accompagnent à l'harmonium portable, souvenir des anglais.

Un beau spectacle  à Udaipur où l'on peut apprécier un trompettiste qui ressemble à Freddy Hubbard et entendre harmonium et Tablas.


Un joueur de Ravanhatta à Udaipur.



Musicien joueur de tabla.


Flûtiste.



Et l'étonnement permanent.....




lundi 18 janvier 2016

"Organisation des métiers du bois notamment des facteurs d’instruments de musique au XVIII et XIXème siècle". "Organization of the wood crafts, in particular the woodwind musical instruments makers in the 18th and 19th centuries".


par José-Daniel TOUROUDE

Q : quand on admire votre collection, vous faites souvent référence à des facteurs compagnons et maîtres, à une certaine noblesse de la facture des métiers du bois et avec votre ami René Pierre dans votre blog, vous recherchez et redonnez vie à ces illustres inconnus qui ont été oubliés, à part le monde des collectionneurs. De quand date l’organisation de ces métiers ? c’est très ancien.

JDT : Oui et la première preuve écrite existe déjà en 1268 dans « le livre des métiers » d’Etienne Boileau qui recensait 121 métiers organisés en corporations dont celui des tourneurs sur bois.  Souvent encore au XVIIIème siècle on identifiait le facteur comme tourneur sur bois car il faisait aussi bien des pieds de chaises, des bondes de tonneaux de vin que des flûtes ! Puis vint la corporation des joueurs de musique en 1321, reconnaissance du statut de musicien professionnel. Plus tard en 1599 naissait la corporation des faiseurs d’instruments de musique ou luthiers. En effet les musiciens fabriquaient le plus souvent leurs instruments à l’époque. L’école allemande prônait encore il y a peu de temps que le clarinettiste devait savoir fabriquer ses anches, changer les tampons et lièges, démonter son instrument. Les instruments devenant plus complexes et artistiques, seuls des professionnels pourront les fabriquer. 
Atelier du tourneur sur bois. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.
Pouvez  vous me  préciser le cadre historique et organisationnel de ces métiers à l’origine ?

Beaucoup de métiers dont celui du bois étaient organisés en corps ou corporations permettant le regroupement de tous les membres d’un même métier avec 3 niveaux  et des mots - clés attachés à ces dénominations : l’apprenti apprenait (pendant plusieurs années durement son métier et faisait les tâches rebutantes) puis le compagnon fabriquait (ouvrier qualifié voire hautement qualifié lié à l’image souvent du tour de France) puis le maître dirigeait (patron de l’atelier souvent respecté, ayant fait un chef d’œuvre, détenteur de l’estampille, organisateur de la profession). Ces corporations, personnes morales, avaient un grand pouvoir et étaient soient des jurandes reconnues par le pouvoir royal (exemple à  Paris), soient  des corporations réglées par les municipalités (exemple à Lyon). Les guildes corporatives en Allemagne et dans l’Est étaient aussi des corporations ou des jurandes (dont les représentants se nommaient jurés). 

Mais quels étaient leurs objectifs ?

Leurs objectifs étaient de s’entraider, former des professionnels mais aussi défendre leurs intérêts (tendant parfois vers un monopole), de contrôler le marché du travail de fixer les prix, et exercer un contrôle de la qualité voire du marché, organiser et discipliner la profession avec des usages codifiés, des rituels, des règlements, des contraintes toujours plus complexes. Elles étaient dirigées collégialement par les maîtres et patrons d’ateliers qui élisaient leurs chefs et représentants. Ils fixaient les formes, les styles et les modes, les techniques et devenaient de plus en plus conservateurs mais reproduisaient parfaitement ce qu’ils avaient fixés. Il était fondamental pour travailler d’être accepté par ses pairs donc suivre les usages codifiés et la hiérarchie de la communauté, être un professionnel reconnu, avoir une éthique adéquate de l’amour du travail bien fait, des capitaux nécessaires pour payer les taxes importantes (source importante pour le pouvoir) et pour monter un atelier et régaler ses pairs. Depuis Henri IV s’installer dans les ateliers royaux du Louvre ou à l’Arsenal, était la consécration des meilleurs maîtres. Or les migrations européennes continues attirées par la France, pays riche et important, aspirateur de talents vont entraîner de nouvelles techniques et idées, de nouveaux savoir-faire (après la renaissance italienne, notamment les tourneurs sur bois flamands et allemands). Ceux qui n’étaient pas acceptés par leurs pairs organisés (souvent des étrangers ou des provinciaux (ex : les lorrains meurtris par les guerres) devenaient ouvriers libres, protégés par d’autres puissances mais à la périphérie des villes . Ainsi à Paris, ils s’installèrent dans les villages avoisinants c’est à dire les faubourgs (exemple les métiers du bois regroupés au Faubourg Saint Antoine par l’abbaye) ou la cour du temple ou l’enclos de St Germain des près, les faubourgs St Marcel et St Jacques… Et ces ouvriers en marge dans ces lieux privilégiés n’avaient pas toujours bonne réputation, étant sans cesse critiqués par les jurandes et corporations officielles auprès des autorités, garant de la réputation et du contrôle des métiers.
 
Le livre de François Icher sur les compagnons.
Il est vrai que le travail était assez aléatoire, sensibles aux périodes d’inactivité et aux troubles politiques, ou aux euphories après guerres avec des commandes importantes. Il était difficile de réguler le marché du travail. D’où les combats parfois meurtriers et les villes réservées entre compagnons faisant leur tour de France entre dévorants catholiques et gavots protestants, entre compagnons fixes et compagnons itinérants, entre les corporations officielles et les ouvriers libres des lieux privilégiés mais aussi entre les métiers et les chantiers à réaliser… les libertés d’exercer et de circuler n’existaient pas beaucoup sous l’ancien régime et il fallait trouver une protection (corporation, maître réputé, noble ou religieux puissants, entraide compagnonnique, recommandations diverses...)
Scène de rixe sur le diplôme de Languedoc le victorieux,
compagnon charron du S
t Devoir de Dieu et de Ste Catherine
 reçu à Nantes le 6 avril 1828. Collection privée.
La promotion était-elle fondée exclusivement sur le talent ?

Oui au début et c’est l’image véhiculée mais en fait des stratégies complémentaires à la méritocratie vont apparaître rapidement. D’abord chaque métier vivait dans un monde assez fermé avec ses valeurs, son langage, ses quartiers, ses outils, sa solidarité : on se côtoyait, on vivait ensemble, on se copiait, s’aimait, se jalousait dans une communauté étroite et on se mariait entre soi. (exemple des mariages croisés entre les familles de facteurs à la Couture-Boussey). Les apprentis et compagnons couchaient souvent chez le maître ou à côté et cette promiscuité resserrait les liens. Ainsi la plupart du temps le compagnon talentueux, devenant chef d’atelier épousait la fille du maître pour prendre la suite ou souvent la veuve du maître afin de continuer l’atelier et devenir maître à son tour et quand la veuve mourrait, il reprenait une autre femme jeune qui vivait entouré de jeunes compagnons qui remplaceraient le maître etc….  donc méritocratie assurément mais pas seulement . Ce qui importait c’était de continuer l’atelier (comme les paysans leur exploitation). Cette promotion sociale et l’accès à la maîtrise était courant car s’installer était vraiment difficile. Alors les compagnons en faisant leur tour de France multipliaient les chances de trouver maître, atelier et femme qui convenaient à leurs ambitions…Bien sûr quand le maître avait un fils talentueux, il reprenait l’atelier (et certains en adoptait un pour éviter les taxes). Mais la maîtrise qui est l’apogée d’un savoir-faire devint aussi un statut de patron de plus en plus héréditaire bloquant l’ascenseur social du compagnon qui, faute d’argent, ne pouvait pas s’installer. La concurrence et la liberté de s’installer étaient alors entravées. Les jurandes vont empêcher ainsi certains de prospérer fixant le nombre d’apprentis et de compagnons par atelier. Quand le maître était reconnu, il devenait bourgeois et ses enfants scolarisés pouvaient changer de classes sociales. Beaucoup d’inventaires après décès montrent que certains compagnons pauvres avaient fini dans l’aisance et la reconnaissance.
Roth successeur de Dobner à Strasbourg
vers 1844


Dès le XVème siècle pour limiter l’accession à la maîtrise, afin que leurs compagnons ne deviennent des Maîtres donc des concurrents, les corporations augmentèrent le nombre d’années de travail de compagnons chez un patron, demandèrent la réalisation d’un chef d’œuvre accepté par les pairs, de payer des banquets coûteux ... A la mort du Maître, il y avait donc : un atelier connu, des compagnons et apprentis, des commandes à réaliser, des outils (les outils pratiquement sacrés souvent gravés étaient donnés aux successeurs méritants) et surtout une réputation à continuer et pour cela la marque était essentielle pour la veuve. La loi permettait aux veuves de Maîtres d’exploiter la marque de feu leur mari et certaines estampilles étaient réputées. Mais comme toute entreprise familiale basée sur la technicité, il fallait à la fois un nouveau patron reconnu pour son expertise dans le métier mais aussi pour son esprit d’entreprise et accepté par la veuve !  et c’était quand même rare. C’est ainsi que parfois, bien après le décès d’un facteur, la veuve et ses compagnons continuaient à fabriquer des instruments sous l’estampille du Maître décédé depuis longtemps ! (ce fait donne des discussions passionnées sur les datations possibles entre collectionneurs d’instruments).
La veuve de Sautermeister épouse son neveu  Louis Müller.
et

Si un compagnon devenait le nouveau maître, il avait vite envie et l’ambition de marquer sa trace avec sa propre estampille en accolant son nom à celui de son maître ou en mettant successeur de …, voire en mettant seulement le sien s’il était déjà connu dans un marché régional. Souvent aussi faute de successeur, l’atelier fermait, le métier demandant des dons certains et n’étant pas si lucratif (sauf pour quelques uns réputés). Il y aussi a contrario de véritables dynasties (ex : Thibouville, Noblet …) où on faisait le même métier pendant plusieurs générations .
Marque de Martin Thibouville père et
 Martin Thibouville fils.
Mais certains pouvaient s’échapper des contraintes et autorités des corporations ? Ce protectionnisme était de garantir le travail et les privilèges aux français  air connu  non ?

En effet, être exclu de votre corporation ne rendait pas la vie facile, ni l’accession aux chantiers et aux commandes. Dès 1471 une ordonnance de louis XI permet aux métiers du bois de vivre libres par exemple sur le territoire de l’abbaye St Antoine sans s’affilier aux jurandes et corporations régissant les métiers du bois, ce qui permit de suite la naissance d’un noyau d’ouvriers talentueux mais aussi une lutte permanente entre corporations ou jurandes conservatrices et ouvriers libres créatifs pendant 3 siècles, l’abbaye attirant les meilleurs des métiers du bois étrangers et français (cf le livre de J. Diwo « les dames du faubourg »). Les corporations luttaient sans cesse pour maintenir leurs privilèges voire leurs monopoles d’une part contre d’autres corporations pour protéger les limites de leurs compétences souvent empiétées. Mais elles luttaient d’autre part contre les ouvriers libres étrangers et talentueux pour les métiers du bois qui par vagues venaient bouleverser le métier par d’autres techniques et prendre les marchés. Les maîtres des corporations luttaient aussi à l’interne contre les compagnons qui voulaient accéder à la maîtrise donc s’installer en concurrents et qui étaient freinés par des usages tatillons et des barrières d’entrées financières les excluant. Beaucoup d’ouvriers libres des métiers du bois étaient allemands ou de l’Est de la France et étaient luthériens. Être à la fois concurrents et hérétiques créent toujours un mélange explosif. Malgré cela il y eut pendant des siècles une arrivée permanente d’étrangers (hollandais, mais surtout allemands après la guerre de 30 ans…émigration de qualité vivifiant l’artisanat du bois, donnant à la France des grands ébénistes et menuisiers du roi et des puissants (Habermann, Oppenhoort, Oeben, Riesener…) et des grands facteurs d’instruments (pour la clarinette : Amlingue, Geist, Winnen, Baumann, Mousseter, Keller….)

Estampille de Jean Henri Riesener (1734-1806)
Commode Riesener
L’aventure des instruments à vent va alors se développer, la clarinette est née en Allemagne vers 1700 et l’estampille va devenir fondamentale mais de quand date cette idée de marquer au fer un objet en bois ?

En 1467 une lettre patente demandait qu’une estampille soit marquée au fer chaud sur les meubles pour authentifier l’origine et leur qualité sous l’égide des corporations mais elle fut peu appliquée. En 1751 un Édit royal rend obligatoire l’estampille de maîtrise. C’est une offensive des jurandes : l’Estampille est réservée aux maîtres donc soumis aux règles des jurandes et corporations. Ce marqueur social et de prestige permet aux Maîtres qui ont ce sésame d’avoir recours à la sous-traitance des compagnons d’autres ateliers et surtout de se différencier des ateliers considérés comme inférieurs en qualité car anonymes. Entravant la créativité et la liberté et figeant les métiers, les corporations seront supprimées avec la loi le chapelier en 1791. Pendant tout le XIXème siècle, les corporations étant abolies, les compagnons auront la liberté de s’installer et les estampilles si convoitées et qui étaient un privilège visible interdit à la majorité vont se généraliser. Il y aura alors une véritable éclosion d’estampilles de toutes sortes et comme ce sera l’époque des instruments à vent, beaucoup d’instruments auront des marques variées et pas toujours évidentes à décrypter. 
Loi le Chapelier de 1791 supprimant les corporations.

Mais pour les meubles comme pour les instruments de musique, il y a bien de différences entre celui qui signe et celui qui fait ! mais la recherche de l’estampille demeure quand même le moteur de tout collectionneur…  La révolution industrielle en France en ce début du XIXème siècle va bouleverser tous les métiers du bois et les artisans vont utiliser d’autres outils, faire d’autres instruments et pour certains devenir de véritables entrepreneurs industriels (Gautrot, Thibouville.. Graves aux USA, les facteurs de Markneukirchen en Allemagne  …). Puis la grande époque des instruments à vent et notamment de la clarinette est liée aux armées napoléoniennes, et à la révolution industrielle qui modifie le travail de l’artisan par des outils mécaniques, donc à une augmentation considérable de productivité réalisant ainsi des flûtes et clarinettes par milliers et à prix réduit donc rendant ces instruments accessibles et donc populaires.
Bien sûr il y a toujours même actuellement une part de travail à la main mais de plus en plus réduite.

Après cette mise en perspective historique approfondissons maintenant la vie d’un apprenti et d’un compagnon faisant son tour de France au XIXème siècle puisque l’essentiel s’est déroulé dans ce siècle pour les instruments à vent. Nous avons des mémoires entre autres de celui d’un facteur Jean Daniel HOLTZAPFFEL. Ce sera l’objet d’un autre article.

A suivre......