Ce Blog est destiné à favoriser la réalisation d'articles sur les facteurs, marchands de musique, luthiers, en mettant à disposition une collection de documents sur ces sujets.
This Blog is intended to facilitate the realization of articles on music instruments makers, music goods sellers, stringed-instrument makers, by giving a collection of documents on these subjects.
En revenant de la derniére vente de mai à Vichy où une flûte de Florentin Barbier a fait l'objet d'une belle bataille d'enchères entre plusieurs flutistes, j'ai souhaité me documenter sur ce facteur original et créatif ! Et bien je n'ai rien trouvé de bien complet sur le sujet.....Alors comme d'habitude je m'y suis collé.
Biographie :
Pierre Florentin Barbier est né à Paris 11ème le 13 novembre 1828 et a été baptisé à Saint- Sulpice deux jours plus tard. Son père Pierre François Barbier (1780-1854) né à Sauvillers-Mongival dans la Somme était artisan à Paris et sa mère Marie Victoire Demasy (1798-1852) était belge. Il avait un frère Victor Emile Barbier (1833-1864) né à Paris (10é) le 10 mars 1833 qui sera militaire (fusillier au 62 éme régiment d'infanterie) qui mourra du typhus le 21 décembre 1863, au Mexique à Pachuca au cours de l'expédition de la France dans ce pays.
Il avait également une soeur Pauline Célina Barbier né le 24 mars 1831 au 7 rue de Sévres à Paris.
Il avait épousé, à 24 ans le 10 février 1853 à Saint Sulpice Louise Souveraine Sicard âgée de 17 ans. A cette époque il habitait à la Villette et excerçait le métier de clétier. Avait-il suivi une formation de mécanicien ou de bijoutier? Nous ne pouvons le dire.
Etabli de finisseur d'instruments de musique (Musée de le Couture-Boussey)
Ce couple a eu au moins deux enfants dont Louise Eugénie Barbier née le 1 novembre 1855, qui épousera en 1874 un monteur en bronze parisien. L'épouse de Florentin Barbier exerçait le métier de sage-femme ; elle décéda en 1877 à l'âge de 37 ans.
Il se re-marria le 2 décembre 1879 à Paris avec Léonie Amélie Gillet (1848- ). Tous les deux habitaient 19 rue Lepic. Sont témoins à ce mariage : Le fils de Buffet Jeune (1789-1864), Louis Auguste Buffet (1816-1884) facteur d'instruments de musique 18 rue d'Orcel dans le 18éme, (pour en savoir plus cliquez sur le lien suivant)
Ernest Henri Chambille (1858-1922), facteur d'instruments de musique (futur contremaître et propriétaire de Louis Lot et qui à cette époque travaillait dans l'atelier Nonon que dirigeait son père Auguste François Chambille (1827-1881) jusqu'au décés de Jacques NONON en 1877. On peut donc supposé que l'atelier Nonon-Chambille arrétant son activité vers 1877-1878, Ernest Henri Chambille travaillait pour Barbier en attendant de rejoindre l'atelier Louis Lot vers 1882, période de reprise de l'atelier Lot, par Louis Ernest Debonneetbeau (1836-1891), ami et ancien ouvrier de l'atelier Nonon-Chambille.
Deux autres témoins sont présents : Félix Lenoir 25 ans mécanicien au 79 bd de Grenelle et Henri Varenne 33 ans sous chef de musique au 36éme ligne de Saint Cloud.
Florentin Barbier est décédé le 19 mars 1909 à Paris, 39 rue Saint Honoré ; il avait 80 ans et était rentier.
Sa vie professionnelle :
Annonce publicitaire vers 1900
Au cours des mouvements ouvriers de 1867, il est nommé membre du bureau électoral de la " corporation" des instruments de musique en bois, pour représenter, avec Rive et Auduard, les clétiers.
L' exposition de Paris de 1867 range les exposants en différentes classes selon la nature des produits qu'ils fabriquent et prévoit une classe spéciale pour " les travaux manuels qui ont le mieux résisté à la cocurrence de la machine " et récompense les métiers d'art et les petits artisans qui ont fait preuve "d'intelligence, de dextérité, de goût et d'excellence". Cinq artisants de la facture instrumentale en font partie, dont F. Barbier (ouvrier en flûtes, Chaussée du Maine, Montrouge) qui reçoit une médaille d'honneur pour des flûtes à clés.
Il obtient son premier brevet de 15 ans le 2 novembre 1869 pour " une flûte cylindro-plane, à perce ou colonne d'air unie et pour des dispositions dans le mécanisme des instruments à clés en général".
" Cette nouvelle flûte comme son nom l'indique a l'avantage d'offrir une perce de colonne d'air parfaitement homogéne dans toute son étendue, sans saillies et sans cavités aucunes".
Brevet N°87659, Florentin Barbier 100 Chaussée du Maine.
Flûte cylindro plane du National Museum of Américan History
Flûte Barbier vers 1875. Source EBay.
Il déposa et obtint un brevet de 15 ans pour "perfectionnement de la petite flûte Boehm par un nouveau système de clés sous le titre de petite flûte cylindrique F. Barbier". Brevet N°103 109 Pierre Joseph Barbier 100 Chaussée du Maine.
Shéma Brevet 103109. Source Inpi
"Frappé des observations que des flûtistes me faisaient souvent au sujet du peu de sonorité relatif de la petite flûte conique, surtout dans les graves, je résolus d'appliquer à cet instrument l'amélioration que Boehm avait en 1847 apporté à la grande flûte, c'est à dire de remplacer la forme conique du corps de la petite flûte par une forme cylindrique, la tête au contraire ayant la forme d'un cône tracé par une ligne courbe décrite par un segment de parabole".
Piccolo Barbier
Il continue et obtient un nouveau brevet de 15 ans le 18 janvier 1875 pour " Des perfectionnements dans le mécanisme de bouchage des trous de notes des instruments àvent et à clés ". N°106461 Florentin Barbier 100 Chaussée du Maine.
" Dans les instruments à clés pour obtenir certains effets un seul ou plusieurs doigts doit pouvoir ou doivent pouvoir fermer un plus ou moins grand nombre de trous. Il en résulte de grandes difficultés pour obtenir une concordance parfaite de bouchage. Je prends le cas le plus simple comme exemple, celui où par le moyen de la même clé, le même doigt doit boucher à la fois le trou qui correspond à cette clé et un trou correspondant à une seconde clé plus ou moins éloignée.
Pour que le bouchage des deux trous soit hermétique, il faut nécéssairement une très grande précision dans le montage des pièces, une même élasticité dans les deux tampons, aucune flexion dans les organes. Les difficultés augmentent en quelques sortes en progression géométrique lorsqu'il s'agit de faire concorder le bouchage d'un plus grands nombre de trous.
J'ai eu l'idée d'obvier à cet inconvénient en utilisant l'élasticité des doigts de l'éxecutant comme compensateur immédiat entre les clés, les communications de mouvements et des trous".
Schéma du brevet N°106461. (INPI)
Il travaille pour la société Couesnon et Cie de 1885 à 1898 et obtient avec eux deux brevets.
N°233531 du 19 octobre 1893 pour " une flûte perfectionnée avec clès additionnelles de résonnance et d'UT # ".
" l'addition de ces deux clés de résonnance et d'UT # peut être faite à toutes les flûtes du système Boehm proprement dit , c'est à dire à toutes les flûtes coniques en bois et à toutes les petites flûtes en bois et en métal. Elles ne changent en rien le doigté de la flûte système Boehm.
La clè de résonnance A correspond à la spatule ou touche A1 qui se prend avec le pouce de la main gauche. La clé d' UT # B correspond à la spatule ou touche B1 qui se prend avec l'index de la main droite".
N° 250955 DU 14 octobre 1895 : " Système de flûte et autres instruments à vent à perce carrée".
Brevet source Inpi
" La flûte cylindrique, telle qu'elle a été fabriquée jusqu'à ce jour, n'est pas absolument conforme aux données mathématiques des principes d'accoustique. En effet le corps sonore, c'est à dire le volume d'air du tube cylindtique est plus grand qu'il ne devrait être en raison des cheminées ou bagues sur lesquelles viennent tomber les tampons et que les fabricants ont été jusqu'ici obligés d'employer pour obtenir le bouchage régulier. En outre les cavités formées par chacune de ces bagues sont autant d'arréts sur lesquels l'air vient buter et empécher par cela même l'émission facile du son.
C'est pour remédier à cet inconvénient que nous avons imaginé de fabriquer les flûtes avec une perce carrée".
Détails d'une flûte à perce carrée (Collection particulière)
Florentin Barbier fait partie des grands facteurs de flûtes français de la fin du XIXéme siécle au même titre que Lot, Rive, Bonneville, Lebret, Godfroy. Il laisse de très beaux instruments qui font plaisir aux flûtistes actuels.
Flûte à anneaux pleins et patte de Si b main gauche. DCM 1212
Merci à Michael Lynn ne nous faire entendre les deux belles flûtes Barbier de sa collection.
Flûte Barbier vers 1875. Collection M. Lynn (jouée au dessus)
Flûte cylindrique Boehm en palissandre de Barbier Collection M. Lynn
Avec la
participation d’Albert Rice (musicologue USA), de Théo Taillasson (restaurateur
du piano) de René Pierre et Bernard Duplaix (musiciens)
« Envoyez
des pianos à travers le monde, par terre, par mer ou par air » et c’est
ainsi que des pianos sont tombés du ciel ponctuellement en parachutes sur
la plage et dans différents endroits dans le monde (mais la plupart ont été
débarqués, il ne pleuvait pas des pianos quand même !)
Pourquoi cet
ordre incongru ? : pour entretenir le moral des armées :
Les troupes
américaines en 1944-45 se déployaient à travers le monde en guerre et la
musique était essentielle entre deux assauts.
Bien sûr il y
avait les fanfares et des brass band, parfois des harmonies (fanfare + les
bois) voire de véritables big bands de jazz en vogue dans les années 40 jouant
du jazz et du swing comme le Glen Miller Army Air Force Band omniprésent avec
son pianiste Mel Powell ou les Andrew Sisters avec leur tube Boogie Woogie Bugle
Band etc…
Une
anecdote : Le jeune Dave Brubeck sera dispensé de l’assaut meurtrier des
Ardennes à condition de constituer un orchestre et de jouer avec son piano
Victory dans tous les cantonnements, parfois attaqués, avec sa camionnette et
sa scène portative… Peut-être que Dave a été sauvé aussi grâce à un piano !
Mais pour
faire chanter toute la troupe avec des airs à la mode et retrouver l’ambiance
de chanter ensemble, l’incontournable Lily Marleene récupéré par la capitaine Marlène
Dietrich (armée de Patton) ou des chansons de Frank Sinatra, de Bing Crosby ou les
célèbres mélodies des Gershwin … il fallait des pianos pour ces moments de
détente.
Marléne Dietrich sur la scène de l'Olympia de Jarny en Lorraine le 10 novembre 1944 devant un parterre de soldats américains
Quel genre
de musique ? c’est avant tout du jazz
Bien sûr le
jazz avait quelques clubs et avait été amené par les militaires afro-américains
en 1917 puis entre les deux guerres mondiales (Josephine Baker, Sidney Bechet,
les Zazous etc…Django Reinhard et le hot club de France…) et ce fut la grande
époque du ragtime mais cela restait pour des initiés passionnés. En 1944-45 le
jazz plus swing était la musique américaine des vainqueurs.
Mais envoyer
des pianos sur les divers champs de bataille mouvants n’était pas aisé :
un piano normal envoyé sur le front en camion, bateau ou par avion se briserai. Donc il fallait
faire un piano adéquat, par un fabricant spécialisé, avec des caractéristiques spéciales précisées
dans un cahier des charges novateur où le bois solide serait le matériau
dominant.
·Une
caisse en bois adéquate renforcée protégeant le piano même parachuté ou
malmené par le transport.
·Un
piano qui utilise des matériaux solides donc lourd (250 kg), stable avec des pieds
adaptés, avec une qualité minimum mais à bas coût (moins de 500 $).
·Un
piano facile à transporter de longueur maximum d’1m 50, d’1m de haut, de 60 cm
de profondeur, avec 4 poignées pour le transporter (facilement ? par 4
soldats. Commentaires : avec la caisse chaque GI portait 100 kg quand même
!)
Usine de pianos Victory
Un piano
rustique en bois épais exotique dur pouvant résister aux chocs physiques,
thermiques et aux intempéries. (Le cylindre ou couvercle, qui protège le
clavier et les touches, doit être aussi en bois épais, un pupitre intégré bien
fixé….
Un piano
droit adéquat, facile à produire rapidement à la chaine, avec des matériaux
simples et solides : le clavier en bois avec des touches recouvertes de
plastique, des cordes en acier entouré de fer incassables et deux pédales.
La table
d’harmonie, la pièce délicate essentielle, qui est en bois et sert à amplifier
le son et corriger les harmoniques du son, doit être rustique mais avec une
certaine qualité minimum.
Des
couleurs militaires variées puisque le donneur d’ordre est l’armée : le piano Victory vertical est surtout vert
olive pour l’armée de terre, mais aussi gris pour la Navy, bleu pour les gardes
–côtes, noir ébène pour les officiers.
·Il doit
être livré avec kit d’accordage, des pièces de rechange et des partitions de
jazz ! (et quelques cantiques pour les cérémonies religieuses.
Transport d'un piano Victory dans sa caisse.
Qui
va relever le défi de la production de ces pianos ?
Un allemand nommé Henrich Steinweg émigré à New York était un fabricant de piano de qualité et important (un millier de salariés) américanisant son nom en
Steinway & sons. Il avait une usine à Hambourg en Allemagne (ville rasée
par les bombes incendiaires utilisant aussi le napalm) et une autre aux USA à
New York.
Pendant
la deuxième guerre mondiale, ce fabricant connait une pénurie de matières
premières, une demande très faible de piano de qualité donc Steinway est obligé
à une reconversion de ses activités en participant à l’économie de guerre en
faisant un peu de tout en bois (beaucoup de planeurs en bois, crosses de
fusils, avions leurres en bois, cercueils).
Planeur Waco CG4-A. Le savoir-faire de Steinway dans le domaine du bois
est mis à profit pour fabriquer les pièces complexes de l’appareil
L’armée
demanda à la firme « Steinway & sons » des pianos droits adaptés selon les
recommandations émises. Ce qui fut fait pour arriver à la production totale de
2436 pianos nommés Victory. Les croquis du piano « Military Victory » ont été
réalisés à partir de 1940, ceux du « Military-Regency Victory » en 1941 et «
Victory » en 1942. Le croquis sur lequel est basé le piano droit Steinway est
le croquis 1051a daté du 13 août 1942 pour le modèle Vertical 40 (« Victoire
militaire ») (référence sur les pianos Steinway, Roy F. Kehl et David R.
Kirkland, The Official Guide to Steinway Pianos, Montclair, NJ : Amadeus Press,
2011). Le numéro « Y » apparaît sur certains croquis de différents
modèles.
Malgré
leur robustesse, et leur dispersion à travers le monde, il en reste peu.
En
croisant nos sources, il n’y aurait plus que 6 pianos Victory référencés en
France : 1 au musée mémorial de Caen, 2 restaurés par les Ateliers Hanlet, 1
autre restauré par Gérard Fauvin, 1 restauré à Bourges, plus celui -ci par Théo
Taillasson, ce qui fait un total de 6 pianos Victory restaurés en France, donc
relativement rares pour des collectionneurs. Guy Laurent responsable des
enchères à Vichy, haut lieu de vente des instruments de musique au niveau
mondial, n’en n’a jamais vu !
Puis
vint l’armistice ! mais des pianos furent encore envoyés pour égayer le
quotidien des militaires qui avaient relevés les vétérans avec la mission de
protéger l’Europe pendant la guerre froide et qui s’ennuyaient parfois dans les
bases américaines.
La
musique « nous a empêché de devenir fous » diront les vétérans, « un soldat
ayant lemoral est un bon combattant » diront les gradés « la musique repousse
l’ennui du casernement et la dépression » diront la relève….
La
fascination pour l’Amérique
L’influence
culturelle et consommatrice des USA aussi bien sur les valeurs que sur les
produits américains (les jeans, les chewing-gum et coca cola distribués, les
sodas et l’alcool, les cigarettes blondes etc… ) est fondamentale.
L’exportation
de la culture américaine envahit la jeunesse européenne, l'American way of
life, les sports américains, les bandes dessinées comics, les films, les
westerns, le plastique, la littérature, les médias avec la radio et la
télévision naissante, la publicité, l’art…
Le
jazz circule dans des voitures avec hauts parleurs à travers la France,
véritable acculturation et découverte pour la majorité du peuple français,
symbole aussi du renouveau culturel pour la jeunesse soucieuse du progrès et de
l’avenir. La plupart des variétés, musiques de film français, fêtes, bals,
boites sont imprégnées de la culture jazzy.
Le
jazz est déversé dans les radios américaines en continu, des milliers de
vinyles créent la musique de l’émancipation, du modernisme, de la victoire et
sera une des constituantes de l’impérialisme culturel, du soft power américain.
Symbole
de la libération, l’inondation des V discs gratuits de tous les jazzmen seront
détruits après la guerre pour les vendre ! les USA pays du business aussi….
C’est
ainsi qu’après la guerre, pour l’environnement des bases américaines
stationnées en Europe, la musique, avec le jazz puis le rock en roll, devenait
incontournable. Quelques pianos Victory du front ont survécu dans un état
pitoyable et d’autres neufs en stock ont été acheminés pour les bases
américaines jusqu’en 1954. En 1967 les bases américaines partirent de France,
les GI emmenant de bons souvenirs et beaucoup de jeunes françaises (dont ma
cousine !)
Interpellons
les souvenirs de témoins qui ont connu cette époque
Par
les bases américaines, ils ont découvert le jazz et cela a changé leurs
vies.
Bernie
nous raconte : Pour notre génération, gamin nous allions écouter les formations
de jazz à CHAB (Chateauroux Air Base) qui avait un big band de qualité dirigé
par le saxophoniste ténor Billy Harper. Quel choc ! Elève au conservatoire,
j’étais fasciné par la culture américaine. Les musiciens étaient talentueux et
accessibles et j’ai rapidement joué avec eux. Et
puis que de concerts avec des géants du jazz qui faisaient les tours des bases
américaines comme Art Farmer, Benny Golson, Bud Powell, Dexter Gordon, Chet
Baker…
On
avait constitué notre orchestre de jeunes jouant du New Orléans et Dixieland
dans les boites et bals, puis suivant l’évolution du jazz et des disques qu’on
écoutait sans cesse comme Cannonball Adderley, Miles Davis, Phil Woods avec qui
je jouerai plus tard aussi, John Coltrane, Bill Evans, Eric Dolphy etc… j’ai changé de style mais cela a surtout
changé ma vie … Après
le conservatoire de Paris, je devins musicien professionnel où sur scène, en
studio d’enregistrement ou en enseignant, le jazz sera souvent présent.
René Pierre autre
témoin : " Je suis né à Nancy, en Lorraine après
la guerre et à l'adolescence nous avons fait connaissance avec le jazz et avec quelques amis nous avons créé
un orchestre " les Jazz Brownies ". C'était l'époque des Yéyés et de
l'émission célèbre de Franck Ténot et Daniel Filipacchi "pour ceux qui
aiment le jazz ", ou cette musique venant
des States était populaire et surtout faite pour danser. De plus la Lorraine est la région française qui a
accueilli le plus grand nombre de bases. Elle possédait 6 bases aériennes
principales permanentes : deux réservées aux forces canadiennes, les 4 autres à
l'US Air Force. De plus s'y ajoutaient des bases aériennes secondaires de
dispersion, utilisables temporairement par les différentes forces alliées de
l'OTAN sans préférence.
Nous avons découvert par hasard la " Red Cross "
de l'armée américaine dans une grande villa de Nancy, et là on nous prêtait des
instruments, les militaires US jouaient et nous invitaient à les rejoindre pour
jammer ; c'est bien là que notre "carrière de musicien amateur" est
né. Tout cela dans un environnement favorable des sixties, des bals
universitaires où toutes les vedettes du jazz étaient invitées à se produire :
Memphis Slim, Guy Lafitte, Stéphane Grappelli, Lou Bennet, Kenny Clark, René
Thomas, Claude Nougaro, Eddy Louis, Claude Luter, Maxime Saury, Marc Laferrière, Cris Barber…et les bases
américaines où on venait nous chercher pour animer des soirées à Toul, Verdun,
Etain…dans les foyers des bases, où nous croissions sur scène Chet Baker ,
Johnny Griffin…et les clubs de Jazz, comme le Roxy à Nancy, le 4 cats club de
Metz, l'Aubette de Strasbourg, fréquentés par tous les militaires américains et
d'excellents musiciens ricains qui nous prenaient sous leurs ailes "
Little Frenchies "….Une période magique où nous n'avions aucun complexe,
même si on ne maitrisait pas bien les II V I.mais juste on avait de la feuille .....et en plus on nous payait".
Autre
souvenir personnel :
Dans
un Royan bombardé à 85%, ma mère Gisèle Touroude résistante et jeune professeur
de musique après-guerre a réussi à avoir un piano victory de couleur
indéfinissable « un gris bleupisseux » provenant d’une base (je crois vers la
Rochelle où étaient réfugiés mes grand parents) Ma mère était pratiquement une
des rares accompagnatrices des chanteurs et autres musiciens en tournées en
Charente Maritime. Ce piano était une vraie « casserole », un piano de saloon
(mais un Steinway quand même disait ma mère !) mais qui fut utile car il a
permis de débuter avec ses premiers élèves avant d’en louer un plus correct à
Saintes (17). Ce piano américain a fini en bois de chauffage pendant l’hiver
glacial de 1947 vu l’état de la maison et l’absence de chauffage à Royan à
cette époque ! je sais cela fait mal ! surtout au prix actuel proposé par des
musées et collectionneurs.
Mais
en voilà un, qui lui renait …
L’histoire singulière du
piano Victory restauré en Charente Maritime.
Un
Victory Vertical sur la plage. Photo National Archives
Le
Victory Vertical de Steinway & sons n’est pas arrivé à Rochefort (17) en
parachute comme certains mais a été retrouvé par Théo Taillasson, historien
d’art, intéressé par la facture instrumentale qui travaille chez Remy Babiaud à
Rochefort (17) entreprise qui fabrique et restaure des pianos. Théo Taillasson en voulait un…il lance une bouteille à la mer (normal pour
un habitant de l’ile d'Oléron !) et poste une annonce sur internet et en
Décembre 2023 un vendeur italien de Rome le contacte : il a un Victory Vertical
à vendre en Italie qui fut de couleur vert olive de l’armée. Après une
visioconférence, Théo fonce en Italie et après 30 heures de route, revient à
Rochefort.
Ce
piano n’est pas une épave, il n’a pas fait le débarquement en Sicile (1943-44)
mais est arrivé pour fêter la libération (25 avril 1945) d’où son bon état
relatif. Les forces américaines sont restées en Italie. Il fut restauré une
première fois à Rome et parait jouable.
Etiquette de restauration (CP TT)
Le
piano vertical Victory ou modèle droit, modèle 40, a été fabriqué par Steinway
du 27 juillet 1939 au 5 mai 1954. Ce
piano est un Steinway droit modèle Victory n° de série : 317874, la table
d’harmonie Y 369 et le cadre Y 285n en vert olive a été produit début 1945 à
New York.
Ce
piano a été livré aussitôt à l'armée américaine et arrive pendant l'été 1945, à
la fin de la guerre en Italie. Ces dates sont toujours indiquées dans les
livres de stock de Steinway. Kehl et Kirkland décrivent également ce modèle
page 223 : « Une ligne de production spéciale était celle du piano de campagne
GI [General Issue], pour les contrats militaires en temps de guerre : Victory,
croquis 1051a (1942-1946, 1948-1953) et Regency Victory, croquis 1071a
(1942-1943). Les pianos de campagne GI étaient fabriqués à partir de modèles de
caisses artistiques reconnus portant les mêmes numéros de croquis, mais étaient
renforcés pour un usage militaire intensif par des cales et des fixations sous
les touches pour le transport. De nombreux pianos de campagne GI étaient de
couleur vert olive. Certains surplus de caisses 1051a, de couleurs non
militaires, ont été achevés jusqu'en 1954 »
Théo Taillasson et José-Daniel Touroude
Parole au restaurateur de ce piano.
Concernant
la traçabilité du piano, en 2023 le piano est racheté par un revendeur Italien
à Rome (personne à qui je l'ai racheté à la fin de l'année 2023). Il est passé
par un atelier romain (connu grâce à l'étiquette), c'est certainement ici qu'il
a été démilitarisé. Le 88ème marteau a également été changé, tout comme
quelques cordes graves (celles en cuivre). Concernant le reste des opérations
réalisées sur le piano à ce moment m'est inconnu. Je ne sais malheureusement
pas, dans quelle base américaine en Italie il a joué.
Théo
Taillasson de retour d’Italie avec le Victory Vertical. Maintenant au travail….
Concernant
les différentes étapes de la restauration :
La
restauration a commencé par une phase d'archivage avec un état des lieux du
piano au moment où je l'ai récupéré. Après avoir photographié toutes les pièces
et décrit toutes les singularités remarquées, j'ai pu commencer la
restauration. Cette dernière sera régie par le fait de changer le moins de
pièces possibles.
Après
avoir pris toutes les mesures nécessaires, j'ai changé les cordes basses. Dans
le respect historique de l'instrument, j'ai choisi de remettre des cordes
filées en fer, tel qu'à l'origine. C'est le seul changement effectué sur la
structure harmonique.
Pour
la mécanique, j'ai changé les marteaux. Cette étape implique de démonter les
marteaux du montant de mécanique, seulement en effectuant ce geste technique
les lanières, trop fragiles, se sont désagrégées alors j'ai également dû les
changer. Enfin, pour restituer toute sa mobilité à la mécanique, j'ai changé
les axes des marteaux, des chevalets et des bâtons d'échappement.
Concernant
le clavier, j'ai choisi de conserver le revêtement de clavier d'origine, en
effet, il présente des singularités. Premièrement sa matière, issue d'un
plastique que l'on ne produit plus aujourd'hui (celluloïd imitant l'ivoire).
Secondement ce revêtement englobe toute la partie avant de la touche et est
pointé sur la touche pour assurer une robustesse à toute épreuve. Comme pour la
mécanique, les seuls changements, nécessaires au bon fonctionnement du piano,
sont au niveau du clavier : les casimirs de mortaises.
Pour
la restauration du meuble, je l'ai entièrement poncé afin de retirer le vernis
qui a servi à le démilitariser puis je l'ai repeint dans le but qu'il retrouve
sa couleur d'origine. Avec l'aide d'une amie artiste nous avons également
repeint la marque car elle était trop abîmée. J'ai choisi de conserver les éclats
et arrachements présents sur le meuble, ils sont les symboles de l'histoire de
ce piano. J'ai choisi des fournisseurs reconnus afin d'avoir les meilleures
pièces possibles (Heller pour les cordes et Abel pour les marteaux).
À
propos du temps passé et des coûts, il est difficile de fournir des chiffres
précis, cela se compte en centaines d'heures de travail sans compter tous les
travaux de recherche et d'archives, le coût se chiffre en milliers d'euros. En
définitive les changements se résument aux cordes basses, aux marteaux, aux
lanières et à la peinture du meuble. Le reste des changements sont minimes qui
servent à rendre le piano de nouveau jouable.
Par
le concert du 12 avril 2025 qui fut un succès, les jeunes élèves du
conservatoire de Royan ont prouvé qu’il assurait de nouveau. Royan
vient de faire une exposition sur cette histoire et une bande dessinée a été
créée (interlude) en plus des quelques articles dans les journaux saluant la
renaissance de ce piano Victory.(cf
association : mel : unpianotombeduciel@gmail.com)
Si vous vous intéressez aux instruments de musique anciens, donc aux facteurs d'instruments à vent, de pianos, d'orgues ou aux luthiers, aux marchands de musique....vous voulez mieux les connaître. Ce blog met à votre disposition des données qui vous permettront d'illustrer vos articles, dossiers, documentation. L'idée est d'échanger, de partager...les connaissances. Si vous avez des infos, des documents....faites des blogs, des sites, des articles.....ou communiquez les nous pour les publier sur ce blog.