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Reprise
de l’exposé, lors de la visite de la collection deJosé-Daniel Touroude
Clarinette à 10 clés en Ré avec corps de rechange en ré.
Pourquoi cette clarinette est intéressante ? Pour au
moins 5 raisons.
1. Cette clarinette à 10 clés fait partie des clarinettes de
transition du début du XIXème siècle :
à Le romantisme submerge l'Europe et la
musique.
L'évolution
de l'écriture musicale avec l'utilisation du chromatisme et la recherche
permanente de briller par la virtuosité sont exigés par cette musique nouvelle. Les
pianistes avec Beethoven, Chopin, Liszt..., le violon avec Paganini...
sublimaient la technique instrumentale et frustraient les clarinettistes, à
part quelques virtuoses. En
effet les clarinettistes ne pouvaient rivaliser avec leur clarinette à six
clés. Alors
tous les instruments à vent vont se doter de nouvelles clés, notamment la clarinette
afin d'atteindre le nouvel objectif : rendre l'instrument plus véloce, plus
homogène et plus juste. Les
compositeurs veulent une clarinette qui permet de jouer plus
facilement dans les 3 registres aux couleurs si différentes. Les
facteursvont alors accélérer leurs recherches et expérimentations pour atteindre
ce but. Les
musiciens vont appliquer et demander toujours plus aux
facteurs en jouant les musiques modernes écrites pour eux. Ce sera une période de transition où
la clarinette évolue pratiquement chaque année avec des nouveaux trous, des
nouvelles clés, des possibilités aussitôt traduites par les compositeurs, des
innovations aussitôt appliquées par les différents facteurs, car l'évolution
de la clarinette passe par le nombre de clés et cela créée une émulation
permanente. Ainsi la clarinette va évoluer en quelques années en augmentant le
nombre de trous et de clés et ainsi trouver la solution pour faire toute la gamme chromatique plus rapidement, pour profiter de toute la tessiture, pour simplifier les doigtés mal commodes et enfin pour limiter le jeu d'embouchure complexe et peu aisé. à
En 1809, le grand clarinettiste Heinrich Joseph BAERMANN,
adopte une clarinette à dix clés (il se produit notamment à Paris en 1818 avec
cette clarinette). Il joue les œuvres
écrites à son intention (les 2 concertos, le concertino, les variations, le
quintette...) deC.-M. VON WEBER avec une clarinette fabriquée
par GRIESSLING et SCHLOTT de Berlin. En 1810, le grand
facteur H.GRENSERde Dresde fait une 11 clés en buis pour le
virtuose H.B.CRUSELL pour
jouer ses œuvres. La
même année ROSSINI écrit pour
la clarinette ses variations puis son introduction thème et variations etc... Vers 1811, la clarinette possède une 12ème clé. Toutes ces clés ont permis de supprimer en partie les doigtés
fourchus et de laisser peu à peu l'héritage du chalumeau aux oubliettes !
à
Ainsi la clarinette en quelques années est devenu un instrument reconnu grâce
à :
-
des compositeurs qui
vont faire reculer les possibilités de la clarinette et lui donner un
répertoire. -
des facteurs ingénieuxqui ont réussi par
l'adjonction de clés à perfectionner et amener la clarinette au niveau des autres instruments de
l'orchestre, -
des clarinettistes virtuoses
itinérants, qui de ville en ville ont montré à toute l'Europe
les possibilités de la clarinette comme
instrument soliste. La
conjonction de ces 3 acteurs a accéléré l'évolution de la clarinette et son
intégration dans l'orchestre. On
avait déjà connu cette association féconde de ces 3 acteurs (compositeur,
facteur, musicien avec Mozart, Stadler, Lotz).
On retrouvera plusieurs fois cette combinaison dans l’histoire de la
clarinette.Mais revenons à notre clarinette, sa date de
fabrication tourne autour de 1840-1850. A cette époque, tout change : la clarinette était en buis avec des clés en laiton. Désormais de nouveaux matériaux apparaissaient, c’est
l’intérêt historique de notre clarinette. C’est uneépoque charnière où la clarinette ayant de 6 à 12 clés clefs côtoie la nouvelle
clarinette deMÜLLERà 13 cléset où se prépare déjà le lancement de la
clarinette moderne système Boehm. Pourtant pendant
des décennies, ce genre de clarinette à 10 et 12 clés continuera à être
fabriquée pour des amateurs en Allemagne. L’intérêt de cette clarinette est aussi
qu’elle n’a jamais eu aucune restauration à part les lièges des tenons et
qu’elle est dans un état exceptionnel et qu’elle joue bien. En effet le bois des instruments à vent s’use
avec le temps et la pratique contrairement aux bois des cordes qui se bonifient
s’ils sont bien traités.
2 Clarinettes allemandes en Ré à 12 clés de la
même époque :
Berthold à Speyer et Kayser à Hambourg en buis avec clés en laiton comparée avec la
clarinette en ébène 10 clés de
Markneukirchen avec clés en maillechort.
2C’est une clarinette en Ré# (DIS) avec un corps de rechange
en Ré (D), ce qui est assez rare.
à
La petite clarinette en Ré a un son aigu et fut une de premières clarinettes
fabriquées.
En
effet, le facteur I. Schereren fera une à 3 clés selon le modèle de Denner,
l’inventeur génial de la clarinette. D’autre part le compositeur Molter
fera plusieurs concerti pour clarinette en Ré vers 1750 où il montrera les
possibilités dans l'aigu.
à Vers 1815, la clarinette en
Mi bémol se généralise en Allemagne puis en France
20 ans après.
La popularisation de la petite clarinette s'effectua avec
l'adjonction de la 6èmeclé. Les orchestres, les harmonies, les musiques militaires ont
désormais souvent une clarinette Mib aigu dans leurs rangs. Une demande
importante de fabrication s'en suivit. Mais petite nuance, cette clarinette est en Ré# et
non en Mib !Cette clarinette en Ré# (DIS) a un
corps de rechange en Ré (D) gravés plusieurs fois.Rappelons que le ton majeur
est constitué de 9 commas. Ainsi entre Ré et Mi, il y a
9 commas (4 + 5) décomposé comme suit : Ré à Ré# = 4 commas et de Ré#
à Mi = 5 commas. Mais entre Ré# et Mib il y a 1 comma de différence. (Ré# et
Mib ne sont pas identiques). D’autre part 1 comma possède
une fréquence de 6 Hz. Mais faut-il savoir encore pour
quel diapason l’instrument a été fabriqué ? Ainsi jouer un La au diapason
moderne 440 Hz sonne presque comme un La # baroque au diapason 415 Hz.
C’est pourquoi, à cette époque oùle diapasonétait
mouvant selon les pays et les orchestres, le clarinettiste avait plusieurs
clarinettes dans différentes tonalités :Ut (C), Sib (Bb), La (A), Ré(D), Mib (Eb) et on utilisait des
corps de rechange pour rallonger l’instrument et changer de tonalité
(exemple : Sib / La).
Ainsi la clarinette montée en Ré fait 5,5 cm
de plus (2,5 cm du barillet et 2 cm pour le corps du haut + 1 cm du corps
central de la clarinette) que la clarinette en Ré#. Les corps du bas, pavillon et bec sont
utilisables dans les deux cas (Ré et Ré#).
Le barillet d'origine est classique
avec un renflement à la base typique de la facture allemande de la même époque
(le barillet à la française lui est renflé au milieu, symétrie
oblige !). Avec 2 barillets
différents, on arrivait aussi à s’accorder à un diapason qui à l’époque variait
beaucoup.
3C’est
une clarinette estampillée : Un
S est gravé plusieurs fois.
Timbre de Markneukirchen
Marque du S.
Marque du D (ré).
Le S
montre qu’elle est à la fois anonyme et identifiable. En effet le S marqué sur les
clarinettes, n'est pas l'estampille d'un facteur particulier mais la marque
d’un collectif de facteurs deMarkneukirchenpour le marché allemand et pour
l'exportation notamment vers les USA. (cf. Enrico Weller en 2004:
"Der Blasinstrumentenbau im Vogtland...)
En effet de nombreux tourneurs sur bois et de facteurs
d'instruments à vent se regroupèrent dès le milieu du 18ème siècle
dans cette ville pour faire le premier pôle mondial en quantité et en qualité
de ce nouvel instrument qu'était la clarinette. (En 1880, il y avait 27 facteurs). La clarinette ayant été inventée en Allemagne, ce pays a eu la
facture de clarinette la plus importante du monde, avant une concurrence
sérieuse de la France, de l’Autriche et de l'Angleterre.La France fera de même plus tard avec le village de la Couture-
Boussey regroupant nombre de tourneurs et facteurs d’instruments à vent.
4 C’est
une des premières clarinettes en ébène avec des clés en maillechort.
Les clarinettes en ébène sont
apparues vraiment sur le marché à partir de 1828 (à part quelques exceptions) avant
de se généraliser jusqu’à maintenant. L’ébène est un bois d’Afrique beaucoup
plus dur que le buis et qui risque moins de se fendre. L'ébène, étant à l'époque
beaucoup plus cher que le buis (6 fois plus cher dans certains catalogues),
prouve que c'était un instrument d'orchestre de gamme élevée.
En effet l'ébène va commencer à
remplacer le buis trop fragile. Les 10
clés sont rondes et plates
assez classiques en maillechort. Les clés en maillechort,
inventées à Lyon en 1820, se diffusent rapidement en Allemagne et Autriche.LeBai tongchinois existait
depuis des siècles mais le secret était gardé jalousement.
Dans les années 1820,Maillot
et Chorierdeux ouvriers de Lyon réinventent cet alliage composé de 60%
de cuivre, 20% de Nickel et 20% de Zinc qu’ils dénomment « Maillechort »
contraction de leurs noms. Ce Maillechort est solide, ne se
ternit pas, est facile à travailler et devient le matériau idéal notamment pour
les clés d’instruments de musique depuis près de deux siècles.
Le poids de l'instrument sans le bec est de 300 g, ce qui est plus
lourd que les autres clarinettes Mib et Ré qui tournent autour de 220 g. Ceci provient de la densité du bois supérieure à 1, l’ébène coule dans
l’eau et fait 1/3 de poids de plus que le buis.
5 Le
repose - pouce est taillé dans la masse.
Ce qui n’est pas évident à tourner mais important pour le confort
du clarinettiste. Les supports de pouce ont été tout d'abord
été utilisés en Allemagne et en Angleterre vers 1830, pour les instruments
lourds possédant des clés (8 à 12 clés) et/ou fabriqués en ébène. Par contre il y a relativement peu d'exemples
en France car à la même époque Müller inventait à Paris pour sa clarinette13
clés, le repose pouce vissé métallique qui sera de suite et jusqu’à maintenant
utilisé par tous.
Reposes pouce taillés dans la masse et repose pouce en métal.
Le reste est plus classique :
6 C’est une clarinette avec
des lièges pour les tenons.
Auparavant depuis le XVIe siècle, les tenons
d'instruments à vent étaient recouverts de fil, généralement ciré, et les
chalumeaux et les clarinettes ont reçu ces mêmes techniques. Mais vers
1840, on
remplaça le fil par un morceau de liège graissé pour fixer les parties de
clarinettes et cela perdure désormais.
Les allemands préféraient garder le fil. Mais
cette clarinette avait à la fois des lièges sur les
tenons mais aussi du fil ciré.
7 Ressorts et
tampons.
La clarinette possède des ressorts d’origine en
laiton (ce qui est curieux et non en maillechort, montrant ainsi que le
maillechort était encore peu usité et à ses débuts). Ils sont rivetés avec des clous soit en
laiton soit en maillechort et non vissés. Par contre les tiges de fixation sont en
maillechort et transpercent des blocs en bois taillés dans la masse, ce que les
allemands garderont assez longtemps conservant la technique des anciennes
clarinettes, (La facture française, quant à elle préfèrera utiliser les vis). Les tampons sont en cuir de chevreau
vraisemblablement d’origine.
8 Les bagues d’origine aussi sont en
ivoire et non en os.
L'instrument est composé de 5 parties :barillet, corps supérieur, corps
central, corps inférieur, pavillon. La composition générale de cette clarinette
est classique comme la plupart des clarinettes de cette époque.
Le bulbe renforcement caractéristique des
clarinettes anciennes constitue un bloc. Un seul bloc en anneau est situé
dans le corps du haut et un autre bloc discret qui permet de guider la clé
n’est plus que l’héritage de l’ancien deuxième anneau. Nous irons de plus en plus vers
une réduction et un allégement des blocs en bois jusqu’à leur disparition dans
les clarinettes 13 clés. Cette clarinette montre cette
évolution de transition.
Le bec en ébène est d'origine, strié pour
recevoir une ficelle et non une ligature métallique qui sera inventée par
Müller à la même époque mais peu utilisée par les allemands.
Etat et restaurations : l'état
est excellent. C'était un bel instrument de concert, bien entretenu.Tout est
d'origine et bien conservé par des collectionneurs successifs.
Il n'y a pas eu de restaurations anciennes, ni modernes.
François
Antoine Sautermeister est
né le 2 décembre 1782 à Rottembourg dans le Wurtemberg en Allemagne. Il était
le fils de Clément Sautermeister.
Marque de Sautermeister sur une clarinette en fa.
Il arrive à
Lyon en 1809, comme « compagnon luthier » et habite place de
l’Herberie où il loue 2 pièces. La même année il se marie le 13 mai 1809 avec Marie
Garnier née le 16 septembre 1783 à Lyon, fille de Jean Garnier (qui a
quitté le domicile conjugal depuis 23 ans) et de Reine Didier. Ils habitent à
la même adresse jusque vers 1812. Il est ouvrier luthier, elle est tailleuse.
Signature de François Antoine Sautermeister.
Le 12 août
1812, il obtient un brevet de 5 ans, pour un instrument qu’il nomme Basse
Orgue, qui a la forme d’un basson, muni d’un pavillon à son extrémité, à perce
cylindrique qui se joue avec un bec de clarinette et qui a un registre de 3
octaves.
Schéma du brevet de 5
ans de 1812 pour une Basse orgue.(Source INPI)
En 1816 née
sa première fille, Reine Marie Thérèse Sautermeister le 12 octobre ; elle
décédera deux ans plus tard le 31 juillet 1819. A cette
époque facteur d’instruments, François Antoine habite avec sa famille au 2 rue du Plâtre où il loue 2 pièces
d’habitation et 1 pièce d’atelier au second étage.
Basson de Sautermeister.
En 1818 né
le 9 avril, François Ignace Chrétien Sautermeister; ils habitent
toujours à la même adresse qu’ils quitteront en 1822. A noter que François
Simiot habitait pendant toute cette période au 13 rue du Plâtre. Son épouse décède
à 37 ans, des suites de couches, le 21 décembre 1820 à leur domicile, rue du
Plâtre. François
Antoine Sautermeister se remarie vers 1822 avec Marie Joséphe Poncet née le 17
juillet 1797 à Cize dans l’Ain, fille d’un chirurgien de cette ville. En 1823 ils
habitent 2 pièces (atelier et une pièce d’habitation) au 14 rue Saint
Dominique. Il vit seul avec son épouse.
Le 22 juin
1827 il obtient un brevet de 5 ans pour un « nouvel ophicléide » ou
« Basse d’harmonie » à 11 clés dont six ouvertes qui représente un réel progrès au niveau du son, comparé à ceux de Halary ou Labbaye.
Schéma du brevet de 1827
pour « un nouvel ophicléide ». (source Inpi)
En 1827, Il
avait un atelier 4 place Célestin, avait 8 ouvriers externes et habitait avec
son épouse 3 pièces dont une pièce commerciale au n°10 de la rue Saint
Dominique. En 1829, il
avait 5 pièces (3 pour le commerce et deux d’habitation) au n°10 rue Saint
Dominique. Il produisait tous les instruments à vents : bassons, clarinettes, hautbois, flûtes et tous les cuivres principalement pour fournir les nombreux régiments et leurs "Musique" stationnés dans la région lyonnaise.
Basson russe en ut (Musée du Palais Lascaris à Nice)
Il décède le
17 février 1830 à 46 ans. Les témoins sont deux facteurs d’instruments (sans
doute ouvriers externes), Michel Rivoire 48 ans et Jean
Baptiste Gonnard 29 ans.
Clarinette en do. (Ventes Vichy)
Louis Muller, son neveu reprendra la Maison, avec sa tante par alliance, Marie Joséphe Poncet, Veuve de François Antoine Sautermeister.
Interview d’un des concepteurs et
essayeurs Gérard Badini
Par José-Daniel Touroude et René Pierre.
Notre
objectif est un devoir de mémoire, pour fixer des éléments qui appartiennent à
l’histoire du saxophone et du jazz par un de ses protagonistes.
Notre fil
rouge est technique et nous essaierons de répondre à ces questions :
A travers
l’élaboration des saxophones Selmer fabriqués entre les années 50 à 80 Mark VI,
Mark VII et Superaction 80, peut–on dire que ce sont des saxos faits pour le
jazz ? Pourquoi les jazzmen en ont-ils fait leur instrument de
prédilection ?
Question JDT
: Rappelons que la maison Selmer est étroitement liée au saxophone. Adolphe Sax
a inventé le saxophone en 1840 et la maison Selmer qui fabriquait des
saxophones depuis 1921 avait repris les ateliers de Sax en 1928.
Pouvez
vous nous raconter comment vous, jazzman réputé, avez été mêlé à l’aventure de
l’élaboration d’un saxophone de légende chez Selmer.
Réponse GB : D’abord je jouais
sur un saxophone Selmer Mark VI, et je connaissais PatrickSelmer.
Nos discussions sur la technique du
saxo étaient très pointues avec lui et avec mes collègues saxophonistes sur
notre outil de travail et de plaisir.
Nous étions des dizaines de
saxophonistes professionnels de musique classique et de jazz à faire la même
démarche.
il faut savoir qu’auparavant les deux
frères Selmer fondateurs de la maison étaient clarinettistes et vécurent aux
USA.
Alexandre était clarinettiste au
philharmonique de Boston et de New York et développait la clientèle haut de
gamme américaine.
La place incontournable des
clarinettes puis du saxophone dans le jazz avant et après la seconde guerre
mondiale, l’éducation généralisée de la musique par les collèges et le nombre
d’habitants vont faire des USA un marché porteur pour Selmer.
Puis quand j’ai vécu aux USA, connaître
Selmer me positionnait et je connaissais nombre de collègues saxophonistes demandeurs
de saxos français.
Un jour, mon ami Stan Getz qui jouait
sur Mark VI a voulu un autre saxophone Selmer lors de son passage éclair à
Paris. Il a demandé à Georges Selmer, le président de la maison, que moi Badini
j’essaye un saxo pour lui… Ce que j’ai fait avec succès.
Patrick Selmer m’a demandé alors si je
pouvais devenir essayeur attitré chez eux pour les saxophones, vu la clientèle montante
de jazzmen !
C’était une première… un jazzman
autodidacte essayeur d’instrument au même niveau que Michel Nouaux le soliste
de la garde républicaine !
Selmer « Balanced
Action » 1936-1947 : détails spatules main gauche et clé d’octave
RP :
Depuis l’arrivée du bebop, le roi des saxos était le Mark VI et les plus
grands ont joué avec, mais quels saxophones avaient la préférence des musiciens
de jazz, avant l’arrivée du fameux Mark VI. ? Les saxos américains ou
français par exemple le balanced action ?
GB : Dans les années 40, la
plupart des jazzmen jouaient le modèle Balanced Action. Puis au milieu des années 50, la
majorité opta pour un nouveau modèle plus juste, plus léger et qui sera la
référence pour les musiciens de jazz : le Mark VI.
RP :
Justement quelles ont été les principales raisons du succès du Mark VI ? Certains
pensent que c’est le verni, d’autres que c’est l’alliage et que tous les
numéros au cours du temps ne se valent pas ? On
dit que seuls les saxophones portant un numéro avant 100 000 sont bons….et
après beaucoup plus variables ? Qu’en pensez vous ?
GB : Il
est certain qu’à cette époque on passa progressivement d’une production
artisanale à une production industrielle à la chaîne. Je ne crois
pas trop à une qualité différente selon les numéros. Il y a toujours dans une
série des bons saxos et des moins bons. C’est aléatoire. Par contre il
est vrai que le Mark VI brut était envoyé à Elkhart dans l’Indiana et que le
vernis américain était différent du vernis français.
Les américains
ont lancé cette idée que la qualité se dégradait selon les numéros, et que le
vernis avait à voir avec la qualité du saxo…. J’ai toujours été assez dubitatif
sur cette question.
RP :
Quels étaient les principaux concurrents du Mark VI :
En
jazz : King, Conn
En
classique : Couesnon, Buffet Crampon
Quels
étaient les principaux points forts du Mark VI et ses principaux défauts ?
GB : En jazz, les principaux
concurrents américains du Mark VI de Selmer étaient d’une part King qui avait
une sonorité puissante mais avec un mécanisme lourd et d’autre part Conn qui
était le contraire avec un mécanisme léger et un son souple.
En France sous l’impulsion d’Alix
Combelle la marque Dolnet tenta de s’imposer avec un succès mitigé dans les
années 50.
En classique Buffet crampon avec sa
finition impeccable et sa réputation était le saxo privilégié des élèves du
conservatoire de Paris et de son professeur Michel Deffayet.
Malgré tout, le Mark VI resta le saxo
choisi par les jazzmen.
Une anecdote : le grand Marcel
Mule avait choisi pour Phil Woods un alto Mark VI.
Justesse, clétage souple et léger mais
manque de puissance pour ses détracteurs.
Selmer
« Mark VI » 1954-1973.
JDT :
La clientèle des jazzmen était importante à cause de l’implantation de Selmer
aux USA mais la plupart des grands saxophonistes, imités rapidement par tous
leurs émules, jouaient sur Mark VI.
Est-ce
qu’essayer un saxo pour Dexter Gordon, Phil Woods, Sonny Stitt, Johnny Griffin,
Benny Carter, Lee Konitz et pour des centaines d’autres moins connus est
différent que de choisir des saxos pour la clientèle classique et pour la
variété.
GB : Il faut comprendre ce
paradoxe : des milliers de saxos sortent des ateliers, ils sont
impeccables, tamponnés, réglés… Selmer ne fait que du haut de gamme, (c’est son
point fort et peut être actuellement son point faible) et apparemment ils se
ressemblent tous. Pourtant aucun instrument n’est pareil
ni ne possède les mêmes qualités. En outre l’instrument évoluera différemment
selon son utilisation et selon son potentiel.
Choisir un saxo pour un jazzman
demande une compétence spécifique. En effet l’ordre des priorités n’est
pas forcément le même que pour les disciples de Marcel Mule, de Deffayet
ou de Londeix qui vont privilégier la justesse avant tout, puis la sonorité.
Pour le jazzman c’est l’inverse.
Mais les deux sont d’accord pour le
réglage des ressorts, le bouchage des tampons, le positionnement ergonomique
des clés, le vernis, la facilité d’émission et l’aspect esthétique… Mais faire un saxo n’est pas simple. En
effet les lois de l’acoustique ne sont pas franchement applicables, de nombreux
paramètres entrent en ligne de compte et on doit avancer par essais - erreurs
comme l’ont fait tous les facteurs d’instruments à vent depuis toujours.
Il y a des problèmes mécaniques à
régler avec les tringles, vis, clés… mais l’essentiel dépend d’une
variable : le facteur humain c’est à dire le musicien qui joue !
Conn
« 10 M Lady Face »
JDT
: En quoi consistait votre travail d’essayeur et quel était le pourcentage
d’excellents saxophones
GB : quand je suis arrivé chez Selmer
en 1979, je jouais déjà sur le Mark VII. D’abord je fais un do médium et là je
ne sais pas ce qui va se passer mais je vois déjà la sonorité générale.
Si l’instrument est ouvert, s’il
bouche bien de la main gauche, parce que s’il y a un défaut de bouchage le do
va être petit, étriqué. S’il est bien ouvert, c’est que ça bouche bien, qu’il
est bien timbré.
Donc je commence avec un do et puis
après je descends la gamme chromatique. On essaie d’avoir un instrument bien
ouvert dans le grave et dans l’aigu parce que (telles sont les lois de l’acoustique),
très souvent un instrument est bon dans le grave, facile et de qualité, alors
que l’aigu ne vaut pas grand-chose.
L’inverse est également vrai. C’est
pourquoi on s’efforce d’explorer l’instrument de haut en bas et de bas en haut.
Tout le reste peut se régler. La levée des clés, la force des ressorts, c’est
personnel, il suffit de prendre un tournevis. Disons que le son est la chose à
laquelle j’attache le plus d’importance, le reste peut trouver remède. Je me suis aperçu que, classique ou
jazz, il n’y a pas deux sortes de saxophone.
Un saxophone valable pour un domaine
l’est aussi pour l’autre. Quand nous faisions des essais Michel
Nouaux et moi, en général, nous tombions d’accord sur le choix du meilleur,
parce qu’il repose sur l’évaluation de sa richesse de timbre et de son
homogénéité. Evidemment, tout ça est un peu
transformé par le bec.
Je jouais évidemment toujours avec le
même bec Otto Link 9 étoiles et une anche médium. Puis avec mon tournevis,
j’affinais le réglage des clés et je jouais doucement et je savais si c’était
un très bon saxo homogène avec un beau timbre ou seulement un bon saxo voire un
saxo médiocre.
Les pourcentages me demandez vous
? Difficile à dire car variables selon les séries mais en règle générale peu de
médiocres et la majorité de bons saxophones.
Pour d’autres fabricants c’est
l’inverse mais je ne dirai rien sur ces saxos ! En ce qui concerne les excellents
saxophones hors normes, ils sont rares et n’ont en fait qu’un potentiel quand
ils sont neufs.
Est-ce que les enfants surdoués font
des adultes élites de nos sociétés ?
Puis je me fais un petit morceau pour
voir ce qu’ils ont dans le ventre… et souvent je me dis : tiens c’est un
saxo qui irait bien pour tel jazzman vu son jeu et sa sonorité.
Mon collègue saxophoniste classique
fait de même mais nous ne sommes jamais ensemble. Nous avions vraiment plus qu’une
fonction d’essayeur mais de conseiller technique mais ce ne sont que des
conseils sur l’emplacement de telle clé, sur la justesse, sur tel nouveau
matériau… Selmer confrontait nos remarques et nos critiques à ses
préoccupations financières et organisationnelles et essayait d’appliquer nos
idées pour ajuster sa production.
King
« Super 20 »
RP : Pouvez vous nous décrire le
processus de fabrication du saxo Mark VII et les points techniques que vous
avez abordés et modifiés.
Quelles
étaient les différences principales entre les deux Mark ? Pourquoi un
nouveau modèle ? Etait-ce une innovation technique ou un coup marketing ?
Sincèrement
quels sont les atouts et avancées mais aussi les faiblesses du Mark VII,
maintenant qu’ils sont devenus des instruments de légende ?
Quelles
ont été les principales raisons du relatif échec du Mark VII et auprès de quel
public ? classiques, jazzmen, variétés.
GB : Le “Mark VII” comporte des
perfectionnements :
D’abord un nouveau mécanisme de clé d’octave
puis un groupe de spatules petit doigt main gauche, permettant des passages
plus souples sur l'ensemble du plateau. Le Mark VI avait ce problème de sortir
les basses avec le petit doigt. Il fallait l’avoir musclé ! Le saxo Mark
VII est souvent critiqué pour son plateau des graves de la main gauche trop
lourd, car il est vrai que la maniabilité des graves est complexe. Les clés sont plus larges pour
améliorer la prise en main de l'instrument avec une ergonomie particulière. L'anneau corps - pavillon évolue vers
un anneau à trois points d'ancrage.
On note aussi le retour au résonateur
plastique sur les tampons, ce qui permettait de mieux boucher.
C’est un instrument en phase avec son
époque avec un son puissant, riche en harmoniques aigus, correspondant aux
besoins du moment et à l’avènement du rock, pop et musiques de variétés avec
une sonorité chaude et puissante.
Seuls les saxophones alto et ténor
voient le jour. Il n'y a pas eu de soprano, ni de baryton Mark VII mais ces
prototypes serviront de base aux versions du Super Action 80.
Le Mark VII est équipé avec une nouvelle forme de la clé Fa# aigu et
fa# latéral ovale. Nous étions parvenus à un seuil qualitatif et on pensait que
le Mark VII allait remplacer vu ses qualités le Mark VI et les concurrents.
Mais le succès escompté a été plus timide, de nombreux jazzmen préférant leur
vieux saxo !
Selmer « Mark VII » 1974-1980.
JDT :
Mais là on rentre dans l’irrationnel, le fantasme… on préfère son vieux saxo,
auquel on est habitué, qui a partagé votre vie, vosjoies, vos souvenirs mémorables, vos
concerts, votre compagnon de galères aussi ! C’est
plus qu’un instrument, on projette de l’affectif, c’est plus qu’un objet !
On
joue avec ses imperfections avec plaisir au lieu de prendre un nouveau modèle
plus jeune, parfait mais sans âme car un instrument neuf n’a pas de
personnalité n’est-ce pas ?
GB: Un instrument neuf doit être joué
et rejoué pour se culotter comme une vieille pipe afin d’avoir sa personnalité
et montrer sa valeur ou ses faiblesses. En tant qu’essayeur, on va choisir un
saxo qui a du potentiel mais nous savons tous que pour les instruments comme pour
les hommes, le potentiel de départ important ne fait pas tout.
Et puis le bec, l’anche et une bonne
embouchure sont primordiaux et certainement aussi importants que le saxo. Enfin en jazz, vous pouvez avoir les
meilleurs saxos, becs, anches, technique de l’instrument… le talent du
saxophoniste de jazz demeure son pouvoir de créativité essentiel.
En effet beaucoup de jazzmen ont
préféré garder leur Balanced Action, le saxo de LesterYoung et d’Illinois
Jacquet.Zoot Sims, quant à lui, continuait de
jouer et avec quelle maitrise, sur son vieux Cigar Cutter des années 20 !
Pourtant le Mark VII avait fait une
avancée significative dans la qualité du Saxo mais avait aussi ses faiblesses
et n’a pas eu la carrière de son ainé Mark VI, peut être aussi par le nombre de
concurrents qui avaient eux aussi fait d’énormes progrès et le nombre de
légendes du saxo qui ont préféré leurs vieux binious ! Certains préféreront toujours leurs
vieilles chaussures usées mais confortables à des chaussures neuves !
Les physiciens parlent des échanges
moléculaires du métal qui feront ou non avec le temps un bon saxophone, qui
permet des bonnes vibrations, des harmoniques riches…
Un saxo parfaitement juste peut avoir
une sonorité plate, sans personnalité et le musicien peine à créer un timbre,
un style original.
Le son standard n’intéresse que les
élèves et les musiciens de studio.
JDT :
Mais les stars du jazz n’étaient que la partie visible de l’iceberg, les
étudiants étaient peut être plus sensibles au dernier né des ateliers et aux
améliorations techniques que de jouer sur le même saxo que leur idole. J’ai
adoré Benny Goodman et pourtant je n’ai jamais joué sur son modèle de
clarinette !
GB : En effet, il faut connaître
son public –cible : ce ne sont pas quelques dizaines de saxophonistes
classiques ou de jazzmen réputés, même s’ils ont un effet d’entrainement
certain, qui achètent mais ce sont des amateurs, des orchestres, des fanfares,
des conservatoires et Selmer fabrique des milliers de saxos de qualité par an
pour ce public exigeant.
A mon époque, Selmer sortait 50 saxos
par jour et une partie de la production était industrielle mais demandait et
demande toujours encore une partie de travail manuel non mécanisable, un
savoir-faire de la main d’œuvre spécialisée. Nous avons une excellente école au
Mans pour ces métiers. N’empêche qu’il faut avoir des têtes
d’affiches pour populariser le produit.
JDT
: D’essayeur vous avez évolué vers le rôle de conseiller technique dans la
fabrication d’un nouveau modèle et c’est là qu’intervient votre apport dans le super
action 80.
GB: Selmer a utilisé mes
compétences et mon professionnalisme (si on est gentil) ou mon caractère
perfectionniste tatillon (pinailleur éternel insatisfait disent d’autres) et
c’est ainsi que l’aventure du Superaction 80 a débuté.
Le Mark VII était un saxo magnifique, cher,
mais l’évolution technique et l’amélioration constante de qualité de tous les
instruments montraient de plus en plus ses petits défauts.
D’où la demande de faire un nouveau
saxo : le Superaction 80 : plus équilibré dans les différentes
tessitures, avec une émission plus large, plus homogène, avec un meilleur
bouchage des tampons évitant les micro-fuites et donnant des graves plus
faciles et juste.
Le son plus timbré permettait de
trouver plus facilement des anches adéquates.
Mais mon rôle d’essayeur du Mark VII a
évolué vers le rôle de conseiller technique quand nous avons participé à la
conception du modèle Superaction 80.
La demande était de jouer du rock, du
rythm and blues, de la pop etc… de la musique qui percutait, des saxos qui
jouaient avec des amplifications et des sonorisations maximum et il fallait
créer un saxo adapté.
Les studios de variétés et le
classique demandaient aussi des instruments de plus en plus parfaits en ce qui
concerne la justesse.
Selmer « Super
Action 80 ».
RP :
Précisons votre rôle pour le Super Action 80 Quelles
sont les raisons de la création de ce nouveau saxophone par Selmer ?
Comment
vous a-t-on proposé le projet et quels ont été les objectifs que Selmer vous
avait fixé ? Comment avez-vous travaillé ?Quel
a été l’accueil ? Ce que les musiciens ont aimé et ce qui leur a
déplu ?
GB : Compte tenu de la
désaffection progressive du Mark VII et bien entendu pour des raisons
commerciales car il en est des saxophones comme des voitures, il fallait sortir
absolument un nouveau modèle, ce qui eut lieu en 1981.
Notre rôle avec Michel Nouaux était
axé plus sur la régularité de la fabrication de saxos de qualité et les bons
réglages que sur la conception. L’accueil du nouveau venu a été
favorable mais souvent les grands jazzmen américains ont préféré garder leur
ancien modèle auquel ils étaient habitués, certains même comme Michael Brecker
n’était pas convaincus. D’ailleurs il m’avait dit « je voudrais bien jouer avec
les nouveaux modèles mais cela ne correspond pas à ce que je recherche au point
de vue son. Je suis plus heureux avec mon vieux Mark VI».
Le "Super Action 80 Série II
" produit à partir de 1986 apporte encore des innovations : Spatule de
commande du Fa aigu main gauche, nouvelle clé Fa# aigu main droite, vis à
pointe avec ressort de rattrapage de jeu, tampons à texture améliorée avec
résonateurs à rivets, virole d'assemblage corps / culasse avec joint torique.
Il est proposé avec une option clé d'harmonique.
On voit bien que selon la morphologie
de l’instrumentiste, le style de musique… et l’habitude surtout, le
saxophoniste va privilégier tel ou tel modèle qui lui convient le mieux.
Pour les becs c’est pareil. J’ai
pratiquement toujours gardé le même instrument avec le même bec quel que soit
le contexte, en studio, en petite formation, en big band ou en concert. Par contre d’autres musiciens
sont célèbres pour changer de becs sans cesse (Eddie Daniels, John Coltrane…)
RP :
La recherche du saxophone, du bec et de l’anche parfaits est la quête de chaque
saxophoniste, qui en fait est un éternel chercheur mécontent. C’est
plus facile de chercher un nouveau bec miracle que travailler des centaines
d’heures la solidité de son embouchure avec un même bec !
GB : L’instrument résulte d’une
combinatoire et c’est cela qui fait qu’il ne sera jamais parfait : les
morphologies des saxophonistes, leur bec, anches, leur style de jeu (entre un
saxophoniste hurleur à la Bostic ou un joueur de rock et un saxophoniste qui
joue piano le solo de l’arlésienne de Bizet)… L’instrument doit convenir à tout
le monde.
Ce qui est sûr c’est que tous veulent
jouer maintenant de plus en plus vite et avoir de la technique, d’où l’importance
du mécanisme des clés, mais jouer aussi de plus en plus rond d’où l’ouverture
des becs et le choix des anches, mais jouer aussi de plus en plus juste avec
les enregistrements banalisés et les appareils de mesure électronique, les
studios d’enregistrements personnels, jouer enfin moins fort grâce aux micros
et à l’amplification des sons.
Ainsi les filles font du saxo et n’ont
pas besoin de souffler comme des bêtes ! La qualité d’avoir un énorme son qui
projette n’est plus à la mode et la justesse, le son précis, la qualité du
timbre si chers aux musiciens classiques sont appliqués dans les studios de
variété et souvent même dans le jazz.
Lee Konitz et Paul Desmond ont eu une
grande influence sur ce jeu propre et précis. Les orateurs, acteurs, chanteurs suivent
cette tendance et ils n’ont plus besoin de forcer leurs voix pour se faire
entendre sauf effets voulus !
Les micros sont là. Le Mark VII a
souffert de cette évolution. Ce qui est certain c’est que 6 mois de
traitement entre un rocker qui joue tout fortissimo et un classique qui
travaille ses sons filés, votre saxo neuf ne sera plus le même… le métal joue
et le timbre sera différent (à bec et anche égaux évidemment).
C’est pour cela qu’avant d’acheter un
saxo d’occasion, il faut connaitre qui a joué avec ou alors avoir le talent de
Charlie Parker et jouer sur n’importe quoi et pourtant inventer des
improvisations géniales.
RP :
Avez vous gardé vos saxophones, becs en tant que musicien professionnel pendant
votre longue carrière ? Collectionnez
vous des saxophones hors normes du fait de votre fonction d’essayeur chez
Selmer ? Et
avez vous des saxos qui ont appartenu à des grandes figures du Jazz ?
GB : Pas du tout. J’ai joué sur
une dizaine de saxos que j’ai revendus et pour certains je le regrette.
J’ai commencé par le Mark VI puis le
Mark VII (le seul que j’ai gardé) puis j’ai joué avec plusieurs super action 80.
Collectionner les instruments (et je
sais que vous êtes deux musiciens collectionneurs !) n’est pas ma tasse de
thé et quant à garder les vieux saxos des jazzmen que j’ai connus et que
j’avais la possibilité de garder, j’aurais dû le faire car je serais riche vu
certaines enchères !
RP :
Vous m’aviez dédicacé un disque sur Debussy revisité par votre vision de
jazzman. Vous avez fait aussi dans le même esprit un disque sur Scriabine.
Votre père était chanteur d’opéra et pourtant vous n’avez pas fait le
conservatoire. Quels sont vos rapports avec la musique classique, la variété, la
musique contemporaine.
GB : je suis particulièrement
intéressé par les musiciens du XXème siècle notamment Debussy, Ravel,
Stravinsky, Scriabine... J’ai participé en studio à presque
tous les enregistrements des chanteurs yéyés des années 60 et cela rapportait
plus que le jazz !
Mais ma vraie raison de vivre a
toujours été le jazz…
JDT :
Vous m’aviez dit, il y a quelques temps, que vous aviez commencé par la clarinette.
Quels sont les clarinettistes de jazz américains qui vous ont marqué : Benny Goodman, Buddy de Franco, Tony Scott,
Jimmy Giuffre, Art Pepper, Eddie Daniels? Pourquoi avoir abandonné la clarinette pour le saxophone ? D’autre
part avez vous joué les divers saxophones ou seulement du ténor?
GB : J’ai commencé par la
clarinette et débuté avec l’orchestre Nouvelle Orléans de Michel Attenoux. Mes
modèles étaient Dodds, Bechet, Bigard puis Goodman, Hamilton et encore plus
tard Giuffre. J’ai joué avec Bechet en 1954 puis
intégré l’orchestre de Claude Bolling en 1955 en petite formation puis dans son
big band en 1958. Après avoir joué un peu d’alto, j’ai adopté
définitivementle ténor.
Celui qui m’a le plus impressionné à
la clarinette et m’impressionne toujours c’est Eddie Daniels. Je l’ai rencontré en 1978 puisque nous
étions voisins à New York, c’était déjà un gourou de la clarinette entouré
d’élèves, je l’ai encore vu récemment à
Paris et il reste à mes yeux et mes oreilles un virtuose et un styliste
insurpassé à ce jour.
RP :
Quel est votre avis sur la facture française de saxophones ? Que
pensez vous des autres saxos les S1, S2 et S3 de Buffet Crampon, des saxos
américains et japonais ? Quels
sont maintenant les meilleurs saxos pour vous pour un jazzman ?
GB : La facture française fut
longtemps la meilleure et abondamment copiée : Selmer, Buffet Crampon, Leblanc,
Couesnon, Dolnet se battaient avec les américains King, Conn. Maintenant les
japonais Yamaha et Yanagisawa sont excellents.
La concurrence mondiale devient de
plus en plus dure et les saxos performants. Quand aux meilleurs saxos, c’est
purement subjectif et chaque musicien a son idée sur la question. Je ne connais
pas les derniers saxos, étant retraité, mais le tout est d’essayer et de
trouver celui qui vous convient. Mais le Mark VI puis VII et le Superaction
80 puisque c’est notre sujet principal sont toujours joués même s’ils ont pris
des rides et connaissent des concurrents encore meilleurs qu’eux. D’ailleurs
les prix de ces modèles restent soutenus par une demande toujours existante.
Ils ont été une étape importante dans
l’amélioration du saxophone et je suis fier d’y avoir apporté ma modeste
contribution.
Deauville le 28 Juin 2012
Un grand Merci à Gérard BADINI pour le temps qu'il nous a consacré et ....pour toutes les émotions jazzistiques qu'il nous a procurées pendant sa longue carriére musicale.
Si vous vous intéressez aux instruments de musique anciens, donc aux facteurs d'instruments à vent, de pianos, d'orgues ou aux luthiers, aux marchands de musique....vous voulez mieux les connaître. Ce blog met à votre disposition des données qui vous permettront d'illustrer vos articles, dossiers, documentation. L'idée est d'échanger, de partager...les connaissances. Si vous avez des infos, des documents....faites des blogs, des sites, des articles.....ou communiquez les nous pour les publier sur ce blog.