jeudi 23 août 2018

MARGUERITAT : une saga de 165 ans au service de la musique. 165 years at the service of Music.


Denis COFFRANT.

Nous avons le plaisir d’accueillir un nouveau rédacteur, qui comme nous est passionné de musique et travaille  sur les facteurs, luthiers et marchands de musique. Bienvenue à Denis et merci pour ton article.
 Le catalogue de 1907 et un flageolet Margueritat à 5 clés de la même époque
(Coll. DC)

Margueritat est pour tous les musiciens et collectionneurs d’instruments un nom connu qui au fil du temps commence peu à peu à s’estomper. Par devoir de mémoire, ce qui est un des buts de ce blog musical, l’histoire de cette famille d’éditeurs et de marchands de musique méritait un article. 

Première époque de cette histoire : René Margueritat (1816-1868), le créateur de l’entreprise et fondateur d’une dynastie.
René est né le 18 avril 1816 à Bourges ; son père, Jean Julie, y était cordonnier et sa famille venait du village de Saint-Caprais, à 15 km de là . Rien dans ses origines modestes ne le prédestine vers la musique, à part une attirance personnelle et peut-être une vocation de musicien amateur. Mais il vit une époque favorable. En effet après la chute du Premier Empire et avec l'avènement de Louis Philippe, la musique militaire envahit les harmonies et les orchestres locaux, et la facture d’instruments de musique innove sans cesse. La musique est partout et cela suscite des vocations. Le jeune René monte donc à Paris en 1839, s'y marie avec Alexandrine Painvert, originaire d'Amboise et, en 1843, il fonde son entreprise "Margueritat, éditeur de musique et marchand d’instruments" au 39-43 boulevard du Temple en face du théâtre de la Gaîté, puis en 1856 alors que Paris se bouleverse et se rénove sous l'action de Haussmann, il s’installe au 21 boulevard Bonne Nouvelle. Dans les annuaires commerciaux et musicaux de cette époque, le nom de Margueritat figure aux rubriques "marchand et éditeur de musique" et "luthier ou facteur d’instruments à cordes et à archet". 

Le boulevard du Temple en 1862 juste avant sa démolition
Le théâtre de la Gaîté est le bâtiment au fond à droite
(Source gallica.bnf.fr / BnF)

Le 39-43 boulevard du Temple, la maison basse au sommet des marches en 1900. (coll. DC)



L’éditeur de musique facile, populaire adaptée aux événements de son temps :
Avant 1858 les partitions sont imprimées chez Guillet rue Croix-des-Petits-Champs. La cible est populaire : un répertoire très varié, avec chansons à la mode, danses diverses, airs d’opéras comiques, messes, musique militaire et d’orchestres de village. Il s'intitule lui-même un spécialiste de musique facile en 1852. Pour faire ces arrangements destinés à un large public, il s’entoure de musiciens tous chefs de musique militaire (notamment les chefs Blancheteau, Ziegler, Marie, Bléger, Mulot) pour adapter les partitions à différents niveaux de difficultés et pour la plupart des instruments. Il vend également neuf ou d’occasion des instruments pour sa clientèle. Mais il édite aussi des musiques plus difficiles et élaborées pour des orchestres professionnels.
Annuaire général du Commerce 1852
(Source gallica.bnf.fr / BnF)
De plus il sait exploiter l’actualité. Ainsi en 1848 pour fêter la chute de Louis-Philippe et le retour de la République, il édite un quadrille national (sic) composé par Eugène Delisle et dédié au poète Lamartine, et toujours patriote, en 1854, il encourage en Crimée la guerre contre l'impérialisme russe.

Pages de titre de partitions musicales de 1848 et 1854
(Source gallica.bnf.fr / BnF)

Avec beaucoup d’entregent, en 1853, René forme une société avec cinq directeurs de bal pour acquérir des droits d'auteurs de musique de danse. Il achète entre autres les droits de publication de Narcisse Bousquet, professeur de flûte et flageolet, ce qui lui vaut deux ans plus tard de perdre un procès contre la jeune SACEM (créée en 1851).



Le chef d’entreprise : «il vaut mieux être le premier dans son village qu’un parmi d’autres dans la capitale».

Mais René n'a pas envie de vivre complètement à Paris. Il a appris à aimer le pays de sa femme, la Touraine, le Val de Loire, Amboise. Et c'est vers 1848, que René et Alexandrine s'installent au bourg de Saint-Règle, à 6 km à l'est d'Amboise, un petit village de 260 habitants, peuplé surtout de fagotiers (bûcherons) et de vignerons. C'est à Amboise que naît leur seul fils Eugène, le 9 mars 1849.

Carte de la Touraine, ca 1750 (extrait)
(Source gallica.bnf.fr / BnF)

A partir de 1858, sans doute pour diminuer les frais d'impression et pouvoir contrôler toute la chaîne de fabrication, René décide de créer sa propre imprimerie à Saint-Règle. Dorénavant c'est dans ce petit village de Touraine que seront imprimées les partitions musicales vendues ensuite boulevard Bonne-Nouvelle à Paris. Ce système perdurera bien après sa mort jusqu'au début du XXème siècle. Sous son impulsion, le bourg de Saint-Règle va ainsi se développer de manière originale, une partie grandissante de la population travaillant pour les éditions Margueritat. Au recensement de 1861, on trouve René entouré de quatre apprentis, âgés de 15 à 19 ans, à qui il apprend les techniques de l'imprimerie. Et en 1866, cinq ans plus tard, il y a déjà dans le village 7 imprimeurs, 6 graveuses et une brocheuse. A cette époque, au début des années 1860, René diversifie ses publications et, en plus des partitions musicales, il édite des méthodes théoriques de solfège, des petites méthodes de violon, de contrebasse, de clairon, des méthodes de danse… René Margueritat devient ainsi un personnage important à Saint-Règle. Il en est élu maire de 1860 à 1867. Malheureusement, il ne profite pas longtemps de son entreprise. Le 20 janvier 1868, alors qu'il se promenait sur la chaussée du boulevard Bonne-Nouvelle, accompagné de sa femme et de son fils Eugène âgé de 18 ans, il tombe brutalement sur le sol, terrassé par une attaque d'apoplexie. On le ramène chez lui, mais malgré les soins prodigués, il meurt vers minuit. Il n'avait que 52 ans. 

 
Le Progrès Musical, 1er février 1868. (Source gallica.bnf.fr / BnF)
La signature de René Margueritat en 1849. (AD Indre-et-Loire)
Deuxième époque : Survivre dans une époque difficile. La transition grâce à Alexandrine son épouse.
Image transmise par Daniel Faguer membre de la famille.
Merci pour cette contribution
Eugène est trop jeune pour prendre la suite, c'est donc Alexandrine qui assurera la transition : "Veuve Margueritat, Éditeur". Dans cette période difficile (1870-1871), elle continue l’adaptation que réalisait son mari en publiant de la musique patriotique et revancharde contre l’ennemi prussien.
Page de titre d'une partition musicale de 1872. (Source gallica.bnf.fr / BNF)

Après les troubles, la troisième République permet une certaine stabilité. Les divertissements et donc la musique reviennent en force et la vente des partitions musicales aussi. On danse toutes sortes de danses (polkas, mazurkas, galops, valses et menuets. On chante des chansons souvent assez grivoises des théâtres des boulevards (Alcazar, Alhambra, Bouffes …), et des airs d’opérettes d’Offenbach et autres avec des réductions pour piano accompagné d'un ou plusieurs instruments. Margueritat décline tout cela en de multiples éditions en les dédiant à des personnalités importantes et diverses. Le 20 juin 1877 Alexandrine, qui fatiguée, s'était retirée dans sa maison de Saint-Règle, meurt à 61 ans. Ce fut son domestique et un des contremaîtres imprimeurs qui déclarèrent le décès à la mairie. 

Troisième époque : Développer l’entreprise familiale :  Eugène Margueritat (1849-1912).

En 1877, Eugène prend la direction de «Margueritat éditeur» et développe l’œuvre de son père en gardant le siège parisien et l’entreprise d’imprimerie à Saint-Règle. C’est un notable, un patron fournisseur d’emplois et lui aussi est élu comme Maire. Il est devenu riche et vit comme un hobereau avec sa femme, ses trois enfants (deux fils et une fille cadette Gabrielle) et ses chiens de chasse, dont certains sont primés, tout en restant un chef d’entreprise efficace. 
Saint-Règle en 1900 (coll. DC)
La signature d'Eugène Margueritat en 1869. (AD Indre-et-Loire)
Pourtant, à Paris, la concurrence dans l’édition musicale est rude ! Une centaine d’éditeurs et marchands de musique existent, notamment les grands comme Leduc, Choudens, Lemoine. Eugène parvient à se faire un nom dans la vente d’instruments alors que la facture française d’instruments est une des premières du monde et qu'elle exporte dans le monde entier. Il devient membre de la SACEM, et en 1887 il gagne un concours d'orchestration de la Marseillaise organisé par le ministère de la guerre. Il en retire l'exclusivité de la vente de la partition aux corps de troupe. Ce bénéfice est réitéré en 1901 par circulaire ministérielle.
Partition de la Marseillaise  pour baryton en sib (coll. DC)
Eugène avait épousé le 28 décembre 1869 à Loches à 30 kms d'Amboise, Marie Hyacinthe Boutron ; de cette union trois enfants naîtront à Saint-Règle : René Alexandre Margueritatné le 21 juillet 1872 qui ne sera pas attiré par la musique. Il préférera entreprendre une carrière d'artiste peintre. Il sera admis à l'Ecole des Beaux-Arts en juillet 1895. Il obtiendra une mention honorable au Salon de 1902 et participera au Salon de l'Ecole Française en 1908, 1909, 1911. La critique dit de ses toiles qu'elles sont "très nuancées, d'une note heureuse et d'une vive justesse". 
Reproduction en carte postale d'une toile de René : "Un loup de mer honfleurais" (1909) 
Gabrielle Marie, fille cadette, née le 1 octobre 1874 épouse le 27 avril 1896 un personnage étonnant qui jouera un rôle capital dans l'entreprise Margueritat. Il s'agit d' Elie Joseph Félix Victor Gaillard dit Tallon, voyageur de commerce, né à Buenos Aires (Argentine) le 30 janvier 1872. 
 

Gabrielle Margueritat (1874-1906). (Coll. Louis Emmanuel Lehoux)

Le couple part d'abord s'installer à Alger, dans le quartier chic et européen de Mustapha, rue Michelet. Joseph Félix est alors courtier en vins. Et c'est là que naît le premier enfant, un fils prénommé Marcel René le 27 mars 1897. Puis Gabrielle et Joseph Félix décident de rentrer en France et ils s'établissent à Paris, rue La Fayette, non loin du boulevard Bonne-Nouvelle. Ils sont ainsi à proximité du jeune frère de Gabrielle, Daniel Charles, représentant de commerce, qui habite rue de Paradis. Naissent alors deux autres enfants, Robert Eugène en 1900 et Henri Gilbert en 1903. Mais au début de l'été 1906, alors que toute la famille est en villégiature à Saint-Règle chez les grands-parents des enfants, Gabrielle meurt brusquement le 3 juillet. Elle aurait eu 32 ans trois mois plus tard. 

Signatures de Joseph Gaillard-Tallon et de son épouse Gabrielle
en 1896 (Archives de Paris)
Quatrième époque :  L’association d’Eugène avec son deuxième fils Daniel Charles (né le 14 juillet 1880) et son gendre Joseph Félix Gaillard dit Tallon.
Ce décès brutal a des répercussions sur le fonctionnement de l'entreprise Margueritat. C'est à ce moment que Joseph Félix Gaillard dit Tallon s'associe avec son beau-père Eugène pour gérer les éditions Margueritat qui prennent alors le nom de "Margueritat Père, Fils et Gendre". Le siège social quitte le boulevard Bonne Nouvelle où il était fixé depuis 50 ans et s'installe dans des nouveaux locaux au 7ter Cour des Petites-Ecuries. La Maison Margueritat se modernise, elle a maintenant le téléphone, le numéro 258-26, donc rattaché au central Gutenberg. Et sur le catalogue des instruments de musique de 1906, on peut même acheter une étrange Machine Parlante à disques double face "Odéon". Or ces disques ne sont commercialisés en France que depuis deux ans, ce qui montre la volonté d'innovation de l'entreprise. Notons que cette machine coûte approximativement le prix d'une bonne clarinette à cette époque. 
Catalogue Margueritat de 1906 (coll. DC)
De même, dans le domaine de la présentation des partitions, l'éditeur ose des pages de titre avec une esthétique inspirée de l'Art nouveau. Ci-dessous le "Pecatto d'amore" dédié à la soprano belge Mariette Sully. 
Page de titre d'une partition musicale de 1907
 (Source gallica.bnf.fr / BnF)

Et depuis quelques années déjà, la Maison Margueritat a pris l'habitude d'envoyer son courrier sur de petites cartes postales publicitaires avec au recto quelques lignes de portées musicales. 
Carte postale publicitaire de 1913
(Coll DC)
L'entreprise prend une telle importance que les imprimeries de Saint-Règle ne suffisent plus pour l'impression des partitions musicales et on fait appel, en plus, à des imprimeries parisiennes dont l'Imprimerie Moderne, rue Clignancourt. Le plus jeune fils d'Eugène, Daniel Charles, participe aussi à l'entreprise Margueritat. Il est imprimeur de musique et directeur de la revue "Le Monde Orphéonique", le journal des sociétés chorales et instrumentales. La gestion conjointe "Fils-Gendre" dure pendant six ans, jusqu'à la mort d'Eugène Margueritat le 26 juillet 1912 à Paris en son domicile 41 rue de l’Échiquier. Il avait 63 ans.
En 1914, est publiée une partition prémonitoire, une chanson patriotique avec accompagnement de piano intitulée "Salut ! Petit soldat de France !". Au deuxième couplet on peut lire : "Petits soldats préparant l'Avenir, vous donnerez, sans peur, votre existence pour la Patrie, vous serez forts pour chasser l'étranger"… 
 

Page de titre d'une partition musicale de 1914




Joseph Gaillard-Tallon fait son devoir avec zèle dans la Première Guerre mondiale, il sera fait chevalier de la légion d'honneur.
Extrait base Léonor.
Après les massacres de la Première Guerre mondiale, les années folles relancent toutes sortes de musiques, du tango au fox trot et au début du jazz, et les éditions Margueritat sont toujours au diapason. Elles se diversifient encore en publiant "Petite biographie des grands compositeurs" de Paul Rougnon et du même en 1925 "Souvenirs de 60 années de vie musicale et de 50 années de professorat au conservatoire de Paris" ou de Maurice Galerne en 1928 "L’école Niedermayer : sa création, son but, son développement".
Carte postale publicitaire datée de 1920
Joseph Gaillard-Tallon, veuf depuis si longtemps, fini par se remarier le 28 janvier 1925 avec Oliva Caloue qui n'est autre que la belle-mère (veuve) de son fils aîné Marcel René. Mais il ne profite pas longtemps de ce deuxième mariage, il meurt le 10 octobre 1928 en son domicile 10 rue de Valenciennes, âgé de 56 ans. Les héritiers, chacun pour un tiers, sont ses trois fils, tous mariés depuis 1922, Marcel René, employé de commerce, Robert Eugène, ingénieur de l'Ecole Centrale de Paris, et Henri Gilbert, imprimeur de musique et éditeur du "Monde Orphéonique". 

Cinquième époque : Henri Gilbert Gaillard-Tallon, la quatrième génération (1903 – 1933). 
Henri Gilbert est le seul des trois héritiers qui semble intéressé par la musique. C'est lui qui reprend la gestion de ce qui s'appelle maintenant, en 1928, les "Editions Margueritat", et en sous-titre, "Margueritat, Gaillard-Tallon et Cie". Par une curieuse coïncidence, la femme d'Henri Gilbert, Louise Blondiaux, se trouve être l'arrière petite fille d'un certain Jean-Baptiste Martin, l'aîné des trois frères Martin, célèbres facteurs d'instruments de musique. 
Marque Martin Frères d'une clarinette
en La. A gauche clarinette à 6 clés de Martin Frères.
(Coll. DC)















Malheureusement Henri Gilbert ne restera que cinq ans aux commandes de l'entreprise. Il meurt dans sa maison de Taverny le 21 janvier 1933. Il n'a que 30 ans. Et ses trois enfants, Gabrielle, Bernard et Lucie sont bien trop jeunes (respectivement 10, 8 et 6 ans) pour reprendre l'affaire. C'est alors que Marcel René et Robert Eugène, ses deux frères aînés, qui ne sont pas intéressés par l'entreprise, cèdent leurs parts de la Société Editions Margueritat à Raphaël Joseph Blondiaux, le beau-père d'Henri Gilbert. Il résulte qu'en 1933, Joseph Blondiaux, Louise Blondiaux veuve Henri Gaillard-Tallon, et ses trois enfants mineurs sont propriétaires indivis des quatre mille parts du capital de 400.000 francs de la Société à responsabilité limitée Editions Margueritat immatriculée au registre commercial de la Seine sous le numéro 216561B. En 1934 le siège des éditions est transféré au 20 boulevard Malesherbes à Paris. L'activité de graveur et d'éditeur de musique ainsi que de vente d'instruments se poursuit jusqu'à la Deuxième Guerre Mondiale. 

Sixième époque : la fin de Margueritat : Lucie Gaillard Tallon, la cinquième génération (1927 - ) 

Le 9 mars 1965 les Editions Margueritat sont immatriculées au RCS à l'adresse de 175 rue Saint Honoré à Paris, sans doute sous l'impulsion de Lucie Gaillard-Tallon, la plus jeune des enfants d'Henry Gilbert et de Louise, qui reprend le flambeau de l'entreprise familiale. Dans la Bibliographie de la France des années 1973 et 1974, on remarque encore quelques publications Margueritat, des partitions qui semblent être des rééditions. En 1978, on relève le nom de Lucie Gaillard-Tallon à la tête des éditions Margueritat au 290 avenue Victor Hugo à Fontenay-sous-Bois dans la liste des éditeurs appartenant à la chambre syndicale des éditeurs de musique sérieuse. Dans les années 2000, Lucie,  âgée, s'adjoint l'aide d'un cogérant, il s'agit de François Girard Leduc, né le 7 septembre 1939. François Girard Leduc était un grand monsieur de l'édition musicale, gérant des prestigieuses Editions Leduc, vice président de la SACEM, Président d'honneur de la Chambre syndicale des éditeurs de musique de France (CEMF), Président de la Société des éditeurs et auteurs de musique (SEAM) dont il a été fondateur… Il est décédé le 15 décembre 2016 à Boston (USA).
François Girard Leduc

En 2007 et en 2008, le chiffre d'affaires des éditions Margueritat était de 5000 euros. Le deux décembre 2009, les Editions Margueritat sont radiées du RCS. C'est la fin d'une histoire qui aura duré 165 ans.....



Comment dater un instrument ou une partition Margueritat…
Et les instruments de Musique Margueritat ......
  




Quelques marques Margueritat.
Comme toutes les grandes maisons musicales de la fin du XIX siècle : (Thibouville, Couesnon.......), Margueritat a coté de son métier principal, l'édition musicale, vendait tout ce qui concernait la musique, instruments, accessoires, abonnements de partitions....Cette grande Maison s'approvisionnait sans doute à la Couture Boussey (Thibouville, Martin etc....) pour les vents ou à Château -Thierry chez Couesnon et pour les cordes à Mirecourt......

Pour en savoir un peu plus deux sites  : Celui de Jean Luc Matte et Celui de Denis Watel

Voir aussi : Conte de Noël pour clarinettiste





samedi 14 juillet 2018

Plage et Musique : Préparons nos vacances. "Aller à la plage : de la peur au plaisir".

J.D. Touroude 
(d’après la conférence de J. D.  Urbain professeur à la Sorbonne à Royan Mai 2018).

Aller à la plage est un phénomène récent et il faut l’analyser comme un fait d’évolution de la société. En effet pour nous actuellement aller à la plage, se baigner, est devenu un acte banal mais qui n’était pas naturel auparavant. Mais comme toutes les habitudes acquises, on ne réfléchit plus sur ce fait. Analyser ce phénomène nous change le regard quand nous irons désormais à la plage ! Comment est-on passé d’une conception négative de la mer et de la plage à son opposé en un siècle ! La plage et la mer pour l’homme sont assez ambivalentes. D’abord, la mer était une source de danger, menaçante (pirates , naufrages, noyades, tempêtes, aux limites peu connues, opaque donc stressante et à la profondeur parfois abyssale où devaient se loger des monstres (le film les dents de la mer va réactiver cette peur originelle et son succès va montrer qu’elle reste présente) la mer étant l’endroit où on ne maîtrise plus sa vie (exemple Ulysse et l’Odyssée…)
Malgré ces phobies, la mer va fasciner justement à cause du besoin, propre à l’homme, d’aventures, de braver les dangers, de repousser les limites et de vivre des émotions diverses. Les navigateurs, les marins de commerce et militaires et les pêcheurs, malgré les risques mortels, vont essayer de vivre avec cet élément aux dangers multiples. 
Et puis la mer a aussi ses bienfaits : les pêches (à pied, côtière, hauturière, les marais…) qui permettent de se nourrir, l’eau salée d’où on extrait le sel pour conserver les aliments, la mer qui aussi permet de s’enrichir (pillage d’autres contrées, naufrageurs…). Le littoral et la mer ont aussi leur beauté avec les luminosités changeantes louées par les peintres (par exemple Monet) la musique (Debussy), les poèmes, la mer bleue des affiches, l’exotisme des îles (de la Corse, la Grèce ou Tahiti vantées aussi bien par Gauguin que le Club Med…). La mer comme le reste de la nature est domestiquée par l’homme (enfin il le croit) d’où l’aquaculture, la sérénité de la mer calme et de la marée régulière et toujours recommencée (nous sommes loin des peurs ancestrales !), même la tempête est génératrice de photos, de promenades etc…Il existait auparavant une atmosphère au bord des rivières (les guinguettes du bord de Seine, de la Marne où les dimanches on venait s’amuser, se promener en bateau, se baigner en eau douce, illustrées par les impressionnistes, les baigneuses nues, l’atmosphère bucolique et décontractée, les amis buvant, jouant .... Mais la mer, à l’époque, on la regarde, on se méfie, on se trempe avec réticences.
Puis nous sommes passés de la culture de l’eau douce à l’eau salée Avant on se baignait dans l’eau douce des rivières et des étangs qui étaient proches et non pollués voire on vantait les bienfaits des sources thermales, désormais nous sommes friands de la culture de l’eau salée et des bords de mer si possible lointains ! Le littoral est le bout du monde (par exemple le Finistère : fin de la terre) où se cachent des populations pauvres et/ou pourchassées (les protestants dans le pays royannais). D’ailleurs les populations sont surtout tournées vers l’agriculture et l’élevage et sont souvent dos à la mer se protégeant des furies de la mer.(exemple la Corse). Face à l’évolution des villes, le littoral reste en retard dans une autarcie loin de tout (sauf les grands ports qui au contraire sont ouverts au monde et à ses influences diverses). Actuellement nous voyons l’inverse : les gens veulent vivre sur le littoral, le plus près du bord de mer, les plages sont envahies de maisons pieds dans l’eau et il a fallu la loi protégeant le littoral, (paillotes sur la plage….). La vue sur mer est coûteuse, des villages sur pilotis dans la mer se créent de plus en plus (Maldives…). Cette idée de bout de la terre ou d’île reposante en marge de la grande ville stressante devient essentielle. 
En France, 35 millions de personnes se concentrent sur 4% du territoire national l’été. Ce tropisme balnéaire qui était de 1 personne sur 400 passant ses vacances à la mer en 1900, est passé à 1/40 en 1936 et ½ actuellement. Pour fidéliser les différents publics, les stations balnéaires sont créatives : Des sports nautiques chaque année sont inventés pour les jeunes (les sports de glisse ont le vent en poupe !) le climat doux et agréable des bords de mer attire les retraités (Nice, Royan….) avec nombre d’expositions, conférences et sorties culturelles vantant la région,  les colonies de vacances et maintenant les clubs d’enfants sont légions et puis les stations balnéaires offrent des loisirs en permanence aux touristes badauds pour animer les villes. Face à cette manne financière il existe des rivalités pour capter les clientèles notamment entre le sud de la mer la Méditerranée où le soleil cuit et entraîne une lascivité (Espagne, Grèce, Côte d’azur, Riviera et les plages du nord plus stimulantes et froides de l’océan atlantique avec des vagues qui cinglent… mais aussi entre la France et les autres pays…Comment est-on arriver à ce changement de paradigme ! Plusieurs révolutions vont modifier les choses et les opinions sur la mer et la plage et changer ce monde stable : un événement majeur c’est l’apparition du train, puis des routes (la célèbre Nationale 7), les bateaux (qui reliaient Bordeaux et Royan etc…). Ces moyens de transport vont désenclaver le littoral, (mais aussi la montagne et les campagnes isolées).


Le littoral hostile et méprisé va devenir à la mode : c’est l’apparition des stations balnéaires : (Royan ou Arcachon pour les bordelais, Deauville pour les parisiens, Brighton pour les londoniens, Miami pour les américains…. et la Méditerranée va devenir la côte d’azur avec son climat doux pendant l’hiver (on plante des palmiers, des plantes grasses exotiques pour orner et renforcer l’aspect sudiste, la côte basque (Biarritz , Hossegor…) où les puissants de ce monde du XIXème siècle vont établir des villas superbes, des casinos, des promenades, des loisirs chics, créant une économie du tourisme pour les natifs malgré les chocs culturels entre urbains et peuples du littoral et entre classes sociales aisées et classes populaires pauvres. La mer va devenir aussi une envie puis un besoin de la bourgeoisie petite ou grande (avec la maison de vacances où se retrouve la famille élargie pendant les mois d’été) pour imiter la mode. La station balnéaire est aussi un espace de loisir, de farniente, de modification des habitudes de vie et pour certains c’est un lieu de vacances pour les privilégiés qui se retrouvent. Les voyages, la publicité par les affiches vont fleurir avec le train bleu pour la Méditerranée, le train rouge pour Léo Lagrange voulant démocratiser les plages et la mer pour les classes populaires, le train jaune « appelé train des cocus » aussi pour les maris qui ne viennent que les weekend et laissent leurs femmes pendant la semaine dans ce lieu de perdition qu’est devenue la plage où les corps se montrent de plus en plus… et dont les dragueurs (dragueuses)  ont fait leur terrain de prédilection. En fait ce sont tous des trains du loisir, du voyage, du désir d’ailleurs, de liberté, de changement des habitudes, de changement d’air, de climat et d’environnement, mais aussi de fréquentations



La plage commence à devenir le lieu ou les corps se dénudent et cette érotisation est un facteur du succès rencontré, des vêtements plus légers et souples (fin des corsets, et bientôt de tous les vêtements contraignants!), une vie de loisirs, de plaisirs différents (glaces, chichis, cacahuètes et mascottes vendues sur la plage…  ). Le sport se développe aussi (sports nautiques : natation, voile et sports sur la plage : croquet, volley…). Le grand alibi pour aller dans les stations balnéaires c’est la santé ! et on inverse les notions antérieures car l’idéologie nouvelle est que la mer soigne tout ! Le bain de mer a désormais des bienfaits ! : l’eau salée iodée concurrence les stations thermales, la nourriture basée sur des poissons et produits de la mer sont recommandés… La mer est devenue thérapie. On rassure, on sécurise au maximum pour supprimer la notion de danger. La mer transparente est sans danger (mode des piscines d’eau de mer chauffée, lagons où on a pied, plage en pente douce avec maîtres-nageurs et surveillants secouristes, bouées de sauvetage, leçons de natation, délimitation des zones où on perd pied etc…Les bains de soleil : la peau blanche cachée et si prisée n’est plus à la mode. Le bronzage (solarium thérapeutique) fait son apparition mais il faut se démarquer du bicolore des ouvriers en « marcel » ! On va donc bronzer sur de plus en plus de parties du corps qu’on dévoile peu à peu. L’ évolution du maillot en est l’illustration : costume belle époque, des cabines roulantes puis les tentes de déshabillage, puis des maillots laissant les bras et mollets nus, puis commence l’évolution du corps à moitié montré, à moitié caché qui érotise et permet une certaine sensualité. On va se montrer en maillots d’une pièce moulant les formes pour les femmes, le slip de Tarzan pour les hommes ne cachant rien de leur virilité (« le moule bite »), puis le maillot raccourci en deux pièces de plus en plus petites jusqu’au bikini de Brigitte Bardot qui raccourcit encore avec le string et le monokini avec les seins nus voire la vogue du naturisme. Le soleil a donc aussi des bienfaits ! et c’est la mode de l’héliotropisme (cette notion devient de plus en plus prégnante et s’accentue : on organise ses vacances selon la météo dorénavant !). Le bronzage jusqu’alors méprisé car révélateur d’appartenance à des classes sociales inférieures (paysans et ouvriers du bâtiment) devient tendance avec Coco Chanel en 1930. Mais trop de soleil brûle la peau, l’ambre solaire protectrice est inventée par le fondateur de L’Oréal ! qui fait fortune.
La plage en libérant les corps permet le sport et le fait de se dénuder devant tous oblige à prendre soin de son esthétique et de son corps qui sera vu par beaucoup de monde. La plage s’humanise et la violence potentielle de la mer est plus ou moins domestiquée au moins au bord de mer, clubs d’enfants, sports nautiques, natation… Les hygiénistes et médecins recommandent les bienfaits du soleil, du sport en plein air, de se baigner et de nager !(ce qui était rare chez les natifs du bord de mer, même chez les pêcheurs !). Les Bains de mer : on va à la plage pour voir les autres (besoin de lien social, faire des rencontres, voyeurisme) et se montrer (exhibitionnisme), jouer à divers jeux, assister à des animations et spectacles (musique, vendeurs divers…). Pourquoi passait –on une journée de train plus ou moins confortable pour aller voir la mer et se baigner dans un accoutrement bizarre ? Une des raisons était de se montrer, se croiser avec ses toilettes sur la « croisette », jouer au casino, être entre soi ou côtoyer les puissants et célébrités pour appartenir à la société dirigeante et riche (d’où les extravagances des villas des stations balnéaires ! ). L’homme est un animal social qui a besoin des autres (le hérisson de Schopenhauer : trop près je me pique, trop loin j’ai froid !). La plage est très révélateur de ce phénomène : Dès qu’on arrive sur une plage, l’homme va là où d’autres sont mais on ne s’agglutine pas trop, chacun est jaloux de son territoire (parasol, tente, serviette…) qui doit être respecté par les autres, mais on ne veut pas être seul, avoir la possibilité de contacts, besoin de sociabilité… On y va aussi retrouver des amis ou la famille et on va souvent toujours aux mêmes endroits, on se crée des habitudes, des horaires de rencontres…La plage est néanmoins reflet de la société qui divise. La ségrégation est toujours présente, les plages pour riches puis privées contre les plages publiques, les plages réservées aux blancs et aux autres dans certains pays, les plages réservées aux hommes  ou aux femmes dans d’autres pays, les plages pour les personnes habillées ou nudistes, plages pour les sportifs ou les passifs, le port lui aussi est divisé entre les pêcheurs et les bateaux de plaisance…

La plage est un miroir de la société où on veut être ensemble mais entre soi, du même monde, entre connaissances acceptées de son réseau et pourtant isolées (les gens lisent beaucoup sur la plage….) une foule solitaire composée de solitudes agrégées. On voit parfois un partage de l’espace entre personnes, ceux du matin, ceux de l’après midi, pas les mêmes personnes avec des stratégies d’évitement …ainsi ceux du golf ne côtoient pas ceux du camping, pas les mêmes endroits, les mêmes plages, les mêmes horaires ….  allant vers une ghettoïsation des publics. Les congés payés nés en 1936 vont créer un engouement pour les voyages mais sur les 5 millions de salariés seulement 10% vont alors à la mer (la plupart vont à la campagne dans leurs familles ou restent chez eux) mais cette intrusion sur les plages des classes populaires a marqué voire choqué certaines stations balnéaires bourgeoises ….La plage s’est quand même démocratisée peu à peu à partir de 1950 car les usines ferment un mois entier (juillettistes, aoûtiens) et  les terrains de camping émaillent tout le littoral. Le bord de mer c’est aussi la promenade, sur la plage pour ceux qui veulent montrer leur corps, sur la croisette pour ceux qui montrent leurs toilettes à la mode. L’important c’est de se montrer, se rencontrer, voir la comédie sociale des autres sur un banc ou dans des terrasses de café et de glacier. On consomme et ce voyeurisme est essentiel pour faire passer le temps agréablement : les hommes plongent dans les flots (même pas froid, même pas peur !) se prenant pour Weissmuller en Tarzan alors que les femmes au maillot collant en lycra sortent des flots lentement comme Ursula Andrés dans James bond ou la Vénus de Botticelli en sortant de l’écume de la mer …. Pendant que les enfants font des châteaux et se battent contre l’avancée de la mer … tout un spectacle qui suscite nombre de commentaires….En conséquence, les natifs voient leur environnement se bouleverser : constructions sur les rivages, bétonisation plus tard, économie spécifique lié au tourisme, des nouveaux emplois, du travail, leurs valeurs bouleversées mais le progrès et le développement est indéniable et ils profitent de cette économie du tourisme qui booste leurs activités et leur permet de résister plus ou moins à l’exode rural . Bien sûr face aux hygiénistes et hydrophiles, il y avait les détracteurs moralistes et religieux qui voyaient les gens s’exhiber avec des tenues de plus en plus légères (en 2018 beaucoup de pays interdisent encore de se dénuder à la plage pour cause morale mais n’empêche pas le voyeurisme des mêmes pour les « étrangères dévoyées »).
Les détracteurs blancs refusent aussi la couleur du bronzage « qui font de nous des métis, de rester sur la plage gluants comme des moules sur le rocher, ressemblant à des poulets rôtis cuits en série, de personnes étalant leurs corps voire leur graisse avec indécence, sans pudeur, de nymphes en chaleur (les sirènes d’Ulysse sont réactivées, la femme tentatrice aussi et où les dragueurs et voyeurs ont des fantasmes face à cette érotisation des corps »… les propos injurieux ne manquent pas par de nombreux auteurs (Morand, les frères Goncourt…). Pour calmer cette polémique, on a contenté les hygiénistes adeptes du corps nu ou du maillot moulant et les moralistes adeptes de la nécessité de cacher les corps. C’est ainsi qu’est apparu le maillot rayé où les rayures blanches hygiénistes qui permettent d’entrevoir sont aussitôt contrées par les rayures bleu marine qui cachent et ce compromis sera accepté et devenir l’uniforme marin des touristes….La plage est devenue désir, passion mais symptôme d’une société qui rêve et qui critique et redoute ce désir de liberté et de changement. Le bain devient donc fondamental (société de bains de mer, stations balnéaires, clubs…). Ce tropisme balnéaire s’amplifie et la peur de faire trempette (qui a eu connu des crises de peur paniques même mortelles cardiaques) est devenue banale.

La référence à l’ailleurs va évoluer vers l’exotisme, des îles, Caraïbes, Tahiti (le paréo en 1950), vont créer un univers spécial, libéré, de mise en scène extra culturel déconnecté des réalités, un monde clos avec des inconnus mais sélectionnés (notamment par l’argent). Cette sociabilité entre soi permet de ne pas chercher à rencontrer ou subir les autochtones (qui travaillent en coulisses). Il faut se libérer de la société où on vit d’ordinaire, qui contraint, qui bloque…  et si on regarde la mer c’est pour tourner le dos au monde. En fait on recherche, une île (réelle ou psychologique), un havre de paix avec une vie satisfaisant néanmoins des besoins essentiels : une alimentation différente voire exotique, du sexe (les fameux amours de vacances), les loisirs variés liés au plaisir de la mer mais aussi la sécurité dans un monde protégé voire clos des clubs, un cocooning voire un huit clos (croisières, Center Park, campings, clubs…, où on peut s’enfermer dans une forteresse du bonheur, se protéger de l’environnement dans une sérénité et une tranquillité entre soi. Cette foule solitaire où chacun est isolé mais connecté avec le monde et les siens (smartphone, walkman…). Trigano avec le club Med reprendra l’idée belge de réinsertion des prisonniers de guerre pour recréer une atmosphère d’oubli du passé tout en créant un nouveau lien social de bonheur sans conflits, où on est libre, où on peut être seul ou ensemble récréant des couples, une tribu. Désormais la culture balnéaire est un besoin pour tout le monde et s’internationalise (le club Méditerranée possède des clubs dans le monde entier, et appartient aux financiers chinois ! par exemple) , les clubs de plage, pour enfants, adolescents, adultes avec animation, activités pour seniors …L’attrait de la plage et de la mer qui semblait incongru au XVIIIème siècle, la mode des puissants au XIXème (la belle époque), la mer pour tous avec sa démocratisation au XXème siècle deviennent au XXIème siècle un lieu incontournable pour les vacanciers du monde entier.  
  


mercredi 20 juin 2018

Musique de jazz et peinture abstraite. 2ème Partie

José-Daniel Touroude 

Après la deuxième guerre mondiale, les acheteurs et les marchands émigrés, mais aussi les fondations et les musées alimentés par des donations importantes entraînent un certain tropisme des artistes vers les USA, car les enchères et les achats se font surtout aux USA. Les USA devenus riches achètent les tableaux qualifiés de «dégénérés», les marchands français vendent de plus en plus aux USA (les cubistes, les fauves, les surréalistes….), les USA récupèrent aussi nombre de tableaux perdus, volés, cachés pendant la guerre et les artistes américains fertilisés par les artistes modernes réfugiés deviennent essentiels. Un des plus importants est Pollock.


Pollock est aussi un passionné de jazz, fasciné par tous ces artistes d’avant-garde européens, admirateur de Picasso, fasciné par la psychanalyse de Jung.  A l’inverse, des jazzmen comme Richard Clay sera inspiré et fera référence à la célèbre période bleue de Picasso avec « blue period » alors que Nando Michelin lui sera inspiré par Kandinsky et créera un morceau appelé «Vassily Kandinsky». Kandinsky résumera d’ailleurs l’état d’esprit des artistes modernes en écrivant «représenter un objet (ou un sujet) nuit à la peinture, seul compte la résonance intérieure de l’artiste. » Pollock fera une peinture libre, spontanée, où tout s’inverse : d’abord la couleur (pot de peinture troué et peinture sur le sol « le dripping » puis vient le dessin (alors que toute l’histoire de la peinture est d’abord un dessin, puis la coloration de peinture). Ainsi « Mural » de 1943 de Pollock  où il abandonne dessin, fond et figure.
"Mural" de Pollock de 1943.

L’expressionniste américain, instinctif, inconscient, primitif, spontané, décontracté, provocateur, avec des couleurs et des sonorités nouvelles comme le thème de Duke Ellington « the Mooche » improvisation contrôlée. 

«L’art automatique» de Pollock c’est laisser l’esprit flotter, les doigts libres et on peut improviser sans grilles ni partitions mais dans la liberté (enfin relative car la moitié est au moins programmée par les milliers d’heures de travail et de son répertoire, l’autre moitié il est vrai est plus aléatoire selon l’inspiration du moment).


D’autres peintres seront influencés par le jazz comme Léger, Otto Dix  et bien d’autres. On retrouvera cette recherche de liberté et de spontanéité dans le mouvement Cobra des peintres belges. Matisse peint plusieurs tableaux inspirés du jazz «Il faut que la peinture serve à autre chose qu'à la peinture... " dira Matisse. Ainsi dans son tableau « la tristesse du roi » (Salomé qui danse) liberté, papiers découpés, pas de dessins que des couleurs. Il inspirera des jazzmen comme le grand saxophoniste français Guy Lafitte avec son morceau  "Matisse" . Robert et Sonia Delaunay avec «Rythme 1932» puis "rythme sans fin" en 1934 puis « Rythme n°1 » en 1937 seront aussi fasciné par le Jazz.  Robert Delaunay maîtrise les cercles de couleurs différentes liés aux réflexions sur les cercles de couleurs primaires, complémentaires, antagonistes obligeant l’œil à ralentir ou à accélérer créant un rythme saccadé identique au jazz. Warhol peint «Fox Trot»  qui représente un diagramme de pas de cette danse. 
Warhol, Fox Trot.
Autre peintre fondamental passionné de jazz, Stuart Davis dessinait et peignait dans les clubs de jazz, ami de nombreux jazzmen dont Duke Ellington qui l’a beaucoup inspiré, admirateur de Diego Rivera qui faisait ses superbes fresques à Mexico, de Matisse, des Dadaïstes, il va être un des créateurs de «l’art dans la rue»  (un des slogan repris en Mai 1968 par l’école des beaux arts). Précurseur du Pop Art, cool, décontracté, à la sortie de la guerre mondiale, il peint  « The Mellow Pad » ou en 1951 « Owh in san pao » avec des mots dans la peinture.
Stuart Davis : « Tropes de teens » 1956  inspiré de la musique de Duke Ellington « It dont’t mean a thing »
Comme son ami Mondrian, Stuart Davis est fasciné par l’optimisme et le dynamisme des USA, du rythme trépidant et débridé de la ville et de la vie moderne industrielle. Le jazz avec le swing devient la musique populaire de cet état d’esprit de vivacité, que le rock continuera. Le peintre est de son époque, en interaction entre l’homme et son environnement, l’espace, le temps, les énergies, le émotions, l’ambiance, les couleurs, le rythme, les sons …
"For internal use only" de Stuart Davis.
Stuart Davis annonce le Pop Art et utilise les grilles d’accords de jazz  « the Mellow Pad » en 1951. Plus récemment Jean Michel Basquiat improvisait sa peinture sur des thèmes de jazz et a fait seul ou avec A. Warhol plus de 30 toiles influencées par Billie Holiday et Charlie Parker alors que D. Hammons  avec « Chasin’the blue train » rendait hommage à John ColtraneEn retour, des jazzmen voudront aussi colorer la planète comme Fabien Degryse avec son thème " painting the planet", ou Gregory Porter «painted on canvas» ou Jacky Terrasson « gouache». Actuellement le jazz et la peinture font encore bon ménage et s’influencent réciproquement comme par exemple dans les expressions du « sound painting ».