lundi 14 avril 2014

Transfert d’expériences à des jeunes clarinettistes prometteurs.

par Touroude José-Daniel
L’objectif est de partager ce que certains grands clarinettistes m’ont enseigné…
 La différence entre le son produit et le son écouté
Ecouter un morceau de clarinette paraît simple mais subjectif car elle est la résultante de nombreuses interventions. Voici quelques conseils nés de la pratique et transmis par de grands clarinettistes aux cours de master-class qui m’ont été fort utiles.
Premièrement vous avez bien travaillé et vous êtes prêt à jouer devant un public qui va vous écouter. Mais vous devez vous poser quelques questions préalables autour du thème : Le musicien amateur, et a fortiori professionnel, devra analyser chaque composante car en effet plusieurs facteurs et acteurs interagissent.
Eddie DANIELS
D'abord le compositeur qui écrit une partition pour exprimer quelque chose, pour rechercher des couleurs, des nuances, un son parfois très particulier (exemples glissandos notamment pour Gershwin et Artie Shaw, les ¼ de tons de la musique contemporaine, les growls…) Le musicien doit être l’interprète de ses intentions.
Ecouter les deux versions du Concerto d'Artie Schaw.
Concerto d'Artie Schaw par Philippe Cuper
Le même concerto par Artie Schaw.
D’accord certaines oeuvres sont insipides même avec le meilleur clarinettiste ! D'autres chantent toutes seules, certaines sont écrites n'importe comment, d'autres coulent facilement grâce à la connaissance de la clarinette par le compositeur. Ainsi Mozart, Weber, Brahms... connaissaient parfaitement, grâce à leurs amis clarinettistes, les possibilités et les limites de l'instrument.
Se replacer dans le contexte, dans la personnalité du compositeur, dans l’écriture et l’analyse de l’œuvre sont essentiels. Je me rappelle que dans certaines master-class, on analysait et on écoutait plus d’explications qu’on jouait de notes ! notamment lors de stages de musique contemporaine où chaque son parfois étonnant crée souvent des analyses longues et parfois très intellectuelles et acoustiques… Mais le pire est d’avoir le compositeur au 1er rang ! et qui vous écoute avec sa partition. Là il faut regarder l’horizon ou se scotcher sur sa partition…
Clarinette "Spirit" de Leblanc.
2° La qualité de l’instrument : il y a des clarinettes à tous les prix, dans tous les matériaux et avec des qualités très diverses. Il y a beaucoup de subjectivité sur les marques car n’oublions pas que le son de la clarinette provient plus de la perce (polycylindrique actuellement) que du matériau utilisé… mais ce principe rappelé, certains préfèrent le bois d’autres des matériaux composites (green line) voulant remplacer le bois à forte densité… Le débat reste ouvert, quand aux marques, c’est vraiment subjectif et toujours l’objet d’âpres discussions.
Cela dépend de votre morphologie et du style de musique (les jazzmen préfèrent Selmer, les classiques Buffet Crampon, ou Leblanc…pour rester que dans la facture française) 
L'état et le fonctionnement de l'instrument est aussi fondamental (exemple : des petites choses insignifiantes mais qui en concert peuvent s'avérer fatales : un ressort qui ne répond pas assez bien, un liège décollé qui entraine un cliquetis de castagnettes à chaque mouvement de la clé, un tampon usé qui garde l'eau et fait trembler la note etc...)

Le clarinettiste doit être un peu maniaque avec son instrument. (je ne remercierai jamais assez René Barras clarinettiste solo des concerts Lamoureux et de l’armée de l’air d’avoir été si tatillon pour m’intérioriser cette notion). Mais le son n’est pas principalement lié à la qualité de la clarinette mais au clarinettiste. Il faut toujours nettoyer son instrument avec un écouvillon (entre les mouvements) même devant le public car pour des raisons visuelles c’est préférable que de faire gouter des goutes de salive/condensation de l’air humide de sa clarinette devant tous mais aussi pour des raisons techniques afin que le son ne soit pas altéré.
Jacques Lancelot.
La valeur du clarinettiste, notamment de son embouchure (l’essentiel pour Jacques Lancelot), c'est à dire l'adéquation du bec et de l'anche avec le clarinettiste qui va produire l'émission de la colonne d'air. Selon l’hygrométrie et votre tonus, l’anche impeccable de la veille ne sonne plus de la même façon… certains ont des véritables rituels en la passant sous l’eau chaude du robinet avant de jouer, d’autres l’humectant dans la bouche x temps…  d’autres en ayant leur boite d’anches régulièrement jouées, mouillées et annotées selon leurs qualités…. et faisant 1/4heure de sons filés avant de jouer les gammes en tierces et les arpèges brisés ! (merci à l’autrichien A. Prinz clarinette solo de l’orchestre de Vienne qui tant qu’on avait pas le son adéquat avec l’œuvre présentée, ne permettait pas que l’on joue !)
Benny Goodman passait toujours des heures avant de trouver la bonne anche et le son qu’il voulait mais d’avoir été perfectionniste lui a permis de jouer n’importe où, même dehors à Central Park ! ah quel souvenir ! 
Ecoutez le début du concerto de Copland par Benny, c’est une référence d’un beau son de clarinette.
Le clarinettiste doit maitriser son trac, respirer, faire de la gymnastique faciale pour détendre sa cavité buccale pour avoir un beau son, voire faire des vocalises comme un chanteur. Evidemment des petites maladies comme les rhumes, mal aux dents, sinusite, otite etc….vont perturber le son et peuvent avoir de conséquences importantes. Etre clarinettiste c’est aussi maitriser la technique de l’instrument, posséder des capacités respiratoires (le travail de respiration abdominale et le taux d’oxygénation sont essentiels) et auditives pour corriger, en temps réel, les sons produits. Pour cela il faut travailler, s’enregistrer sans cesse et s’écouter ! mais en sachant que le public va entendre autre chose ….
Nouvelle salle de concert de 2400 places à La Villette pour la Société
Philharmonique de Paris.
4° Les qualités acoustiques du lieu où l'on joue (plein air, bonne ou mauvaise salle, trop grande avec un retour du son plus ou moins bien perçu par l'instrumentiste qui ne peut adapter son jeu...). Les sons sont filtrés par la distance et le pouvoir directionnel de la clarinette. Jouer en bougeant ne donne pas les mêmes sons pour l’auditoire et il faut éviter de tourner l’instrument à gauche et à droite. En effet le spectre sonore subit des déformations et en changeant de position en cours de jeu, les angles de réflexion des sons changent, le rayonnement est différent, la réverbération rajoute du flou et enveloppe les sons. Par exemple le jazzman Eddie Daniels va fixer un micro sur sa clarinette, ce qui lui permet de bouger. Mais jouer raide comme un piquet n’est pas très visuel pour le public, ni de faire des contorsions de charmeur de serpent comme certains !
La réverbération de la salle est aussi importante, certaines salles ont une acoustique formidable et d’autres couvertes de moquettes, de fauteuils moelleux et de tapis au contraire sont des véritables éteignoirs de son et on a alors l'impression de jouer sous des couvertures ! Toujours frustrant. Je sais chez vous c’est différent ! et dans une salle de bains, tout le monde a un son clair et lumineux valorisant mais tellement trompeur sur sa sonorité réelle. Répéter en salle vide puis jouer en salle pleine est toujours source de désillusion, le son n'est plus le même ! et vos pianissimi délicats en salle vide deviennent un petit son étouffé que l’on entend plus au 10ème rang lors du concert une fois la salle pleine.
Selon la place aussi que l'on occupe dans la salle, le retour du son sera différent et le
clarinettiste n'aura pas le même son. (Nous avions beaucoup travaillé avec l’anglais G. De Peyer cette notion dans l’église de Saint François d’Assise à Assisi en Italie… où on a joué dans tous les endroits même les plus incongrus pour écouter les différences ! très révélateur…)
Gervas de PEYER.
 5° La température est aussi importante pour la variation du son.
La clarinette froide est fausse et il faut 5 minutes pour la chauffer (au départ entre l'air chaud expulsé et la clarinette froide, il peut y avoir 10° de différence !). La clarinette peut jouer dehors dans le froid mais elle baisse facilement d'un quart de ton et surtout cela déséquilibre la justesse des notes entre elles. La célérité du jeu augmente avec la température ce qui entraîne une augmentation de la fréquence donc de la hauteur des notes. Ceci est problématique quand on change l’instrument au cours du concert voire du morceau !  
Le clarinettiste borgne par José Claude Frappa (1854-1904).

6° Les autres musiciens avec qui il faut toujours s'accorder dans tous les sens du terme. D’abord dans le sens du même diapason à 440 Hz, ce qui est dorénavant plus facile sauf si certains ont des instruments anciens ! mais aussi s’accorder dans l'interprétation musicale ce qui est plus difficile surtout si on a peu de répétitions et enfin surtout s’accorder psychologiquement dans la confrontation des personnalités ce qui est encore beaucoup plus ardu, les egos des musiciens étant parfois assez importants !  C’est vrai qu’on ne peut s’exposer sur scène et prendre des risques sans cesse et avoir une  personnalité introvertie et avoir envie de passer inaperçu. Jouer les quintettes de Mozart, Weber, Brahms, Reger, Hindemith… avec un quatuor à cordes constitué qui a son mode de régulation est toujours source de discussions parfois véhémentes ! De toutes façons, les autres musiciens jouent toujours trop fort ! et couvrent la qualité de vos nuances et de votre sonorité.
(Merci à Jean Pasquier du trio Pasquier de nous avoir martelé ces notions essentielles de la musique de chambre sur le fait de s’accorder sans cesse dans tous les sens du terme). 
Il faut aussi s’accorder avec le public. Jouez vous pour lui ou pour vous ou pour suivre un programme établi par d’autres ? De toutes façons, une pièce mettant en valeur un beau son emportera tous les suffrages...
7° L'auditeur en concert qui a des capacités auditives et / ou musicales très variées, parfois limitées et qui peut en plus émettre des bruits gênants (toux, raclements de fauteuils, voire bavardages...). L’auditeur est-il intéressé ou non par la musique et par la clarinette, au moment où vous jouez ? Parfois c’est dur de convaincre pour le musicien, certaines musiques sont ardues. (« Mais c’est ton job de séduire et de convaincre ! » indiquait le clarinettiste suisse Thomas Friedli). L’auditeur est-il perturbé par la vue, un détail vestimentaire des musiciens ou écoute t-il vraiment la musique ? Jouer avec une chanteuse jeune et jolie qui a une jupe fendue et un décolleté vertige est une épreuve pour le clarinettiste qui joue le trio de Schubert !
Par contre si on joue du Benny Goodman, cela stimule le swing…Les qualités de perception auditives sont différentes pour chaque mélomane et ses conditions d'écoute varient selon les moments.
8° L’auditeur solitaire:
D’autres facteurs sont à prendre en compte si on écoute la musique indirectement. Les qualités des micros ou de l'enregistrement sont alors fondamentales. Les manipulations de l'ingénieur du son vont encore modifier le timbre émis et bonifier la sonorité, réduire les fréquences et les imperfections voire les erreurs de l'instrumentiste. La qualité des supports deviennent essentiels (chaine hi fi, poste de radio, disques, enregistrements numériques...) et les bruits qui entourent la réception de la musique. Chaque maillon de la chaine peut modifier, voire déformer le son attendu et/ ou produit.
Écouter de la musique est vraiment subjective. Le plaisir que l'on en retire encore plus !
La vie ne peut s’accompagner qu’avec de la bonne musique et comme disait le poète Verlaine « de la musique avant toute chose ».  Maintenant il faut arriver à l’avance, connaître la salle et régler tous les problèmes pratiques… et il y en a !  
Ne comptez pas sur les autres et vérifiez tout sans cesse (la chaise, le pupitre, les partitions, les lumières etc…) car sinon vous aurez des surprises et le son produit malgré tous vos efforts sera parasité et ne sera plus le son que le public doit écouter.
 
Maintenant à vous de jouer….  et beau son !


Ensemble de clarinettes de Paris.
 






samedi 29 mars 2014

COUSINEAU Père et Fils facteurs de Harpes et de clarinettes à Paris ?

Une jolie clarinette en Ut à 5 clés de la collection de José Daniel TOUROUDE nous laisse songeur ; en effet elle porte la marque : "COUSINEAU Père et Fils à Paris".

C'est l'un des seuls instruments à vent portant cette marque que nous connaissons.
 
Seul le pavillon porte cette marque assez effacée. La clarinette est en buis, baguée ivoire à cinq clés carrées en laiton ; la facture est particulièrement fine en particulier le guide creusé dans le bulbe pour la clé de Mib.
 
Cette clarinette a sans doute été réalisée par un facteur inconnu (où par l'atelier de Cousineau ?) vers 1810.
Les COUSINEAU père et fils étaient des facteurs de harpes très célèbres. Le père Georges COUSINEAU (1734-1800) était facteur de harpes et de guitares, "mais il vendait instruments et œuvres musicales, témoin cette étiquette collée à l'intérieur d'une contrebasse à trois cordes" du musée de la musique de Paris : "Rue des Poulies, vis à vis la colonnade du Louvre, à la Victoire. Cousineau, luthier, fait et vend harpes, lyres, violon, violoncelle, contrebasses, pardessus de viole, alto-viols, guitares, violes d'amour, mandolines, sistres et autres instruments de musique. Il vend aussi des cordes de Naples et tient magasin de musique française et italienne. Son épouse (Madeleine RENAULT) grave la musique". (Constant PIERRE "les facteurs d'instruments de musique" 1)
Détails d'une harpe de Cousineau père et fils vendue à Drouot.


Il avait fait son apprentissage à Paris en 1750 chez le luthier François LEJEUNE : A la Harpe Royale" et obtenu son brevet de maîtrise en 1758. Très curieux il s'intéressait à toutes les nouveautés  et même à l'harmonica.
"En 1775, Cousineau s'adjoignit son fils Jacques Georges COUSINEAU (1760-1836), lequel entra le premier avril 1776, en qualité de harpiste, à l'orchestre de l'opéra, qu'il quitta le premier janvier 1811....En 1772 COUSINEAU père joignit à son commerce, la vente des pianos anglais, ce qu'il faisait savoir dans les papiers publics : "le Sieur Cousineau vient de recevoir des piano forte d'Angleterre des meilleurs facteurs". (1)
Jacques George COUSINEAU (BNF).
Vers 1780 Cousineau père remplace les crochets de harpes par des béquilles, ce mécanisme ne modifie pas l'axe de la corde qui tient ainsi plus longtemps l'accord.
Piano Forté portant la marque Cousineau. (Musée de Bruxelles)
"En 1781, il voulut donner à la harpe, la facilité de produire les ré, sol, do, et fa b et les ré, la et si # par l'adjonction d'un second rang de pédales, ce qui en portait le nombre à 14 et procurait 21 demi-tons, résultat que Sébastien ERARD devait obtenir plus pratiquement quelques temps après par le double mouvement des sept pédales ordinaires". (1)
"La leçon de harpe de la demoiselle d'Orléans" : par Jean Antoine GIROUST (1753-1817).
Représentation d'harpes de Cousineau dont une harpe d'enfant.
 En 1781 également Cousineau obtient le titre de "Marchand luthier de la Reine" et en 1784 il est nommé "Luthier ordinaire de la Reine". En 1789, la raison sociale devient "Cousineau père et fils, marchands luthiers à Paris".
 Cousineau père acquiert en 1798 d'un amateur belge, Jean Michel RUELLE, le secret d'un mécanisme nouveau, les chevilles tournantes. Les demi-tons sont obtenus par la cheville même où sont attachés les cordes, sans le secours de la pince ou du crochet, par le mouvement de rotation de la cheville sur son axe.
 
Dessin des chevilles tournantes du Brevet de 1799. (INPI)
 Mais l'inconvénient réside dans le fait qu'il y a des perturbations continuelles de la tension des cordes, qui ne peuvent garder l'accord et cela à nui à cette innovation. Jacques Georges Cousineau qui était de 1804 à 1809 le maître de harpe de Joséphine de Beauharnais avait réalisé un modèle à chevilles tournantes pour l'impératrice (voir l'illustration ci-dessous).
Harpe à chevilles tournantes pour l'impératrice Joséphine.
(Musée de la musique de Paris)
Après le décès de sa première femme Adélaïde BOURGUIGNON, il épouse le 4 avril 1815 à Paris Amélie Louise SEJAN (1797-1890), la fille d'un célèbre organiste Nicolas SEJAN (1745-1819), titulaire des orgues de Notre Dame.
 
Nicolas SEJAN organiste de Notre Dame de Paris.
 Jacques Georges a écrit des sonates pour harpes et écrit une méthode célèbre pour la harpe. Le père Georges était membre fondateur de la loge : le Point Parfait et celle des Amis de la Liberté ; son fils a écrit une marche des Samnites pour le point parfait en 1802.
 
Jacques Georges Cousineau est décédé à 75 ans le 11 janvier 1836.
 
Atelier d'un luthier selon l'encyclopédie de Diderot.




mercredi 5 mars 2014

Mars 2014 : Derniéres nouvelles du monde des instruments anciens et des facteurs d'instruments.

Un footballeur au secours de la célèbre maison MAUGEIN de Tulle.
Laurent Koscielny, joueur à Arsenal et footballeur international, a investi une partie des 600.000 euros nécessaires à la reprise des accordéons Maugein à Tulle. En grande difficulté financière, l'entreprise est l'une des dernières fabriques d'accordéons en France.


Et pas n'importe quel footballeur, puisque c'est Laurent Koscielny, joueur d'Arsenal , et international avec les Bleus qui né à Tulle en 1985, et formé dans l'équipe de foot de la ville a décidé de secourir cette entreprise centenaire. Les footballeurs sont suffisamment critiqués pour souligner cette initiative.
Le portrait du "Johnny HALLIDAY" du XVIIIe siècle vendu à Pau.
                                                           
Le portrait de Pierre Jélyotte (1713 –1797) est passé en vente à Pau. Ce superbe tableau représente un des plus célèbre chanteur d’Opéra, comme haute-contre, sous le règne de Louis XV, qui tint, jusqu’à sa retraite en 1755, les grands rôles du répertoire. Il interpréta notamment en 1745, devant le roi et la cour, le Platée de Rameau. Il était aussi violoniste et violoncelliste, notamment chez la marquise de Pompadour, ainsi que compositeur (Zélisca, 1745).
 SAX200- Exposition Adolphe Sax au Musée des Instruments de Musique de Bruxelles.   
                 
 
Pénétrez au sein-même de l'univers d'Adolphe Sax : Un univers à la fois musical, industriel, commercial et personnel. Grâce aux objets et documents, présentés (dont des pièces uniques et/ou inédites !) mais aussi grâce aux sons et images, fixes ou animées.
L'exposition aborde différents aspects évocateurs de sa vie et de son œuvre, qui sont présentés en thèmes bien distincts : Sax inventeur, Sax entrepreneur, Sax intime, Après Sax, etc.
Vous avez le temps du : 8 février 2014 au 11 janvier 2015                         
 
Une clarinette avec une marque inconnue ?
 
Passée en vente à Lyon cette clarinette en buis, baguée en corne à 6 clés en laiton, portant la marque J.F. VALOTTE à Perpignan. (Si vous avez des infos.....)
 
Et l'événement de ce mois de mars, la vente d'un clavecin exceptionnel !                                                                  
 
 
Le 25 mars sera vendu par maître Lefur à Paris un clavecin exceptionnel de Hieronymus Albrecht HASS de Hambourg, daté de 1740. Il est exceptionnel parce que il a trois claviers FF-13 sans FF# (fa-1 à fa-1#), 60 notes 3 claviers et 6 jeux Clavier du haut: 8' jeu nasal 8' pieds de biche (commun à ce clavier et à celui du milieu) Clavier du milieu: 8' pieds de biche 4' 8' Clavier du bas: 16' 2'. Clavier orné d'une exceptionnelle marqueterie d'écaille de tortue, bois précieux et ivoire. La caisse et le piètement sont richement décorés sur un fond en trompe-l'œil imitant l'écaille, et d'un motif de "chinoiseries" doré sur fond noir et rouge.
 
 L 'intérieur du couvercle peint de la présentation du clavecin par le facteur à son commanditaire, personnage féminin de haute lignée. 
 

 
Le clavecin présenté ici est une pièce d'exception. Il s'agit certainement de l'instrument le plus important existant au monde dans le domaine de la facture des instruments " à claviers". Sa particularité est de comporter trois claviers d'origine, dans un état exceptionnel. Une confirmation historique que les jeux de 16'(1) étaient bien connus des anciens, comme l'affirmait Pleyel sur les chapiteaux de sautereaux d'après les conseils de Wanda Landowska. Ce clavecin compte 60 touches et possède un très rare " étage de cordes" de 2' sur trois octaves des basses. 
Hieronymus Albrecht HASS était un facteur très réputé dont la famille s'est installée à Hambourg avant 1711. Les musées de Barcelone, Bruxelles ou Oslo comptent plusieurs instruments de sa facture. Il construisit ce clavecin en 1740. Il appartint notamment à la famille Jouvenel qui s'en sépare en 1964 pour devenir la propriété du célèbre claveciniste Rafael PUYANA, qui fut comblé de sa qualité.
 
Le décor du couvercle a donné lieu à diverses interprétations. Certains spécialistes ont pensé que l'instrument avait été fait pour Catherine II de Russie. Mais la présence des monuments peints à l' arrière plan évoque l'architecture espagnole ou portugaise. Messieurs Andréa Restelli, facteur à Milan, et Olivier Fadini, semblent en mesure d'affirmer qu'il est plus plausible qu'il ait été alors la propriété de Maria Barbara de Braganza, fille du roi du Portugal et claveciniste émérite. Elle avait pour professeur à Lisbonne Domenico Scarlatti, lequel la suivit à Madrid lorsqu'elle devint Reine d'Espagne. D'après une gravure du Site Réal de Aranjuez datée de 1775 (Résidence d'été de la Reine), on retrouve les bosquets, le monument polygonal et les fontaines à l'identique du tableau peint sur le couvercle de l'instrument présenté.
Estimation : 1 500 000 Euros à 2 000 000 euros, si vous avez quelques économies...espérons qu'un musée ou un musicien aura la bonne idée de l'acquérir.






lundi 24 février 2014

Dupinophone, la clarinette pour tous : utopie républicaine.

Par José Daniel Touroude.
 
A la fin du XIXème siècle, la IIIème république apporte son idéal d'instruction généralisée du peuple. Les instituteurs, hussards noirs de la République, sous l'impulsion de Jules Ferry sont chargés d'éduquer le peuple rural en voie d'industrialisation et d'urbanisation mais aussi de le couper de l’influence de la "religion, des superstitions et croyances irrationnelles".
Un des nombreux buts était de faire accéder les savoirs de base au peuple mais certains ont inclus l’art également, notamment la culture musicale : savoir chanter (la marseillaise et chants patriotiques bien sûr) mais jouer si possible avec des instruments, des mélodies simples de la culture populaire en contradiction avec la «grande musique» savante et élitiste bourgeoise.


Enfant jouant du Mirliton.
L’art devait être populaire et dans la rue. Le but poursuivi était de donner envie à tous de faire de la musique simple et accessible aussi bien sur les plans techniques que budgétaires.  Ces innovateurs, présentés comme philanthropiques, s'inscrivaient dans un projet de société égalitaire (le socialisme utopique de Proudhon) où l'accès à la culture et à la musique passent par une sensibilisation des capacités musicales du peuple. En effet la majeure partie du peuple, encore rural, ne peut ni apprendre la musique, ni exprimer ses dons, ni même écouter de la musique sauf en de rares occasions (à l’église avec des chants religieux, à l’armée avec les musiques militaires, avec l’orchestre de village pour danser).
C'est dans ce contexte que, modestement, certains inventeurs originaux  et utopistes apporteront leur contribution à l'éducation musicale du peuple, en créant d’autres instruments simples et novateurs voire simplistes et loufoques.

Dupin et autres facteurs utopistes :

Dupin voulait faire oeuvre pédagogique et républicaine. Il voulait participer à l'éducation des masses en fabriquant une sorte de clarinette minimaliste et simplifiée, pour non musiciens, reprenant les principes acoustiques de cet instrument, lui le spécialiste des tuyaux d'orgues.

Dupinophone (Jean Luc Matte)
 
Le dupinophone n'a pas la prétention de  concurrencer les instruments de l'orchestre mais d'initier à la musique ceux qui en sont privés.  Le dupinophone a un but humaniste «afin que l'élève puisse avoir un aperçu de ce qu'on appelle la musique, vocation qui de nos jours se trouve à la portée de tous...» (préface de la méthode de J Dupin qui accompagnait l’instrument)  
Dupin était républicain voire anarchisant sur les règles d'apprentissage de la musique. En effet il indique que «pour obtenir les notes chromatiques, c'est à la convenance de l'instrumentiste. (demi trous, doigtés fourchus, doigtés factices)... et que l'on peut faire à son idée.... »
Sa méthode de dupinophone laisse une liberté de doigtés pour jouer des petites mélodies car les possibilités pratiques de l'instrument sont réduites.

Collection J.M Renard.
C’est l’opposé de la méthode Klosé et des méthodes autoritaires et rationnelles de l'enseignement de la clarinette au conservatoire. La musique devient un jeu, producteur de sons, pour faire plaisir et se faire plaisir, s'initier aux mélodies et non un apprentissage pour devenir musicien diplômé. La pédagogie par la découverte, par le jeu et par essais - erreurs en somme. Ces instruments ont eu parfois du succès mais on ne sait pas si certaines vocations musicales ont été générées par la pratique de ces instruments populaires et ont donc atteint ce but. (A contrario, on sait que la pratique de la flute douce en école primaire depuis 50 ans a généré nombre de vocations pour les instruments à vent.)
L'embouchure.
F. Dupin, puis son fils Jules Dupin facteurs d'orgues et de boites de musique à Paris, ont fabriqués notamment des flutes à bas prix puis des pseudo clarinettes dans des tiges de bambou.
 

Un instrument de musique à la portée de toutes les bourses.
F. Dupin pour démocratiser la clarinette, va créer un instrument a un prix très bas et attractif.  A cette époque les catalogues des facteurs donnaient un éventail assez large et vendaient encore des 6 clés obsolètes en buis et des 13 clés à petits prix pour des musiciens amateurs et orchestres populaires de village. Certains comme Gautrot ou Thibouville inondaient le pays vendant à petit prix des instruments de qualité moyenne avec un petit profit mais en quantité, façon industrielle de s'enrichir.
Catalogue Thibouville de 1878 (extrait). (Collection Roland Terrier).

Le dupinophone était vendu 5 fois moins cher que la clarinette à 6 clés ordinaire et 50 fois moins que la clarinette en ébène système Boehm, luxe réservé aux  clarinettistes professionnels ou confirmés.
Ces instruments étaient commercialisés différemment et pas dans les magasins de musique et revendeurs d’instruments habituels. En effet ils étaient vendus par des colporteurs et dans les épiceries de campagne. Le public - cible du Dupinophone est uniquement populaire, pauvre et/ou destiné aux jeunes, car l'instrument était petit, léger (100g) avec 9 trous et un espacement des trous rapprochés jouable pour une petite main.

Ainsi on peut noter aussi que Dupin n’était pas seul à cette époque à se lancer dans de nouveaux instruments. Certains facteurs vont démocratiser cet accès à la musique en fabricant des instruments à bon marché avec des matériaux simples :
Dupin fabrique flutes et clarinettes en roseau et zamak.
Moncharmon puis Algier font des flutes en carton bouilli,
Mathieu crée des flutes et clarinettes en métal fondu ou zamak,
Ullmann réalise des flutes en fer blanc,
Roda fait des flutes en terre cuite et en celluloïd,
Bigot et ses Bigophones,
Bigophone allemand.

Poussot et son Monocorde à clavier (possible à jouer «sans maitre, ni méthode» selon sa publicité : le slogan anarchiste ni dieu, ni maitre n’est pas loin),
 
 
Edmond De Vlaminck avec son Mélotétraphone sorte de violoncelle, alto ou violon  à clavier («simplifiant des instruments en supprimant les difficultés des instruments de musique... »).
 
Paul Jean Bordier et son Bordicor sorte de contrebasse de 2 mètres qui a notamment le son du cor ! et qui peut jouer les sonorités de différents instruments et qui a été présenté à l'exposition universelle de 1900.
Gustave Fuchs et son Fuxel Monocorde joué à plat.  
Varin et sa Varinette. etc.....
 
 
En fait ces instruments originaux novateurs n'ont pas permis un transfert d'innovations sur la facture instrumentale classique mais ont été parallèles. Leur but était de pallier la carence de l'éducation musicale du peuple et cela va s'estomper au fur et à mesure de la démocratisation de la musique classique qui débute dans les écoles avec la formation musicale rudimentaire dans les écoles normales d’ instituteurs,  avec la diffusion des instruments classiques et l’accroissement des professeurs dans les écoles de musiques municipales et privées, des musiciens pédagogues et souvent bénévoles des harmonies locales... Ces instruments originaux et simples deviendront alors des curiosités d’une époque pour collectionneurs.
Utopie actuelle pratique et créative.

Le dupinophone est-il une clarinette, un chalumeau ou un instrument à part entière ?

Certains le considèrent comme un jouet, un pipeau d'autres comme un avatar ridicule au moment où la clarinette devient moderne et aboutie. Dupin était un facteur d'orgues spécialiste des tuyaux, mais aussi un facteur de flutes et de clarinettes. Il vaut mieux voir son invention comme une résurgence des pré-clarinettes antiques et du chalumeau du moyen âge et d'ailleurs le son et les doigtés en sont proches. Certains pensent qu'il a réinventé la roue, à savoir le chalumeau.
Le dupinophone a vaguement le son et l'aspect d'une petite clarinette mais ce n'est pas une clarinette.
Concerto pour chalumeau.

Les caractéristiques du chalumeau ancêtre de la clarinette sont :

  1. une personne qui souffle dans un tuyau et crée une colonne d'air.
  2. un tuyau cylindrique muni à une extrémité d'un bec où se trouve ligaturée une anche simple battante qui vibre et génère le son.
  3. par le bec et l'anche, l'instrumentiste envoie seulement un mince filet d'air ce qui donne un son grave à cause de ce tuyau presque bouché. 
  4. Le tuyau est à perce cylindrique et percé de trous pour les doigts des deux mains ce qui permet en les bouchant de faire des sons différents donc des notes.
  5. le chalumeau héritier des pré-clarinettes antiques avaient 8 trous et jouaient une octave.
  6. certaines notes s'obtenaient avec des doigtés fourchus ou des demi trous bouchés et une gymnastique de l'embouchure de l'instrumentiste !
Le dupinophone reprend ces 6 caractéristiques et le pavillon du chalumeau et de la clarinette.
Cantigas de Santé Maria.
 
Le dupinophone ne peut pas jouer toutes les notes chromatiques facilement, comme le chalumeau d'ailleurs, sauf par un instrumentiste talentueux.  Dupin indique dans sa méthode qu'il y a 36 façons de faire des demi-tons ! La justesse est approximative et ce n'est pas pour lui l'essentiel ... le dupinophone n'est pas destiné à jouer avec un quatuor à cordes !
 
En voici la preuve........
 
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En fait le dupinophone ressemble à une clarinette, mais ce n'est pas une clarinette. En effet si la clarinette reprend toutes les caractéristiques de son ancêtre le chalumeau, sa spécificité principale, inventée par Denner, est la clé de douzième qui permet de quintoyer, et d'avoir une tessiture de 3 octaves, ce que ne fait pas le dupinophone. Le chalumeau ayant été oublié, et la clarinette étant en plein essor notamment dans les harmonies et la musique militaire, Dupin appellera son dupinophone «nouvelle clarinette - dupinophone» et déposera une marque afin de protéger cette appellation.
 
Son estampille en relief indique : système F. Dupin Paris et sur le pavillon une lyre est entourée d'une couronne de lauriers, marque fabrique déposée. (Apparemment c'est une marque qui est déposée protégeant le nom de l'instrument et non un brevet protégeant sa conception originale peut être à cause de la parenté avec le chalumeau)

 
 
Pour se rapprocher de la clarinette, Dupin noircira le roseau pour accentuer l'illusion de l'ébène de la clarinette ! Le bec, la ligature réduite à un anneau de serrage et le pavillon sont moulés en métal fondu particulier : le zamak. Mais qu’est-ce ce matériau ? Le zamak est un alliage de zinc, d'aluminium, de magnésium et de cuivre. Son nom est un acronyme des noms allemands des métaux qui le composent: Z pour Zink (zinc), A pour Aluminium, MA pour Magnesium (magnésium) et K pour Kupfer (cuivre). Les proportions moyennes pour la réalisation de l'alliage sont de 95% de zinc, de 4% d'aluminium, de 1% de cuivre et d'environ 0,03% de magnésium. Son point de fusion est d'environ 400° C. C'est un alliage résistant et facile à travailler. Il ne s'oxyde pas et est idéal pour le moulage sous pression car il est très fluide. Avant l'ère du plastique, il a été beaucoup utilisé dans la petite construction mécanique et l'industrie du jouet...La note la plus grave est Mi 4 et la tessiture monte jusqu'au Sol 3.  Il existe plusieurs types de dupinophones en plusieurs tons : Certains collectionneurs de l'ACIMV en ont de différentes tailles en Mi comme celui ci mais aussi en Ré ou en Ut plus long (30 cm). Il en existe apparemment aussi en Fa et en Sol.
Il n’y a que 9 trous et aucune clé (si on reprend les grandes étapes de l'évolution de la clarinette : le chalumeau de la renaissance a 8 trous, la clarinette à 5 clés du temps de Mozart a 13 trous, la clarinette romantique de 1830 a 13 clés et 20 trous, et la clarinette moderne système Boehm a 17 clés et 24 trous). On voit bien le simplisme technique du dupinophone par rapport à la clarinette mais Dupin avait, nous l’avons vu, un but uniquement humaniste d’éducation musicale.