lundi 12 janvier 2015

La trompette au XIXe siècle par Christophe ROSTANG.

Christophe ROSTANG, trompettiste, musicologue et spécialiste de l'histoire de la trompette, nous a autorisé à reproduire cet article sur la trompette au XIXe qu'il avait déjà publié dans la gazette des cuivres (N°18 de janvier 2011).
Lien vers la Gazette des Cuivres.
Il est l'auteur également du numéro spécial du Larigot sur "François Georges Auguste DAUVERNE et les trompettistes  de l'orchestre de l'Opéra de Paris au XIXe" numéro que vous pouvez vous procurer auprès de l'association ACIMV pour la modique somme de 25 Euros.
Lien vers l'ACIMV pour s'abonner ou acheter les numéros spéciaux. 
Numéro spécial du Larigot.
Cet article sur la trompette nous semble particulièrement efficace, car très complet, simple et clair ; il permet de "tout" comprendre sur l'évolution de cet instrument. A quand des articles sur les clarinettes, flûtes, bassons, hautbois..... qui ne soient pas ou des articles pour savants, ou articles de vulgarisation simplistes. Si vous avez ou voulez publier dans ce sens...le blog est à votre disposition.

La trompette a connu un renouveau au XIXème siècle. D'une part dans la musique d’opéra et symphonique d'autre part avec la redécouverte des œuvres baroques. Il est pourtant difficile de savoir à quoi le mot trompette fait référence et surtout quels instruments il désigne.

La trompette au XIXème siècle 

Petit tour d’horizon des instruments et des interventions “marquantes” dans l'histoire de la musique.

La trompette naturelle, utilisée durant tout le XIXème siècle, se présente sous différentes formes.

- La trompette longue en Mib pouvant recevoir les tons de Ré, Do, Sib. Évolution directe de la trompette baroque, elle doit l’ajout de tons à la symphonie classique qui ne limite plus les interventions de la trompette à la tonalité brillante de Ré M. Elle est utilisée par exemple dans les symphonies de Beethoven créées vraisemblablement par les frères Anton (1766-1852) et Joseph (1788-1829) Wendlinger alors trompettistes au Kärntnertor Theater1 à Vienne. Elle tend à disparaître au profit des trompettes courtes permettant de corriger certaines notes avec la main dans le pavillon.
Trompette longue de Michael SAURLE vers 1800.
Stockholm Musik & Teatermuseet.
- Les trompettes courtes sont accordées en sol et peuvent avoir des tons jusqu’au la grave. Bien qu’utilisées jusqu’à la fin du XIXème, les compositeurs n’écrivent généralement plus pour cet instrument après 1850.
Trompette courte d'Auguste COURTOIS Paris 1869.
Musée de la musique Paris.
- La trompette ronde est décrite dans la méthode de David Buhl 2 (1781-1860). Elle est utilisée à l’académie royale de musique (ancêtre de l’orchestre de l’opéra) par Dauverné3 (1799-1874) et Legros (1788-après 1832) entre 1820 et 1826 4 elle peut s’accorder de fa à sib. Elle permet d'utiliser comme les cornistes, la main dans le pavillon pour corriger la justesse et produire des traits chromatiques. Utilisée dans des œuvres d’Hérold, de Méhul ou d’Auber elle n’eut qu'une vie brève et fut détrônée au profit de la trompette courte. On la nomme aussi cornet dans des articles (signé par F.J. Fétis5) du début du XIXème siècle.
Auguste Dauverné utilisa cette trompette Raoux a l’orchestre de l’Académie royale de musique et de l’opéra de 1820 à 1826. Elle se jouait avec différents tons.
F.G-A Dauverné Professeur de trompette au conservatoire de Paris (1835 à 1869). Trompette solo à l’académie royale de musique puis opéra (1820-1851) et à la société des concerts du conservatoire (1828-1851)
- la trompette demi-lune permet elle aussi le chromatisme grâce à l’introduction de la main dans le pavillon. Nous ne savons pas comment la trompette circulaire est apparue mais le retour à la trompette droite fût unanimement salué par les critiques 6, par les compositeurs et par les instrumentistes 7.
Trompette demi-lune en fa  de Courtois frères.
- La trompette à coulisse double servait principalement dans les restitutions d’œuvres baroques en Angleterre (Harper père 1786-1853 et fils 1816-1898) mais aussi en France. L'utilisation de cet instrument à l'orchestre reste énigmatique sur le continent. (Dauverné dans sa méthode de 1857 la considère comme la trompette chromatique la plus aboutie). Nous savons toutefois que Jean Baptiste Arban en a joué lors de son prix en 1845. La famille Harper était réputée pour être virtuose sur cet instrument et l’a imposé durant tout le siècle en Angleterre. Elle fut l’instrument principal dans les maisons d’opéra 8. Les compositeurs comme Bishop, Mac Farren Balfe, Clémenti ont écrit pour cet instrument. On la retrouve aussi dans les concerts symphoniques, la Symphonie italienne de Mendelssohn fût créée en 1833 avec des trompettes à coulisse.
Trompette Courtois offert à Cerclier pour son prix en 1846 et développée par Dauverné. (Musée de la musique de Paris)
Thomas HARPER père.
- La trompette à clefs accordable de sol à sib fut développée par Anton Weidinger 9 (1767-1852), le dédicataire des célèbres concertos de Haydn et Hummel. Elle fut largement utilisée en Autriche, Italie, Allemagne et France. On trouve des solos dans Norma de Bellini ou dans les premiers opéras de Verdi. Il faut cependant se méfier car on a des témoignages 10 où Meyerbeer vient diriger « Robert le Diable » à l’académie royale de musique en apportant des cornets à pistons, alors que sur l’édition originale de l’œuvre il est indiqué trompette à clefs dans la nomenclature... En France, les frères Gambatti se sont produit de nombreuses fois en solo 11 entre 1820 et 1830 sur cet instrument. Ils jouaient alors les parties de chant d’opéra de Rossini accompagnés par l’orchestre de l’opéra italien ou par un piano, ils ont fait de la musique de chambre avec Hummel 12, Fétis 13 et Herz ou Chopin 14. Ils conservaient cependant la trompette naturelle ou à pistons pour jouer les parties d'orchestre.
Trompette à clés en fa vers 1810 C.A. BAUER.
- La trompette longue à pistons en mib, fa ou sol. Évolution directe de la trompette naturelle, elle se présente comme une trompette simple à laquelle on a rajouté deux ou trois pistons. Son apparition timide a suscité beaucoup de controverses quant à la modification ou non du timbre. Souvent les compositeurs l’utilisent comme une trompette naturelle qui change rapidement de ton. On ne voit donc que très progressivement un changement de la manière d’écrire du à cette évolution. Enseignée jusqu’en 1914 au conservatoire de Paris par Merri Franquin (1848-1934) elle disparaît des orchestres dès 1870 pour les concerts Lamoureux et en 1891 à l’opéra de Paris 15. En Allemagne il semble qu'elle reste jusqu’au début XXème au moins pour les parties de deuxième trompette 16. Les frères Friedrich (1809-1893) et Ernst Sachse (1813-1870) 17, deux trompettistes cités dans les mémoires de Berlioz 18, ont contribué à développer le répertoire pour cet instrument et semblent avoir été virtuoses. Ils jouaient sous la direction de Mendelssohn et Liszt dans les orchestres de Leipzig puis Mannheim.
Trompette en fa John Angust Köhler à Londres.
- La trompette courte à pistons en ut ou sib Inventée très tôt (vers 1830), elle ne s’impose que dans la deuxième moitié du XIXe siècle. On lui reproche longtemps son timbre moins brillant que la trompette longue mais la sureté qu'elle permet dans l’aigu sera déterminante pour les chefs d’orchestres qui l’imposeront petit à petit. En France, elle est introduite par Teste dans les années 1870 19. Certain comme Richard Strauss préconise le panachage 20: longue pour le grave et courte pour la première voix. Dès 1870 la première partie est assurée sur la trompette courte dans les grands orchestres allemands et en 1891 la trompette en fa est interdite par Lamoureux à l’orchestre de l’opéra de Paris au profit de la trompette en ut.
Trompette en si et la. Denis Antoine Courtois.
- Cornet à pistons : Pendant populaire de la trompette, souvent dénigré, il apparaît vers 1828. Fruit de l’adjonction de piston au cor de poste allemand 21, il est joué avec une embouchure conique d’où la douceur de son timbre qualifié de vulgaire par Berlioz 22 . Sa facilité de jeu par rapport à la trompette lui permet de la remplacer progressivement dans les orchestres symphoniques. Un poste lui est ouvert en 1850 à l’opéra de Paris 23 et Jean-Baptiste Arban ouvre une classe au conservatoire de Paris en 1869. De nombreux virtuoses se sont illustrés sur le cornet comme Arban (1825-1889) pour qui Berlioz ajouta un solo dans sa symphonie Fantastique 24, Maury (1834-1881) ou Joseph Forestier (1815-1882). Les compositeurs écrivent pour le cornet à pistons les mélodies rythmiques ou 
chantées 25, réservant les phrases héroïques à la trompette. Parmi les interventions marquantes du cornet à l’orchestre, les plus jouées restent Carmen de Bizet, L’Apprenti sorcier de Paul Dukas, ou Faust de Gounod.
Cornet à pistons F. Sudre vers 1890.
(Système compensateur Daniel)
Cliquez sur ce lien si vous voulez connaitre ce facteur marseillais : DANIEL.
- Bugle à pistons ou saxhorn soprano. Apparu en 1830 pour succéder au bugle à clefs, il est breveté en 1843 26 par Adolphe Sax qui le situe dans l’aigu de sa famille des saxhorns. Son rôle reste cantonné aux fanfares, harmonies et autres musiques militaires. Il eût toutefois de nombreuses apparitions sur la scène de l’opéra de Paris dans la seconde moitié du XIXe 27. Sax, alors directeur des musiques de scène, met ses instruments à l’honneur. On le retrouve aussi dans le manuscrit de la troisième de Mahler 28 qui pour le solo indique Flugelhorn (Bugle), et précise « jouer comme un cor de poste".
Bugle à pistons en sib de Louis Müller à Lyon vers 1840.
Cliquez sur le tableau pour pouvoir le lire.
Bibliographie sélective : - La trompette Ed. Tarr editions Payot

- The Cornet compendium téléchargeable sur internet : Lien
- The Cambridge Companion to Brass Instruments Cambridge university press) dirigé par T. Herbert et J. Wallace.

1. Historic brass society journal
- vol 18 p. 52 « Beethoven brass players »
2. Méthode de trompette de 1825 éditée à Paris
3. Bibliographie de Dauverné
4. Notice du musée de la musique à Paris
5. Revue Musicale volume 3, 1828
6. Fétis, revue musicale de 1828
7. Méthode pour trompette de Dauverné, 1857 8. The Last Trumpet, Art Brownlow, HBS, p115
9. The Keyed Trumpet and its greatest virtuoso...
Reine Dahlqvist, The Brass Press, p10
10. Rostang - ‘Les frères Gambatti autres pionniers’
La Gazette des cuivres n°16 p 30
11. Echos et nouvelles du 13 Novembre 1826
12. J.N. Hummel a Musicians life and worlds
edition Mark Kroll (2007) p.160
13. Fétis in L’éclaireur - dimanche 2 décembre1832
14. Castil Blaze in L’Europe littéraire (Paris. 1833)
15. Encyclopédie Lavigac, tome 3 p 1614
16. La trompette, E. Tarr, ed. Payot, p125
17. Das grosse buch der trompete, F. Keim
- édition Schott, p 58-59 et Wikipédia hollande.

18. Berlioz Mémoires Edition Flammarion Paris, p.337
19. Encyclopédie Lavigac, tome 3 p 1610
20. Traité d’instrumentation de Berlioz
revu et corrigé par R. Strauss
21. Article « cornet à pistons » dictionnaire de la musique
en France au XIXème éditions Fayard
22. Traité d’instrumentation de Berlioz
- article sur le cornet à pistons.19
23. A. Terrier, L’orchestre de l’opéra de Paris
édition La Martinière p.125
24. T. Herbert et J. Wallace, Brass instruments,
- Cambridge university press, p.165
25. Méthode de Cornet à pistons d’Alexandre Petit.
26. Adolphe Sax, M. Haine
-Edition de l’université de Bruxelles, p. 62
27. Adolphe Sax de M. Haine

28. The cornet compendium, Richard Schwartz, part 7

lundi 29 décembre 2014

Centered Tone Selmer : une clarinette de légende.

Interview de José-Daniel TOUROUDE par René PIERRE.


R P : Cette clarinette des années 50, est devenue une clarinette de légende et continue à jouer depuis 60 ans malgré des clarinettes plus modernes.  Pourquoi ?
 JDT : Revenons dans le contexte des années 50 : La musique de jazz, les variétés, la musique classique, le rock… la musique était partout après la guerre. Après les années noires, il existait une soif de rattrapage de fêtes et de gaité dans un monde en pleine croissance économique et de consommation de masse. La demande explosait. Les musiciens tournaient à fond dans les boites, les bals, les studios de disques, les films… les orchestres de jeunes fleurissaient partout…. La fabrication d’instruments suivait.
La clarinette finissait son apogée mais restait encore un instrument incontournable dans toutes les musiques : classique, jazz, variétés, latino, klezmer, musique contemporaine… En France, Selmer était en compétition avec Buffet Crampon et Leblanc notamment sur le marché américain en pleine expansion et qui était solvable ! Buffet Crampon en 1950 sortait la R13 qui aura du succès notamment aux USA.. (cf notre article « Buffet au cœur » sur ce blog)
Leblanc avait une clarinette très prisée également notamment par les militaires et harmonies municipales à l’époque très nombreuses.












On compare souvent Selmer et Buffet Crampon mais Selmer a bâti sa stratégie différemment de BC.
Oui d’abord Selmer est né 60 ans après Buffet Crampon et je ne parle pas de la facture Noblet-Leblanc beaucoup plus ancienne. En 1844, la clarinette moderne système Boehm est inventée par A.Buffet (l’oncle) et fabriquée par BC et emporte de nombreux prix, une notoriété internationale et l’adoption par les plus grands solistes. En 1899, l’ exposition universelle, le grand prix est accordé à BC et cette récompense prestigieuse lui ouvre tous les conservatoires et écoles de musique et les fournitures officielles nationales et étrangères… BC semble indétrônable. D'autre part le monde de la clarinette était dominé par H. Klosé (le co-concepteur de la clarinette système Boehm), l’essayeur (chez BC), le pédagogue au conservatoire (la fameuse méthode), le virtuose.
Hyacinthe KLOSE.
En 1885 : 60 ans après les frères Selmer, (élèves de Klosé à Paris) vont se lancer dans la facture d’instruments. Alexandre fera carrière aux USA pendant que son frère Henri fera à Paris des clarinettes 13 clés, des clarinettes Albert, des anches, des cuivres, des guitares, tous les instruments à vent ... puis rachèteront Sax et Millereau. 1904 A. Selmer l'exilé américain (au Boston, puis NY Philharmonic…) va faire connaitre Selmer aux USA avec George Bundy et après la 1ère guerre mondiale se lancer à la conquête du marché des clarinettes haut de gamme. Selmer va cibler à la fois sur les saxophones (en 1922, il créera le saxo 22) et d’autre part les USA (notamment clarinette métal) et sa stratégie sera gagnante. Ils ne feront des cl modernes système Boehm pour les professionnels concurrençant BC et Leblanc bien plus tard.

 Mais pourquoi Selmer a eu du succès surtout aux USA qui à l’époque ne l’oublions pas était le modèle de toute la jeunesse comme libérateur, par sa musique omniprésente, par son cinéma, par la société de consommation moderne qu'elle imposait ?
 Selmer était connu aux USA comme clarinettiste et la firme était aussi bien implantée comme facteur d’instruments haut de gamme avec des partenaires américains. Avec des instruments à forte notoriété,  justes, solides et fiables, une implantation aux USA, le label «made in France» à la mode synonyme de qualité dans le monde… tous ces arguments vont créer pour Selmer des parts importantes du marché mondial et cette marque va devenir la référence pour de nombreux musiciens.
Mais les clarinettes CT se sont vendues à cause du jazz et des saxophones. Il faut faire ce détour pour comprendre.
Tarif Selmer de 1932.
La notoriété de la CT de Selmer est donc lié au saxophone et l’aura de Selmer est liée à Sax l’inventeur du saxophone ?
Il faut rappeler un peu l’historique : Sax qui était clarinettiste et facteur de clarinette va inventer en 1846 un instrument le Saxo (bonjour l’égo!) qui octavie à perce conique facile à jouer, au son chaud et puissant (pas comme la clarinette qui quintoie, qui a une perce cylindrique et dont le son ne porte pas beaucoup)
Mais son succès et son déclin sont liés à Sax lui même: royaliste puis bonapartiste, celui ci a le monopole de la fourniture d'instruments et réorganise la musique militaire en imposant ses instruments dont les saxophones.
Le saxophone, nouveau venu curieux, aura une image d’instrument de fanfares militaires et civiles, de brass band, d’harmonies dans les kiosques, et sera plus ou moins acceptés par les autres musiciens.
Pourtant Sax directeur de musique à l’Opéra de Paris, qui était décidemment partout, aura eu une influence déterminante sur l’introduction du saxophone dans la musique classique : Berlioz bien sûr mais aussi Bizet et le fameux solo de l’arlésienne, Delibes, D’indy, Halevy, Massenet, Meyerbeer, Saint Saens, , … tous les grands compositeurs de l’époque utilisèrent ponctuellement ce nouvel instrument. Ainsi de nombreux clarinettistes jouèrent aussi du saxophone. Sax était un génie ambitieux mais aussi autocrate, faisant des procès à de nombreux autres facteurs, jouissant d’amis puissants mais aussi d’ennemis surtout à la chute de Napoléon III, son protecteur, quand la IIIème république arriva. Alors le succès du  saxophone déclina… mais rebondit avec une conquête des USA.

Elise HALL jouant du saxophone.
On voit bien que le succès de la clarinette CT aux USA est lié à la saga des saxophones Selmer dans ce pays ?
Clarinette et saxophones sont intimement liés pour cette marque. D’abord Elise Hall, une femme d’exception, fit connaître le saxophone classique aux USA et constitua le relais entre l’Europe et les USA. Puis la présence de Selmer aux USA et ses concurrents américains (notamment Buescher, King, Conn…) et enfin et surtout par l’appropriation du saxophone comme instrument incontournable du jazz grâce à Coleman Hawkins qui en fit le premier un instrument soliste puis plus tard Lester Young. (A l'exception du jazz New Orléans qui gardera la clarinette à part Sidney Bechet !)
Le jazz, musique populaire de danse, puis musique plus élaborée (Charlie Parker, John Coltrane…) sera mondialement connue et le saxophone emblème de ce genre de musique bénéficiera de cet engouement.

Parallèlement la clarinette CT Selmer de l’époque swing bénéficiera indéniablement du succès de son petit frère le saxophone Mark VI. 
La liaison entre saxophone et clarinette est donc étroite.
En 1936 le saxo Balanced Action sera le premier saxophone moderne et vu son succès aux USA, Selmer appellera sa clarinette Balanced Tone. En 1948 le saxo Super Action dominera le marché.
En 1954 création du saxo Mark VI et de la clarinette Centered Tone et succès immédiat aux USA.
En 1974 le Mark VII et les clarinettes serie 9 puis 10.En 1984 : le Superaction 80 (cf. article G. Badini) et la clarinette Récital de G. Dangain. Clarinettes et saxophones s’aidant mutuellement car souvent les mêmes instrumentistes jouaient des deux instruments, avec un transfert vers le saxophone pour les jazzmen et les variétés.
La Centered Tone est-elle alors une clarinette uniquement pour le jazz comme on l’entend souvent ? 
Absolument pas ! Au départ, elle a été prisée autant par les jazzmen célèbres que par des musiciens classiques. La clarinette CT a un son boisé, rond, bien centré, à perce large et va être adopté par les jazzmen (Albert Nicholas, Benny Goodman, Artie Shaw, Hubert Rostaing …) mais aussi par les musiciens classiques surtout américains et non des moindres.

D’ailleurs le grand ambassadeur de la Centered Tone et qui l’a propulsé à travers le monde était Benny Goodman et ce n’est pas un hasard ! car Benny jouait aussi bien la musique classique (Mozart, Weber, Copland, Nielsen , Bartok…) que du jazz . Beaucoup de jazzmen américains qui jouaient avant avec le système Albert ou Oehler allemand ont pris, après les deux guerres mondiales, les clarinettes « made in France » des alliés ou américaines (Conn…) en adoptant ainsi le système Boehm. La Centered Tone était prisée aux USA, Gérard Badini, qui était l’essayeur de Selmer et qui a vécu à New York en tant que jazzman, nous l’a dit (cf article Badini sur ce blog).


D'ailleurs lui même jouait sur Centered Tone en accompagnant Marilyn ! le veinard !!! (pompompidou !)

Mais néanmoins on voit rarement des musiciens classiques acheter des Centered Tone ?
Une distinction se fait depuis longtemps entre les musiciens purement classiques qui jouent Buffet Crampon ou Leblanc et les jazzmen qui jouent du jazz et de la variété avec Selmer.
C’est plus un mode de reconnaissance (en caricaturant : Conservatoireà musique classique à Buffet ou bien variétés, boites de Jazz à Selmer), qu’une caractéristique des qualités de leurs instruments . 
(Pour le saxophone c’est pareil : les Mark VI et VII de Selmer c’est pour le jazz, Buffet c’est le conservatoire et le saxo classique.) Une sorte de partage du marché conscient ou inconscient ? une stratégie marketing voulue sur des cibles différentes ou simplement une évolution non maitrisée ?  les avis divergent... certains rationalisant l’histoire après ! Mais il faut bien distinguer dans les années 50 et 60, que de grands clarinettistes classiques jouaient aussi sur Centered Tone car c’était simplement une bonne clarinette, et qu'on commençait à vouloir jouer avec un son plus rond. (bec plus ouvert, bec en cristal Pomarico…)

Lorsque Selmer a sorti sa clarinette Centered Tone, il venait parallèlement de sortir le saxophone Mark VI (avec le concours de Marcel Mule puis un peu plus tard le Mark VII avec Nouaux : 2 grands saxophonistes classiques !) 
L’engouement des jazzmen américains avec le Mark VI va créer une demande et une légende. Qui n’a pas joué sur cet instrument ?  Les saxophones étaient à la mode et présents dans tous les orchestres de danse du monde et vont supplanter la clarinette. Sidney Bechet, star de l’époque, va abandonner la clarinette pour le saxo soprano. Selmer ciblera ainsi la clientèle des jazzmen et des musiques de danse (rock, R&B, pop, funk, soul etc …) c’est vrai qu’une section de sax… ça pulse….
Mais la Récital a moins une connotation de jazz moins marquée que la CT. Pourquoi ? Pour moi l’image des musiciens sur tel ou tel modèle est lié autant au marketing de la marque qu’à sa subjectivité (jouer sur le modèle de son idole). En effet la Récital connaitra moins cette idée préconçue de clarinette de jazz, le conseiller technique essayeur et ambassadeur de la marque, Guy Dangain étant un grand clarinettiste classique mais pas un jazzman. La Recital est une excellente clarinette, plus polyvalente dans les esprits mais néanmoins utilisée aussi par les jazzmen sans avoir les connotations de la CT. Mais déjà c’était une autre époque, les jazzmen devenaient beaucoup plus techniciens et avaient souvent aussi une solide culture classique, voire étaient eux mêmes polyvalents (l’exemple français fut Michel Portal).
Marcel Mule.
On sous - estime la part de certains musiciens d’exception comme Marcel Mule car après tout il est un des co-concepteur du Mark VI le saxo préféré des jazzmen et du retour du saxophone classique en France ? En fait, il y a eu une interaction permanente entre la France : le créateur Sax, le facteur Selmer, le concepteur et musicien Mule et l’expansion faite par les USA. En France, La clarinette avait gardé son hégémonie dans la musique classique, le saxophone ayant été relégué à un rôle secondaire. Le saxophoniste solo de la garde républicaine Marcel Mule va relancer son instrument en ré-ouvrant une classe au conservatoire et en faisant sortir son instrument de ses deux ghettos : musique militaire et de fanfare et instrument vedette du jazz et des variétés en faisant connaître le répertoire classique mais aussi plus moderne (Milhaud, Tailleferre, Hindemith, Prokofiev, Honegger, Berg, Ibert, Britten, Villa Lobos, Tcherepnine etc…). Marcel Mule fera un quatuor de saxophone qui aura beaucoup de succès et fera de nombreux émules (Deffayet, Londeix, Rascher etc..) et qui susciteront de nouvelles partitions d’auteurs contemporains (Xenakis, Mefano, Berio, Stockhausen, Cage, Lemay…).  Mule fut un virtuose mais a eu aussi une importance décisive.
Quatuor  Mule : Marcel Mule (Sax sop.), George Gourdet
(Sas.alto), Guy Lacour (Sax. Ténor), Marcel Josse (Sax. Baryton)
Tu es clarinettiste, je suis saxophoniste et cela entraine une certaine oscillations dans nos discussions et dans l’orientation dans la musique que nous aimons et que nous jouons.  Qu’en penses-tu ?
Absolument, le clarinettiste même s’il joue différentes musiques est obligé d'apprendre la technique classique et s’il aime son instrument, il reste attiré par le répertoire de la  musique classique tôt ou tard. Comment ne pas aimer Mozart ! Le saxophoniste classique lui a contrario ne peut méconnaitre voire être attiré par l’écoute des grands jazzmen…Mais l’idole de Charlie Parker était bien Stravinsky !
Cette distinction est aussi présente dans les orchestres : il y a très peu de saxophonistes dans les orchestres classiques  (heureusement il y a des arrangements et des transcriptions). Mais vu le répertoire joué par les orchestres classiques dont la dominante demeure les musiques baroque, classique et romantique (donc avant la naissance du saxophone) ne permet pas la généralisation de cet instrument malgré des instrumentistes dans les classes des conservatoires régionaux et nationaux de très bon niveau. Par contre dans la musique de variétés et le jazz, c’est le contraire : la clarinette a presque disparu des orchestres remplacée par les saxophones. Certains saxophonistes de talent, souvent aussi clarinettistes, ont repris cet instrument ponctuellement pour certaines couleurs et atmosphère : des balades, bossa nova ( Lester Young, Art Pepper, Phil Woods…)
 
Eddie Daniels.
Bien sûr il y a encore quelques inconditionnels qui privilégieront toujours la clarinette au saxophone (tout en jouant fort bien de cet instrument) comme Buddy de Franco, Tony Scott, Eddie Daniels, Ken Peplowski, Hamilton, Jimmy Giuffre, Paquito de Rivera, et une jazzwoman de talent Anat Cohen…

Anat Cohen avec José Daniel Touroude au Duc des Lombards
(Novembre 2014)
La CT est une clarinette qui ne se fabrique plus mais qui est recherchée par des musiciens, comme le Mark VI en saxophone, mais pourquoi ?
Le son diront tous les musiciens (alors qu’objectivement le bec, l’anche, la cavité buccale de l’instrumentiste sont plus importants pour le son que l’instrument). Je pense que c’est surtout le romantisme, la nostalgie de la grande époque du jazz, la légende des plus grands qui ont joués sur ces instruments...Mais au fur et à mesure des années, le mythe s’accentue...
Publicité Selmer de l'époque CT.
Certains admirateurs de Benny veulent jouer uniquement sur CT, les admirateurs de Stan Getz sur Mark VII etc… pour retrouver le son et se mettre dans les pas de leurs idoles. René, quand tu m’as donné ta Centered Tone, j’ai joué de suite du Benny Goodman bien sûr, inconsciemment et pas du Brahms ! et pourtant elle  convient parfaitement pour jouer Brahms… moi même j’étais conditionné !
En fait, c’était une excellente clarinette qui va avoir ses partisans et une bonne longévité car de nombreux musiciens de jazz jouent encore sur Centered Tone ou sur Mark VI car c’est le son d’une époque essentielle pour le jazz : le swing, le bebop, la bossa nova…

Albert Nicolas jouant une centered tone.
(Photo J.P. Leloir)

Actuellement une Centered Tone en bon état, pas trop usée (car une clarinette s’use avec le temps et devient mauvaise contrairement aux cordes qui peuvent se bonifier avec le temps) vaut environ 1000€ entièrement révisée et c’est préférable à des clarinettes d’études dont je ne citerai pas les noms !  





Hommage à Buddy DeFRANCO qui vient de nous quitter ce 24 décembre 2014, à 91 ans.











lundi 15 décembre 2014

Il n'y avait pas de Clarinettiste dans l'orchestre du TITANIC : La fin d'un Mythe.

Par José Daniel TOUROUDE.

Le Titanic, lors de son voyage inaugural, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912 va couler avec 1500 personnes à bord après avoir heurté un iceberg. 


Une légende s’est crée aussitôt sur l’exemplarité des musiciens de l’orchestre du Titanic, qui ont joué pendant l’évacuation du paquebot, afin de calmer les angoisses de ceux qui essayaient de s’échapper et de ceux qui allaient mourir noyés dans le naufrage. 
L'orchestre du Titanic dans l'un des premiers films sur le naufrage.
Les premiers orchestres de ce type sur les paquebots, hôtels de luxe flottant sont récents et apparaissent à partir de 1907, notamment sur l’Adriatic de la White Star Line. Dans les années qui suivent, ils deviennent incontournables. Le lancement du Titanic se devait donc d’avoir un orchestre de bons musiciens.
L’orchestre était composé de 8 musiciens qui constituaient en fait 2 orchestres (un quintette et un trio) d’instruments à cordes et de pianos répartis dans deux endroits différents du bateau. Les musiciens avaient été engagés par la Black Talent Agency de Liverpool , qui disposaient, en dépit de nombreuses polémiques sur la surexploitation des musiciens sous contrat, du monopole des orchestres de paquebots et croisières de luxe. Les musiciens n’appartenaient pas à l’équipage mais étaient passagers de 2ème classe. Ils étaient anglais sauf 2 et s’appelaient : Wallace Hartley (le chef d’orchestre), Roger Bricoux (un violoncelliste français), George Krins (un belge), Theodore Brailey, Percy Taylor, Wes Woodward ,John Clarke et John Hume.
L’orchestre avait un répertoire de 352 morceaux, très variés, inscrits dans le livre de musique de la White Star Line et qui devaient être connus par cœur : airs d’opéra, du classique, début du jazz (ragtime), variétés, des valses…  
Et puis on a retrouvé l’épave du Titanic qui demeure par 3800 m de fond et  celle ci a été visitée des centaines de fois, ce qui a relancé l’intérêt du Titanic. Et juste avant le centenaire du naufrage en 2012, on a retrouvé le violon du chef d’orchestre ! le violon de Wallace Hartley accroché à son cadavre, devenu inutilisable après son immersion dans l’eau, avait été redonné à sa fiancée Maria (qui avait inscrit une plaque en argent sur son violon, ce qui a permis de l’authentifier).
Ce violon retrouvé dans un grenier a été vendu aux enchères pour un million d’euros. La dernière lettre de Hartley a été vendue 155 000 euros. 
Le violon de Wallace Hartley.
Des discussions ont eu lieu sur les derniers morceaux joués pendant la panique ! Katherine Gold hôtesse et rescapée du bateau 11 (un des derniers) indique que les musiciens jouaient des airs entraînants dont un ragtime. Un des derniers à quitter le navire a entendu la valse « songe d’automne »

Une majorité de survivants s’accordent à peu près pour dire que les musiciens ont joué ensemble « Alexander’s ragtime band » morceau fort populaire en 1911 (et qui deviendra un standard de jazz) et la valse «songe d’automne» (que Django sublimera plus tard). Apparemment les musiciens ont fini par «plus près de toi mon Dieu», un cantique anglais.  
La phrase de Hartley à ses collègues en rangeant son violon avant d’être englouti « Ce fut un privilège de jouer avec vous » est devenue célèbre et répétée maintes fois à chaque « bœuf » mémorable…. 

Pourquoi alors ce mythe d’un clarinettiste ?

Des films, des commémorations, des recherches sur ces musiciens ont été effectuées. Plusieurs films retracent l’histoire du Titanic et de son orchestre et dans l’un d’eux, on voit un clarinettiste (instrument incontournable à cette époque pour toute musique jazzy et de danse)

Pour le centenaire du naufrage en 2012, 5500 objets ont été rapportés de l’épave et vendus aux enchères dont une clarinette en buis, 13 clés laiton, système Müller, certainement en Ut avec des bagues en ivoire d’où la relance de ce clarinettiste fantôme.
Clarinette retrouvée dans l'épave du Titanic.
Et puis le romantisme aidant, on entend souvent lors de concerts, des musiciens pour honorer le comportement des musiciens du Titanic, le thème d’»Alexander’s ragtime Band » avec un petit laius retraçant le courage et la mémoire des musiciens qui ont joué jusqu’à la fin.
Un des récents disques de Sirba Octet, le clarinettiste Philippe Berrod, professeur au conservatoire de Paris, rejoue ce thème et réactive cette légende.

C’est ainsi que peu à peu le mythe du clarinettiste du Titanic se renforce.
Or ce qui est sûr c’est qu’il y avait un clarinettiste inconnu au bord du Titanic, mais seulement parmi les passagers, et qu’il avait une belle clarinette (viroles en ivoire). Je ne sais pas qui a acheté cette clarinette aux enchères et à quel prix ! si vous le savez, prière de nous prévenir. Merci.


Le succès du film Titanic a contribué à relancer dans les mémoires cette tragédie et notamment l’abnégation et le courage de ces musiciens.

Le 19 décembre 2014 :Un de nos lecteur, adhérent de clarinet.net de Namur nous signale  "D'après mes recherches, la mise aux enchères initiale du 15 avril 2012 n'a pas eu lieu et a été repoussée sine die, faute d'acquéreurs correspondants aux exigences du juge. En effet, le lot de 5500 objets étant sous ordonnance judiciaire, devait impérativement être vendu en un seul bloc pour éviter la dispersion du patrimoine. En outre, l'éventuel acquéreur devait se soumettre à de strictes obligations (pas de revente, pas de dissémination, obligation d'exposer les objets dans des expositions itinérantes, assumer l'entretien et la restauration des articles, ...). Il semblerait toutefois qu'une nouvelle vente ait eu lieu le 18 octobre 2012 concluant sur une somme de 189 millions de dollars pour l'ensemble au bénéfice d'un groupe d'acheteurs anonymes. Pas moyen de savoir, donc, le nom de l'acquéreur, ni la somme engagée pour l'instrument seul..."

Jean Jacques BONA nous a fait parvenir une copie du livre de musique de la White Star Line : Si vous voulez savoir ce qui était joué sur le Titanic ou peut être reconstituer pour la soirée du nouvel an une ambiance...Voilà la liste. Merci Jean Jacques.