dimanche 1 mai 2016

Les poinçons d'argent français des instruments de musique.

Les articles concernant les poinçons d'argent français des instruments de musique sont très peu nombreux voir quasi inexistants. Le seul que nous connaissons est celui de Guy LAURENT, célèbre commissaire priseur de Vichy, publié dans le LARIGOT N°7 de mars 1990. Pourtant ces poinçons même s'ils sont peu fréquents  et surtout rencontrés sur les clés de flûtes, sont d'un grand intérêt. Nous venons d'en faire l'expérience lors de notre travail sur les flûtes de NONON et TULOU ; ces poinçons nous ont permis de mieux dater les instruments portant la marque TULOU au célèbre rossignol, marque utilisée de 1831 au environ de 1930, c'est à dire pendant plus d'un siècle.
Marque d'une flûte de Tulou.
Pour en savoir plus sur TULOU et NONON cliquez sur ce lien : Article TULOU-NONON
D'ailleurs depuis la publication de cet article nous avons progressé dans nos découvertes, et nous allons publié dans un prochain Larigot un article beaucoup plus complet.
Rare sont les descriptions d'instruments dans les musées, les collections, les ventes spécialisées qui précisent ces poinçons. Il est vrai qu'ils sont parfois difficile à lire, à photographier car bien souvent cachés par la saleté des ans, ou écrasés lors de leur application. Néanmoins aujourd'hui avec les progrès de la photographie et une certaine habitude il est tout à fait possible de les décrire.
A la suite de cette expérience nous avons décidé avec Guy LAURENT de réaliser un document qui aura pour but de recenser les poinçons d'argent rencontrés sur les instruments de musique. Pour cela nous avons besoin de votre aide. Comment pouvez vous nous aider ? Tout simplement en nous envoyant les photos des poinçons d'argent que vous avez trouvé sur vos instruments. D'avance nous vous remercions de votre aide.

Guy LAURENT nous a autorisé à reproduire son article de mars 1990.

"L'argent depuis toujours est considéré comme un métal précieux, noble. Bien qu'il soit relativement répandu sur la surface du globe, il a toujours été le signe de richesse et puissance à l'instar de l'or. Louis XIV possédait un mobilier avec des consoles, des pots à orangers en argent massif ; le but était décoratif mais il cherchait aussi à montrer sa puissance, sa magnificence auprès de toutes les cours européennes.
Page de couverture du catalogue de l'exposition de Versailles de 2007.
Dans le domaine qui nous intéresse on connaît en fait que peu d'instruments de musique à vent en argent massif ; des cors, des flûtes ont été fabriquées en argent massif mais cela reste l'exception. Ce que l'on rencontre plus fréquemment ce sont des parties d'instruments qui sont en argent, soit des clés, soit des têtes de flûtes, soit des bagues, soit des pavillons.

Flûte de Louis Lot en argent massif. (David Shorey)
Toutefois, l'argent trop malléable ne peut être employé complètement pur. Sa dureté de 2,7 dans l'échelle de Mohr peut être augmentée par l'adjonction de métal accessoire, le cuivre pour la plupart du temps. Dès lors le problème est de  savoir quand est-on en présence d'argent ou de métal argenté ou d'alliage. Dans pratiquement tous les pays, la limite de 800/1000 a été adopté pour faire admettre l'appellation argent massif.
Dans certain pays comme la France, il a été fait une distinction plus fine, c'est à dire que l'on reconnaît deux titres d'argent. Le premier titre avec 950/1000 d'argent et le deuxième titre avec 800/1000 d'argent.

Pour garantir ce titre on insculpe un poinçon rendu obligatoire par le législateur.

Poinçons de titre d'argent au "premier coq" utilisés en France de 1798 à 1809
et au "second coq" utilisés de 1809 à 1819.
Poinçons de titre d'argent "au vieillard" utilisés de 1819 à 1838.
Poinçons à la minerve utilisés de 1838 à nos jours.
L'origine du poinçon de garantie remonte à une ordonnance royale de 1275, mais dans notre espèce le poinçonnage avant le XVIII ème n'a pas d'intérêt puisqu'il n'existe pratiquement pas d'instruments à vent en argent. Au XVIII ème siècle existe en France un système de poinçonnage extrêmement précis composé de 4 poinçons qui permettent de dater à 1 an près la pièce concernée, toutefois ce sont de gros poinçons et ils ne pouvaient être insculpés sur des pièces d'instruments comme par exemple des clés de flûtes sans les détériorer. On ne peut donc trouver en pratique, lorsque ces pièces sont poinçonnées que le quatrième poinçon dit de "recense" qui varie selon la région et l'époque. Il figure soit un animal soit un objet, mais trop nombreux ils ne peuvent tous figurés ici.
Quelques exemples de poinçons de "recense" pour la ville de Paris.
A partir du début du XIX ème siècle avec la révolution, le système change et les poinçons aussi. Cette période est certainement la plus intéressante pour les collectionneurs car elle permet une datation précise. On trouve souvent sur les clés un petit poinçon relativement facilement datable. Par exemple sur une flûte de Claude LAURENT (Flûte en cristal) datée 1819 on retrouve le poinçon du faisceau avec hache au milieu ce qui aurait permis si nécessaire de dater l'instrument entre 1809 et 1819.

XIX ème et XX siècle : poinçons fréquemment rencontrés, particulièrement sur les flûtes en argent et sur les parties d'instruments, comme les clés de flûtes.

Deux poinçons généralement marquent ces objets : le poinçon dit de "Petite garantie" et celui losangique de l'orfèvre ou du fabricant. Ces poinçons seront appliqués pour "les clés d'instruments de musique : au gré du fabricant et de manière à ne pas les fausser". (Points d'application des poinçons français d'après le catalogue de 1838) 

Poinçons de "petite garantie".


En usage de 1798 à 1809 : Un faisceau avec listel




En usage de 1809 à 1819 :
Un faisceau avec hache au milieu à gauche, avec listel : Pour Paris.





Un faisceau avec hache en haut à droite, avec listel : Pour les Départements.





En usage de 1819 à 1838 :
Tête de lièvre pour Paris.






Pour les régions : 9 poinçons différents.









La date de 1838 est très importante pour les poinçons puisque ce sont ceux qui sont encore utilisés actuellement.
De 1838 à aujourd'hui :
La tête de sanglier en usage pour Paris de 1838 jusque vers les années 1980 :







Le crabe en usage depuis 1838 et toujours en vigueur.







Le charançon dans un rectangle en usage depuis 1893 indiquant une provenance étrangère.






Le cygne en usage depuis le 1er juillet 1893 sur tous les objets en argent dont on ne connaît pas l'origine en particulier lorsque l'objet est vendu aux enchères publiques et revendu.





Les poinçons losangiques d'orfèvres et de fabricants.

C'est principalement ces poinçons que nous souhaitons répertorier, puisque vous l'avez compris les poinçons de petite garantie sont identiques quelque soit le fabricant.
Si le poinçon de petite garantie va nous aider pour la datation des instruments, le poinçon d'orfèvre va permettre de mieux comprendre le travail du facteur, car dans la plupart des cas celui-ci ne fabriquait pas lui même les parties métalliques principalement les clés, particulièrement dans la première partie du XIX ème. Il avait recours à un orfèvre, un serrurier, un mécanicien....à un clétier :
 Par exemple Claude LAURENT en 1822 pour la réalisation d'une flûte :
Bouchon en argent d'une flûte datée de 1822 par Claude Laurent.
(David Shorey)
On reconnaît sur la photo ci-dessus le poinçon de "petite garantie" tête de lièvre (1819-1838) et le poinçon de Jean DUPIN et fils serrurier qui était situé prés du Palais Royal à coté de Laurent au 7 rue des Orties.
Pour les flûtes portant la marque "TULOU", les poinçons nous ont donné du fil à retordre. 
Poinçons d'une flûte à 5 clés de Tulou. (Musée de Bruxelles)

On reconnaît bien la tête de lièvre situant la flûte avant 1838 et le poinçon "d'orfèvre ?
Poinçon "P#B" vertical.
Ce poinçon est identique à celui d'une de mes flûtes Tulou datée de 1844, mais le poinçon d'orfèvre est dans le sens horizontal et celui de petite garantie est la tête de sanglier donc après 1838.
Poinçons d'une flûte Tulou à 5 clés datée de 1844. (René PIERRE)
Avec l'aide de Peter SPOHR et d'Anne PUSTLAUK (Merci à eux pour leur collaboration et leur travail), nous avons trouvé que ces poinçons appartenaient à Paul Nicolas BELORGEY mécanicien: Belorgey Aîné, facteur de clefs d'instruments de musique, fabrique tout ce qui a rapport aux garnitures intérieures et extérieures des instruments ; tire toute espèce de tubes à l'usage des facteurs, 32 rue du Petit Carreau". (Bottin 1840)
Dictionnaire des poinçons de fabricants d'ouvrage d'or et d'argent.  Paris 1798-1838. (1)
BELORGEY Aîné était aussi "pistonnier", il collabora avec Antoine Halary et obtiendra deux brevets. Il fera faillite en 1862. Son fils Jules Alexis BELORGEY Fils " fabricant de mécanismes pour instruments de musique en bois et en cuivre" sera "spécialiste pour le genre Boehm 16 Faubourg Saint Denis, maison du cheval blanc prés le boulevard". (Almanach Cambon 1864)
Ce point met en évidence le rôle essentiel tenu par ces mécaniciens, complètement inconnus actuellement qui ont été très actifs dans l'évolution des instruments à vent comme nous avons pu le voir dans notre article sur C.H. FELIX (cliquez sur ce lien pour lire l'article : C.H Félix.)
Outre Belorgey et Félix, il y en avait bien d'autres à Paris : BAGNE Aîné, clefs et garnitures d'instruments en cuivre ou en bois, passage du Grand Cerf. DROUELLE, fabricant de clefs en tout genre et pistons, 58 Faubourg Saint Martin. CHAUDIER, clés pour instruments 18 place Dauphine. CHAUMET, 5 rue Mauconseil. SASSAIGNE, f. Clefs en tout genre et pistons, Fg-St-Martin, 60. BODOUL, clés pour instruments, 20 rue de la Petite Friperie.
(1) 1838-1875
Joseph Dominique BRETON successeur de Claude LAURENT s'était aussi spécialisé dans la fabrication de clés: "Breton, clefs nouveau et anciens système et instruments à vent. 28 rue J.J. Rousseau.
(1) 1838-1875.
L'on comprend mieux pourquoi certaines flûtes portant des marques différentes pouvaient avoir "un air de famille" malgré des facteurs différents ; dans cette première partie du XIX ème les facteurs ce fournissaient en "garnitures" chez des clétiers communs. C'est donc le cas pour NONON qui pendant toute la période où il était contremaître chez TULOU se fournissait en clefs , en garnitures et en tube pour ses flûtes chez BELORGEY. (à confirmer)

Nous n'avons pas encore abordé la Province, particulièrement La Couture Boussey, haut lieu de fabrication d'instruments à vent. Le principe était sans doute le même mais il va être plus compliqué de déterminer les clétiers car nous ne savons pas s'ils ont été répertorié. Comme par exemple, avec cette flûte à 5 clés de Nicolas THIBOUVILLE.
Flûte de Nicolas Thibouville

Le poinçon de petite garantie au papillon  situe la fabrication des clefs dans la région nord (sans doute la région de La Couture ) et donne la période 1819 à 1838. Le poinçon d'orfèvre est inconnu "N.L", est il de La Couture ?
Pour d'autres régions de province, pour l'Alsace que nous connaissons bien nous n'avons jamais vu d'instruments ou partie d'instruments poinçonnée, pour Lyon ? A vous de nous dire ? Mais tous ces points sont à éclaircir.
Juste une petite énigme pour terminer sur la province. Une flûte de notre collection de SECRETAN à Besançon est munie d'une clé en argent ; voici son poinçon. Qu'en pensez vous?

Poinçons d'orfèvre ou de fabricant dans la deuxième partie du XIX ème.

Si nous reprenons les flûtes de TULOU, à partir de 1853 NONON quitte TULOU pour s'installer au 8 rue Rochechouart. Dès 1854 il possède son propre poinçon.
Dés le départ de NONON (1853), TULOU passe un accord avec Pierre Louis GAUTROT dit GAUTROT Aîné pour la fabrication de ses instruments. Dés 1853 Gautrot Aîné possède son poinçon personnel qui sera apposé sur les clés en argent des flûtes portant la marque TULOU, en particulier sur les flûtes perfectionnées à clétage argent. Tous les instruments de cette période porterons en plus de la marque un numéro. Nous pensons que ces instruments ont  été fabriqués par l'atelier Gautrot Aîné et vendus sous la marque Tulou. Une autre hypothèse serait que Gautrot était fournisseur de clés pour un pseudo atelier de Tulou, cette hypothèse est très peu probable car dès 1854 la maison TULOU apparaît dans le Bottin, uniquement dans l’annonce GAUTROT Aîné. 
Il semble qu'à partir de la deuxième partie du XIX ème siècle, les facteurs avaient leurs propres poinçons peut être avaient ils dans leurs ateliers un mécanicien ? C'était le cas pour Jacques LABBAYE,
MARTIN Frères :


Paul BIE :

Simon LEFEVRE :
Auguste BUFFET :
TOURNIER et GOUMAS :
Ce principe a continué après 1875, c'est ainsi que les flûtes LOT de 1876 vers 1904 portent le poinçon de H.D VILLETTE, puis après celui de E. CHAMBILLE;

Auguste BONNEVILLE avait son poinçon etc........

Vous voyez il y a encore du travail à faire dans ce domaine, Donc merci pour vos envois de photos de poinçons et merci pour votre aide.






dimanche 3 avril 2016

Les Schemmel facteurs de clarinettes à Vienne au XIXème siècle.

Par José Daniel TOUROUDE;

En revenant d’une master class à Salzbourg et étant à Vienne, j’ai eu le coup de foudre pour une clarinette en buis à 12 clés en laiton chez un antiquaire. Je ne m’étais guère intéressé aux clarinettes anciennes mais celle ci a été le déclencheur d’une collection de clarinettes anciennes (avant le système Boehm). Dépassant la centaine de clarinettes anciennes actuellement, je me dois de faire un article sur la première qui a pour tout collectionneur une importance décisive (cf articles sur psychologie du collectionneur : Cliquez sur ce lien pour voir l'article.) et qui trône toujours dans ma chambre depuis près de 30 ans…  Replongeons dans le passé à Vienne.
Vienne en 1609.

Rappel du contexte historique :
Après les guerres et l’occupation napoléonienne, après le congrès de Vienne réformant l’Europe, après la restauration de la monarchie absolue et policière de Metternich, Vienne va connaître un boom démographique (1 million d’habitant en 1890), industriel et culturel.
Vienne une des trois capitales de l’empire autrichien (avec Prague et Budapest) va être remodelé (modification de l’architecture et de modernisation de la ville en profondeur (gaz, électricité, canalisation du Danube, chemin de fer…) (Paris fera de même avec Haussmann)
Vienne comme d’autres capitales européennes (notamment Londres et Paris) connaîtra à la fois un exode rural et une exploitation des classes laborieuses venant de l’empire (misère et insalubrité, épidémie de choléra, révolution ouvrière réprimée de 1848…) mais aussi l’époque de la bourgeoisie montante dite « Biedermeier » qui donnera une aura particulière à Vienne, devenue une des grandes capitales du monde avec l'exposition universelle de 1873.
La sérénité d'une grande famille à l'époque Biedermeir.

L’époque du Biedermeier :
Biedermeier (de Bieder : gentil, inoffensif et Meier patronyme très répandu) est un personnage imaginaire qui est un archétype, un exemple à suivre pour les classes moyennes : un bourgeois, aisé, ou aspirant à l’être, privilégiant les valeurs de famille, à la maison douillette aux papiers peints de fleurs, avec des meubles clairs, proche de la nature avec des aquariums et cages à oiseaux, des vases de fleurs, voire un jardin d’hiver, des tableaux sereins de Waldmüller aux murs, des couleurs pastel, où dans le salon voire une salle de musique on joue entre soi Mozart, Schubert … Puis il y a les sorties à l’église ou à la synagogue (forte communauté juive), au théâtre, à l’opéra et surtout les salles de danses avec les polkas et les valses viennoises… avant de déguster des viennoiseries et pâtisseries raffinées où on fait des promenades dans les parcs habillés selon la dernière mode …
Cet idéal conservateur, d’une vie aux bonheurs simples et raffinés, d’une courtoisie et gentillesse avec les autres (de la bourgeoisie), doit goûter aux plaisirs de la vie à condition que cela soit surtout sans excès. Cette petite et moyenne bourgeoisie d’affaires lié au boom industriel et financier se démarque de l’aristocratie arrogante et du peuple miséreux mais s’enrichit aussi en spéculant jusqu’au krach de 1873. Biedermeier est un art de vivre à la viennoise et cette image demeure actuellement dans l’inconscient collectif mondial et donc comme produit touristique nostalgique toujours abondamment vendu. 
Wer nicht liebt Wein, Weib u. Gesang / Bleibt ein Narr sein Leben lang.“
Cette idéologie lénifiante, apolitique et conservatrice du bien vivre sans excès doit faire face aux luttes sociales révolutionnaires du voisin français (1830, 1848, la commune), aux peuples de l’empire austro-hongrois qui cherchent à s’émanciper, aux luttes sociales internes à l’empire, aux appétits expansionnistes du voisin prussien, à l’empire ottoman décadent mais toujours aux portes… mais aussi une nouvelle idéologie culturelle qui déferle en Europe : le romantisme. Celui ci veut exacerber les passions et l’individualité et révolutionner les conventions, les traditions, le politiquement correct du Biedermeier, (un dicton populaire n'est-il pas : Wien, Weib, Wein und Gesang, "Vienne, des femmes, du vin (ou de la bière), des chansons !"), mais Vienne, malgré ces romantiques turbulents, privilégiera la valse et son art de vivre Biedermeier. 

Vienne une des capitales mondiales de la musique :
La musique à Vienne est omniprésente car l’empereur Joseph II en 1782 fonde une excellente harmonie d’instruments à vent (déjà existante à Mannheim, ce qui avait subjugué Mozart et le rendit amoureux de la clarinette : cf lettre à son père).
Tous les courtisans vont imiter l’empereur et se doter d’un orchestre à vent de qualité pour redorer leurs images en multipliant les concerts en plein air, des divertissements mais aussi en fond musical pendant les repas… la musique est donc incontournable et devient un message soit pour une personne (sérénade) soit pour des invités que l’on veut distraire (Don Juan dans l’opéra de Mozart divertit ses invités par une harmonie d’instruments à vent), soit plaire au public en le régalant des airs à la mode, des arrangements d’extraits d’opéras, des transcription de chansons (kiosques), soit montrer la qualité de son régiment par la musique militaire et les uniformes chatoyants (défilés), soit danser pour séduire …
Souvent l’orchestre est un quatuor (hautbois, clarinette, basson, cor) ou un octuor en doublant chaque instrument. Les plus grands musiciens (Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Krommer, Rosetti…) ont composé ces musiques divertissantes à la mode élargissant ainsi leur public.  

Statut de Johann Strauss à Vienne.
La vie de musicien évolue:
Avant Mozart, le musicien était un domestique, un employé servile au service d’un aristocrate puissant (parfois bienveillant comme pour Haydn, parfois humiliant comme pour Mozart, parfois bizarre comme pour Farinelli qui devait chanter la nuit pour calmer les insomnies du roi d’Espagne ! Avec Mozart puis Beethoven le musicien se libère et change de statut. Mais la liberté se paie cher car il doit gagner sa vie grâce à son talent, séduire une salle et non un puissant. Ainsi le musicien n’est plus pensionné et assisté mais doit remplir les salles avec des auditeurs payants. Il doit donc faire des compromis avec les organisateurs de spectacles, avec les publics, il doit se vendre et se faire connaître d’où avoir recours à la virtuosité pour éblouir, (Paganini, Beethoven, Liszt, Crusell à la clarinette…), courir les contrats, trouver des mécènes admiratifs de leurs talents (Wagner avec le roi Louis II de Bavière), des entrepreneurs qui risquent et parient sur une musique ou un musicien… Liszt écrivait «les artistes dans leur existence matérielle sont à la merci du premier venu» c’est à dire d’un public peu formé mais aussi d’organisateurs qui cherchent à faire un profit avec du spectacle. Certains changent de maîtres en quittant les châteaux, les lubies et le bon plaisir du prince pour se lier parfois à vie avec des institutions comme musiciens permanents (opéras, orchestres symphoniques, théâtres, harmonies militaires …). Tous ne peuvent convaincre et se faire reconnaître voire se faire aduler par un public important et l’image du musicien artiste bohème (région d’Autriche !) devient vite connoté péjorativement, n’ayant pas de revenus réguliers et suffisants (déjà intermittents) voire même de saltimbanque ! De plus beaucoup de classes aisées «biedermeier» font de la musique pour leur plaisir (musique de chambre élitiste à la Schubert) et deviennent exigeants poussant le musicien professionnel à progresser.

Vienne est une ville artistique et cosmopolite notamment par la musique qui va rayonner à travers le monde : Mahler dirige l’opéra, Bruckner compose, Brahms dirige le Wiener Singverein… Les compositeurs doivent faire évoluer leur art (Wagner), soit créer de la musique légère accessible (faire des tubes rentables mais de qualité) comme les Strauss, Offenbach, Von Suppé… en mettant leur talent dans la mode des opérettes (comme la chauve souris de Strauss fils) mais surtout de la valse ! Lehar, Lanner, Strauss père et fils en rivalité…
La consécration de J. Strauss fils, riche et adulé, composant et jouant sans cesse jusqu’à mourir d’épuisement en 1899 et mobilisant ses frères (Edouard exploité et jaloux brûlera tous les manuscrits des Strauss à la mort de son frère honni). Cependant certaines mélodies répandues demeurent néanmoins 150 ans après au répertoire, réactivées en permanence à Vienne, qui en fait son fonds de commerce pour le concert du nouvel an et dans les bals guindés à la Sissi pour les nostalgiques de l’époque biedermeier organisés pour les touristes…Et pourtant Vienne, malgré son conservatisme, restera ensuite un pole d’attraction mondial pour les meilleurs dans les arts (Klimt en peinture, école dodécaphonique avec Schönberg, Berg, Webern dite école de Vienne) mais aussi pour d’autres disciplines (Freud et la psychanalyse etc...)



Schemmel et la facture viennoise :
La musique est donc omniprésente dans les orchestres de  musique classique, la musique militaire, les concerts dans les kiosques, les bals, les orchestres de rue hongrois, la musique juive, la musique de chambre et tout cela entraîne un nombre élevé de musiciens et donc de réparateurs et de facteurs d’instruments notamment à vent à Vienne mais aussi à Graslitz, à Prague… 
Marque Schemel.
Parmi les grands facteurs de Vienne, il y a Martin Schemmel (le père) et Edouard (le fils).
Les Schemmel furent parmi les plus appréciés de la facture autrichienne. Martin s’installe à Vienne et produit de 1831 à 1866 des clarinettes de 5 à 13 clés. Martin Schemmel est consacré à l’exposition de Vienne en 1845. Puis il forme et travaille avec son fils Edouard à partir de 1853 qui prendra la relève jusqu'en 1890. Ils garderont la même estampille. (Il faut noter que le nom indiqué Schemel avec un trait horizontal sur le m est une astuce pour doubler le m en Schemmel.)

Clarinette 12 clés de Schemmel ayant appartenu à Georg Dänzer.
 (Collection José Daniel Touroude)

J’ai dans ma collection trois clarinettes Schemmel (deux de Martin à 5 clés) plus celle qui a motivé cet article qui est une magnifique 12 clés qui est particulière. En effet, elle a appartenu à un clarinettiste réputé nommé Georg Dänzer, musicien ponctuel de l'orchestre de Johann Strauss fils et clarinettiste du Schrammeln quartet (avec les fameux Joseph et Johann Schrammel et Anton Strohmayer à la basse). 
Les Schrammel sont connus dans la musique viennoise vers les années 1880 en créant valses, marches, polkas, opérettes au même titre que Lehar, Strauss, Lanner... On joue parfois encore à Vienne du Schrammel… nostalgie oblige !
Schrammel Quartett avec Georg Dänzer à la petite clarinette.

Dänzer a eu son moment de célébrité en jouant dans l'aigu avec une petite clarinette en La b « Picksia Bes hölzl» (cf article de Peter Havlicek du Wiener extrablatt du 7 octobre 1883). Cette clarinette en Ut est restée près d'un siècle dans une malle bien enveloppée et conservée. Cette clarinette a été achetée en 1988 à Vienne chez un antiquaire M. Birchsbaum qui vendait la succession et les souvenirs de la famille Dänzer. 

Clarinettes Schemmel, à gauche La b (Vichy 2010) et à droire Sol aigu
 (Collection Shackleton)

Les Schemmel sont très recherchées : quelques  clarinettes de Schemmel célèbres :
La b (vendue à vichy), les Schemmel de Shackleton au musée d’Edimbourg, la curieuse Schemmel métal de Leipzig.


Musique traditionnelle viennoise.
Philharmonia Schrammeln.
Clarinette à 10 clés en métal de Schemmel.
(Musée de Leipzig) 
Clarinette 5 clès de Schemmel. (Collection Shakleton)
Schemmel en Si b et son corps de rechange en La.
(Collection Shackleton)