mercredi 11 mars 2015

2ème partie : Les clarinettes actuelles professionnelles de Buffet Crampon. Suite des entretiens avec Michel Arrignon, Maurice Vallet, Daniel Gautier, Eric Baret avec la participation ponctuelle de Jérome Perrod par José-Daniel Touroude

Pour lire la première partie de cet article cliquez sur ce lien:
De gauche à droite : J. D. TOUROUDE (JDT), E. BARET (E.B.), D. GAUTIER (D.G.)
M. ARRIGNON (M.A.), M. VALLET (M.V.).
JDT : Pouvons nous analyser les différents modèles de clarinettes professionnelles, en réalisant bien que la subjectivité est essentielle dans le choix d'un instrument, mais j'aimerais connaitre la progression des modèles de clarinettes ? 
EB : "le choix d'une clarinette est très personnelle. Combien d’artistes ais-je vu venant essayer un modèle et repartant avec un autre ! Combien de clarinettistes ais-je vu rester attachés viscéralement à un modèle même ancien et dépassé".  
MV : "Dans ton article sur les saxos Selmer, tu montrais bien que les jazzmen affectionnaient encore leurs vieux Mark VI, prouvant que la subjectivité est un point essentiel".
MA :"Par contre objectivement, changer de bec, de ligature, d'anches voire de baril sont plus courants et donnent plus de résultats dans les changements recherchés parfois que de changer de clarinette".
JDT : Sans entrer trop dans les détails techniques, quelles ont été les innovations recherchées selon chaque modèle par ordre chronologique. R. Carrée n’était plus et avait été remplacé par son fils et par Daniel Gautier qui sera lui même remplacé en 1993 par Eric Baret. Nous avons la chance d'avoir les principaux acteurs devant nous et de recueillir vos expériences. Ce qui me frappe, c’est le souvenir omniprésent de R. Carrée qui plane sans cesse. Il avait laissé la R13 et la RC, les deux bases sur lesquelles BC va décliner ses clarinettes jusqu’à maintenant, mais il laisse aussi une empreinte indélébile, une vision du métier et une orientation innovante permanente. Commençons par la Festival et la Prestige. DG en tant que digne successeur de R. Carrée, est-ce qu'on peut dire que la Festival est une R13 améliorée et la Prestige une RC améliorée ? 
DG : "Tout à fait. Nous avons crée La Festival en 1987 avec l’aide des 3 essayeurs maison (Lancelot, Deplus, Arrignon). En effet les objectifs étaient de poursuivre les améliorations de la R13, certains musiciens ne voulant pas de la perce RC qui était très différente. La BC20 posait de sérieux problèmes de justesse parmi les professionnels et il était temps de revenir au diapason (La = 440 Hz), d’améliorer la justesse (et cela a nécessité de modifier les trous) tout en gardant toutes les qualités des clarinettes précédentes. On a alors rallongé le corps du bas (idée de l’américain Lee Gibson) et modifié les trous en conséquence (trous de Mi et Fa graves remontés, trou de douzième remonté, trou Dol# / Sol# aussi, trous de La et Sol# modifiés, levier Mib…)".
MV : "Il y avait aussi quelques innovations, notamment le repose pouce réglable. Ce fut une réussite qui reste très appréciée par les étudiants qui ont des morphologies très différentes (l'apprentissage de la clarinette se faisant pendant l’adolescence) mais aussi par quelques professionnels". 
Repose pouce réglable de BC.
Repose pouce de clarinettes
anciennes
















EB : "D’ailleurs 25 ans après sa création, la festival est toujours vendue au catalogue avec un lifting permanent en intégrant les innovations des clarinettes postérieures avec les nouveaux matériaux. Elle fut longtemps le n°1 des ventes de BC" .
DG : " La Prestige crée aussi vers 1987 va créer un évènement avec l’apparition du nouveau matériau composite le Green Line qui n’est utilisé que par Buffet Crampon. Comme la Festival améliorait la famille de clarinettes avec la perce étroite de la R13, la Prestige est issue de la perce large RC. L'objectif poursuivi avec nos essayeurs était donc simple : garder la spécificité de la RC et peaufiner sa finition, faire une clarinette RC de luxe, de prestige, mais dans un matériau composite complètement nouveau. Il y avait aussi quelques innovations, notamment un travail dans le pavillon qui donnèrent une clarinette très appréciée. Pascal Moraguès, professeur au CNSM et essayeur aussi chez BC, à joué longtemps sur ce modèle. D'ailleurs, elle est toujours vendue au catalogue avec un lifting permanent en intégrant les innovations des clarinettes postérieures avec les nouveaux matériaux".
MA : "Attention à la confusion souvent entendue et écrite : une autre clarinette se nomme R13 Prestige et n’a rien à voir avec la véritable Prestige issue de la RC ! (la R13 prestige est destinée surtout au Japon, la R13 étant reconnue pour eux à l’époque comme la meilleure clarinette professionnelle et le mot prestige voulant dire finition soignée, de luxe dans tous ses composants.)".
JDT : Et la suivante fut l’Elite qui m'interpelle car depuis 25 ans, je joue sur ce modèle, aussi je ne peux m’empêcher de vous interroger tous sur l'aventure de cette clarinette puisque j'ai en face de moi ses concepteurs. Quelle a été l'aventure de l’Elite? Pourquoi alors que la R13, la RC, la Festival, la Prestige dominaient le marché, se lancer dans une clarinette totalement différente et élitiste ?
DG : "Nous avons créée en 1989 cette clarinette qui possède une place très particulière dans l’évolution des clarinettes de BC car elle a eu une vie brillante mais courte, arrêtée en 2003, ce qui a fait beaucoup parler. L'objectif poursuivi était de faire une clarinette différente, luxueuse réservée aux professionnels (d’où son nom Elite), et qui était une rupture dans la conception de la clarinette. En plus le coût n’était pas limité. On voit toujours la stratégie de BC de la recherche du très haut de gamme".
MA : "Nous voulions transposer aussi le constat connu des flutes en métal moins épaisses qui avaient plus de son que les flutes en bois. Or on voulait faire un instrument pour solistes, léger avec un beau son mais aussi avec du volume, des harmoniques riches. Mais la question a été au départ : Avec quelle perce ? on fit deux prototypes (avec la perce R13 et avec la perce RC) et nous sommes tous tombés d’accord, après de multiples essais, qu'il fallait prendre la perce R13".
DG : "Ce fut un travail d’équipe, on ne peut citer tout le monde mais avec les directeurs de fabrication Guerniou et Lienhard, Trouillon pour la perce, Lesieux pour les viroles en carbone, moi et Arrignon comme essayeur principal, nous avons donc retravaillé et perfectionné la perce R13 avec peu d’évasement comme les clarinettes allemandes".
JDT : le son allemand ! Que de débats, étudiants nous avons eu là dessus ! D’excellents clarinettistes allemands jouant sur le système allemand créaient des disques de référence. Nous faisions des master class avec eux. La sonorité à l’allemande devenait à la mode et convenait mieux pour certains passages et certaines musiques. La vieille querelle du son français, du système Boehm, de la facture française contre tout ce qui venait d’Allemagne était révolue, les guerres et les nationalismes étaient loin… Notre génération est celle de l’Europe et le couple franco-allemand existait, on reconnaissait les qualités de l’autre. Votre concurrent Selmer avec sa Recital allait dans le même sens, à savoir se rapprocher d'une synthèse avec la clarinette allemande.
DG : "C’est vrai, car après avoir perfectionné la R13 et la RC avec la Festival et la Prestige, on arrivait à la fin d'une aventure. Il fallait créer autre chose, nous avons tout remis à plat et remis en cause toutes les composantes une à une. R. Lesieux a introduit la fibre de carbone pour les viroles afin de faciliter l’émission du son car les bagues métalliques comprimaient le bois donc les vibrations donc le son. La perce bien sûr étroite de la R13 a été retravaillée et creusée".
MA : "Puis nous avons travaillé les trous et mis des bosses rapportées en élevant les cheminées qui ont aussi un impact essentiel sur la sonorité, ce qui a été ensuite imité par nos concurrents. Le bord du pavillon est devenu plat (nous l’avons repris sur le pavillon ICON et la RC 2015 qui a été relookée) car cela a aussi des incidences sur le son".
Bosse de la clarinette Elite qui permet d'élever la cheminée.
DG : "Nous avons allégé au maximum l’instrument par l’épaisseur du bois (1 mm de moins de diamètre soit 15%) et la finesse des clés ce qui lui donna un air racé mais aussi une certaine fragilité".
EB : "Il n’y a pas que le travail dans la perce. Tous les détails comptent, les boules en or, les viroles en carbone, le pavillon aplati, le fraisage des trous, la hauteur des cheminées, les résonateurs des tampons etc… chaque élément a un impact léger certes sur la sonorité mais en les cumulant ils peuvent modifier beaucoup de choses qui sont désormais analysées plus seulement par l’instrumentiste mais aussi par des appareils acoustiques de plus en plus perfectionnés qui objectivent ces réalités. Le résultat donna un son fin et timbré mais puissant. Même la boite était luxueuse… Bien sûr, cette clarinette était chère et certains ont dit que BC avait crée la Rolls des clarinettes ! 
JDT : L’Elite est à la fois un sujet de satisfaction technique mais aussi une insatisfaction économique. C'est un sujet peu abordé voire douloureux pour vous puisqu’elle a été retirée du catalogue ?
MV : "Pour BC cela n’a pas été un flop comme certains l'ont dit. Cette clarinette avait une cible de clientèle certes un peu étroite, mais on en vendait quand même".
MA : "Si l’Elite n’a pas été une réussite commerciale fantastique, BC n’a pas perdu d’argent avec mais surtout elle fut une réussite technique qui a eu un impact. Ses faiblesses étaient le fa grave (d'ailleurs l’Elite a connu un deuxième modèle avec correction de ce problème), une certaine fragilité qui demandait d’être soigneux et un prix élevé qui a repoussé nombre de clarinettistes mais à part cela, j'ai joué à travers le monde et enregistré avec ce modèle".
Pour écouter Michel Arrignon dans Rossini sur clarinette Elite : allez à 1h 01
JDT : Est-ce que nous pouvons faire le parallèle en aéronautique avec l’avion Concorde technologiquement avancé, qui a permis de capitaliser des avancées pour les avions suivants mais trop coûteux pour générer des profits importants ?
EB : "En effet ! l’Elite est importante pour BC car par ses avancées, cela a permis de faire 3 apports essentiels : sur le plan acoustique et mécanique, ses innovations vont être utilisées sur les clarinettes postérieures. Sur le plan esthétique et de raffinement de l’instrument mais aussi ergonomique. Un apport économique aussi : l’Elite a permis de recadrer BC vers le pragmatisme et le souci de faire des clarinettes magnifiques mais aussi rentables !Toujours les paramètres différents à concilier …."















JDT : je suis aussi collectionneur de clarinettes et je ne peux m’empêcher de te poser deux questions qui obsèdent quelques clarinettistes : est-ce que BC a réellement fait une clarinette à quart de tons ? et pourquoi la DG a été une véritable étoile filante dans les modèles de clarinette, et pour cela si recherchée par les collectionneurs ?
DG : "la clarinette quart de tons a réellement existé comme prototype et sur le plan acoustique cela a été une avancée technique certaine, puis elle a été rangée dans un coin et a disparue ! BC est prêt à la racheter pour son musée, l’exemplaire étant unique. Espérons qu'elle vienne un jour à une vente aux enchères…" En ce qui concerne la DG puisqu'elle porte mon nom, ce n’est pas un bide commercial de BC comme je l’ai entendu. Je vais te raconter la véritable histoire qui est peu connue : J’étais en fin de carrière (je suis parti à la retraite en 1993), Paul Meyer qui affectionnait la RC m’avait demandé d’améliorer une RC (toujours la tentation du sur mesure). La RC avait déjà été améliorée dans le modèle Prestige grâce à un travail sur le pavillon notamment, mais Paul voulait une facilité d’émission pour jouer le concerto de Spohr et d'autres pièces difficiles pour un concert en Suisse. (patrie de Sabine Meyer et de Thomas Friedli, deux super clarinettistes). J’ai commencé à agir sur le corps du bas et j'ai fait une clarinette qui sonnait pas mal. Là je dois faire une parenthèse et rendre hommage à nos musiciens essayeurs (notamment Arrignon, Meyer, Baldeyrou, Moragues) qui n'ont pas peur de prendre des risques en jouant sur des prototypes en concert car c’est autre chose que de jouer dans un local d'essayage ! Cette clarinette donc brute de décoffrage n'avait pas d’estampille et les clarinettistes après le concert ont bombardé Paul de questions sur cette nouvelle clarinette « secrète » alors que l’essentiel était dû au talent de P. Meyer ! Mais tous les musiciens sont avides de connaître les instruments en préparation. C’est normal c’est leur outil de travail. J’ai réalisé encore quelques innovations mineures sur ce modèle puis je suis parti à la retraite et je n’ai pas pu la finir comme je voulais. Elle est sortie en petite série et de suite a été vendue. Mais c’était une comète, un petit plaisir de facteur, sans prétention, qui répondait à une commande ponctuelle d’un musicien. Maintenant si elle est traquée aux enchères, cela me réjouit et m’amuse. J’aurais dû en garder !"
JDT : Une autre clarinette est apparue en 1996, qui n’a pas connu un retentissement important mais qui continue lentement mais régulièrement à se vendre : c’est la Vintage. Je ne comprends pas tellement sa place dans la progression des clarinettes de BC ?
EB : "Là aussi c’est toute une histoire. En 1993 D.Gautier était parti à la retraite et je commençais ma carrière à essayer de le remplacer. Heureusement avec M. Arrignon nous avons pu travailler de suite en harmonie puis avec tous les autres. Le célèbre magazine américain « the clarinet » qui faisait autorité a déclenché une rumeur comme quoi la fameuse R13 qui avait été considérée comme le must aux USA était de moins en moins bonne et qu'elle n'avait plus les qualités d’avant !"
JDT Cela me rappelle ce que nous disait Badini (cf notre article) que les saxos Selmer Mark VI après tel numéro étaient devenus moins bons, le vernis ayant été changé ! Les collectionneurs continuent à véhiculer cette idée et les prix aux enchères s’en ressentent ! mais fermons la parenthèse.
MV : "Il a fallu, vu l’impact de ces journalistes, répondre soit par le dédain et perdre de l’image sur notre marché essentiel des USA, soit jouer le jeu et accepter cette idée même fausse. R. Lesieux qui était un de nos ingénieurs spécialisé dans les clarinettes basses et corps de basset, releva le défi et joua le retour aux sources des années 50, de la perce R13 authentique(alors qu'elle était au catalogue) En partant de la Continental avec une perce étroite de R13 travaillée, on cherchait au départ le son plus feutré et l’aspect rétro . on l’appella Vintage. Le marché américain serait content, on ferait des petites séries de 30 clarinettes par mois avec un nom porteur…. On a répondu aux caprices et contre toute attente, cela n’a pas marché ! les journalistes avaient changés de sujets !"
EB : "Avec Richard Vieille, clarinettiste et pédagogue mais aussi ex- essayeur de Leblanc, nous avons donc amélioré la Vintage dans une deuxième version, ce qui a permis de la mettre au catalogue et de la vendre en Europe mais surtout en Espagne et en Amérique Latine ! mais peu aux USA… elle est toujours au catalogue donc produite en petite série pour cette niche étroite géographique et recherchée en occasion par certains qui l’apprécient".  












MV : "Les exemples de la DG ou de la Vintage montrent la réactivité qu’est obligé d'avoir l'entreprise face à une demande des musiciens. Si on ne répond pas de suite à leurs besoins, notre image s’écorne… c’est pareil pour tout le monde : Les fabricants de voitures de luxe sont obligés de sortir une voiture hybride en 2015 pour intégrer la mode électrique et intégrer tous les gadgets et innovations des concurrents…"
JDT : Puis arriva une vraie réussite : la Tosca. Michel Arrignon, peux tu nous parler de cette clarinette, toi qui en fut un des concepteurs ?
MA : "La Tosca a été créée en 2003 afin de remplacer à terme l’Elite qui n'avait pas le succès attendu. Avec Eric Baret nous sommes repartis de la Festival. Nous avons aussi repris quelques innovations de l’Elite malgré sa spécificité. Notre objectif essentiel était de finir avec la justesse relative entre les registres, problème récurrent de la clarinette depuis Denner ! Que de travail et d’essais ! mais nous avons réussi enfin à faire une clarinette parfaitement juste dans tous les registres avec un beau son timbré et centré et avec du volume. On a pris les matériaux composites Green Line, les viroles en carbone. On améliora les clefs avec des spatules différentes et avec des tampons en Gore Tex et on essayé de se rapprocher aussi du son allemand (avec un évasement plus petit et une perce assez cylindrique). On a descendu les 4 trous du corps du bas d’1mm. Cette clarinette a été de suite plébiscitée par les professionnels. Des centaines de clarinettistes professionnels vont aussitôt l’adopter".
JDT : C’est une date importante la Tosca arrivait à être l'aboutissement de la plupart des modèles de clarinettes que nous avons vu en empruntant un demi siècle d’innovations. BC avait enfin atteint ses objectifs alors pourquoi une autre clarinette la Divine aussitôt mis en chantier ?
MV : "C’est la mentalité chez BC, toujours améliorer à cause des concurrents bien sûr mais aussi des musiciens. Au départ, nous avons toujours que des louanges du nouveau modèle sorti qui améliore le précédent puis peu à peu avec les musiciens, qui sont des pinailleurs et des perfectionnistes, mais aussi avec l’apparition de nouvelles techniques, des nouveaux appareils, de nouveaux matériaux, des nouveaux modèles chez les concurrents, on rêve de faire encore mieux. Tout cela génère des idées et des essais et avec l’expérience des uns et des autres, on arrive à préciser de nouveaux besoins, de nouvelles demandes et donc de nouveaux objectifs et rapidement le projet d'un nouveau modèle".
JDT : Puisque Eric Baret est parmi nous, peux tu nous parler de votre dernière née, la Divine crée en 2012 chez BC !
EB : "Comme tu l’as montré, Il y a deux familles de perces et de clarinettes différentes chez BC. Fabricants et surtout musiciens sont attachés à l’une ou l’autre famille. Les clarinettistes fidèles de la perce R13 avaient la Festival et étaient satisfaits de la progression de leur famille avec la Tosca.
Les tenants de la perce RC avec la Prestige voulaient eux aussi leur nouveau modèle amélioré. Dans la pratique, les innovations de chaque modèle étaient répercutées sur les modèles anciens et on arrivait peu à peu à un rapprochement de ces deux familles de clarinettes. Pour la Divine la perce choisie fut la RC que P. Meyer affectionne, perce large produisant un son plus rond qui fut améliorée notamment par un travail complexe sur le pavillon. Mais l'objectif poursuivi était de garder les qualités d’intonation et de justesse de la Tosca qui devenait maintenant la référence mais dans une perce et un modèle différent. Pour cela il a fallu modifier beaucoup de choses". 












MA : "La perce plus large a une facilité d’émission plus difficile car elle demande plus d’air mais et c’est cela qui est vraiment incroyable, elles ont toutes le son BC. Même la E13 qui n’est qu'une bonne clarinette d’étude (sans doute une des meilleures sur le marché) réalisées ici à Mantes a le son BC. Cela tient aux outils, aux savoir faire, aux matériaux utilisés…."
EB : "La Divine est exclusivement en bois et reprend les innovations des modèles précédents notamment de la RC et de la Tosca (notamment le clétage) et en ajoutent de nouvelles (les trous sont différents), le corps plus long comme la RC…  La RC était lourde et notre objectif était d’alléger la Divine en utilisant les viroles en fil de carbone (de l’Elite) et alléger la clarinette (150g de moins). De plus le carbone facilite l’émission du son, étant plus souple que le métal et serrant moins le bois. Une autre innovation a été d’éviter les condensations stagnantes qui obstruent les trous et humidifient trop les tampons et qui créent des micro fentes d’où des cheminées avec des inserts en GL pour les trous supérieurs (mais cela fait deux siècles que des facteurs avaient inventés les inserts). Nous avons aussi supprimé les lièges naturels des tenons qui posent des problèmes à terme d’étanchéité, de remplacement fréquent et d’action négative sur le son. Nous avons désormais un nouveau matériau le liège synthétique en polymère qui ne se rétracte pas, ne s’use pas facilement et reste étanche, et cela agit aussi sur le son. Pour améliorer les tampons, qui ont une influence importante pour l’intonation et la sonorité, nous les avons pris en Gore Tex déjà utilisé. Tout cela concourt à faire une clarinette, chère bien sûr mais au top niveau". 
MV : "On le voit beaucoup de mini-objectifs à résoudre qui paraissent secondaires pour un non initié mais qui sont importants pour un professionnel (comme le réglage d'une voiture de course pour un pilote). Les musiciens progressent sans cesse, s’enregistrement et sont de plus en plus exigeants et l’on sait comme le dit le proverbe que le diable se niche dans les détails. On le voit, les nouveaux matériaux deviennent fondamentaux". 


JDT : les clarinettes s’usent si on s’en sert et beaucoup plus vite que les instruments à cordes. D’ailleurs certains ont une clarinette pour travailler et une autre pour jouer en concert. Le bois supporte mal l’air chaud et humide pulsé en permanence par l’instrumentiste, l’acidité de la salive, sans compter le passage de l’écouvillon plusieurs fois par jour. Que faire pour prolonger sa clarinette ?
EB: " D'abord se laver les mains avant (dans l'eau chaude cela est bon aussi pour les articulations) la nettoyer après usage notamment les clés, sécher les tampons avec du papier à cigarette, la démonter pour ne pas comprimer les lièges des tenons, passer un écouvillon fin sans racler la perce sans cesse, graisser les lièges, ne jamais la mettre près d'un endroit chaud ou froid, huiler les trous et la perce que rarement et légèrement avec une huile adéquate… cela paraît banal mais beaucoup d’étudiants ne le font pas et abîment leurs instruments !"
MA : "Pour prolonger sa clarinette qu'on aime sans avoir envie ou les moyens d’acheter un autre modèle, BC a crée il y a 3 ans la marque ICON avec des barillets et des pavillons qui s'adaptent (à part l’Elite) et qui donnent un plus à votre RC, festival, prestige… C’est un accessoire essentiel pour customiser et modifier en gardant l'essentiel de son instrument. Nous sommes partis du fameux vieux barillet Möenig à cône inversé (style sablier) qui donne un son timbré plus fort et clair et une émission plus facile. Le pavillon a une base plate, comme l’Elite".
EB : Certains musiciens sont conquis par ce relookage ICON car une clarinette est comme une pipe, il faut qu'elle soit culotée afin de donner le maximum et changer de barillet et pavillon mais aussi d'autres accessoires permettent de garder la même clarinette tout en continuant à progresser.  
Les accessoires sont essentiels mais c’est un sujet connexe : bec, anches, ligatures… Le son dépend tellement de la vibration de l’anche donc de sa qualité et de son usure mais aussi de la ligature et du serrage, Notre fournisseur H&B pour moi est le meilleur (c’est aussi le fournisseur de Selmer d’ailleurs).
JDT : "Analysons maintenant le rôle des musiciens essayeurs, véritables conseillers techniques. Dans l'histoire de notre instrument, il y a toujours eu une forte relation voire une intimité entre les facteurs et les musiciens (les 3 frères .’. Lotz, Mozart et Stadler avaient inauguré cette relation étroite). Bien sûr les stars sont aussi les ambassadeurs de la marque voire d’un modèle. La politique de BC a toujours été de choisir les meilleurs solistes et professeurs. La liste des essayeurs de BC se confond avec la lignée des grands clarinettistes : en commençant par Klosé le virtuose, pédagogue et co-concepteur de la clarinette moderne système Boehm, professeur au conservatoire de Paris".
Hyacinthe KLOSE (1808-1880).
MA : "En effet il y a eu les grands solistes et professeurs : Rose (encore célèbre par ses études jouées), Henri Lefèvre, Lancelot, Deplus, Moraguès, Meyer…et d'autres mais n'oublions pas aussi les autres instruments : les petites clarinettes avec Maurice Briançon, la clarinette basse avec Georges Pigassou, les hautbois avec Myrtyl Morel et Pierre Pierlot, le basson avec Allard et Oubradous, les saxophones avec Lhomme et Deffayet etc… que des grands ! Quelle est la part des musiciens dans l’évolution d’une clarinette, l’essayeur a t-il une importance réelle de conseiller technique ?"
MV : "Nous avons vu que Buffet a toujours privilégié l’osmose entre facteur et musicien. Des grands clarinettistes ont permis de donner des idées, voire même des innovations, de régler les instruments et bien sûr d'avoir un impact commercial en drainant les acheteurs potentiels vers ces nouveaux modèles".
DG : "Mon expérience a été d’écouter les demandes des virtuoses et de traduire celles ci afin d’essayer de trouver des réponses. Améliorer une clarinette est empirique et c’est une prise de tête permanente car en corrigeant un aspect, on malmène un autre aspect et on déséquilibre l’ensemble".
Cyrille ROSE (1830-1902).
MV : "A chaque avancée, nous techniciens avons résolus quelques problèmes qui peuvent paraître mineurs (mais pas pour les professionnels) et sommes heureux de les présenter dans un nouveau modèle. C’est comme cela qu'il faut comprendre la succession des modèles et non pas uniquement par un effet marketing de relookage de la clarinette afin de faire une nouveauté à chaque décennie. Mais bien sûr ils sont aussi ambassadeurs de la marque et du modèle et quand par exemple Lancelot allait au Japon former l’école japonaise de clarinette, il est évident qu'il a fait connaître BC. Mais je le répète tout est affaire de goût, nous techniciens améliorons l’instrument petit à petit objectivement mais vous clarinettistes, vous choisissez subjectivement l’instrument qui vous convient. La divine est un bijou mais tu préfèreras peut être garder ton Elite ou un autre sa Tosca?" 
JDT : On voit bien une double dimension : chaque modèle de clarinette apporte des améliorations dans l’évolution de cet instrument car chaque modèle a sa spécificité.
Quand nous essayons les différentes clarinettes, on trouve un modèle avec lequel on se sent mieux et cela dépend tellement de notre morphologie, du son que l’on recherche pour la musique que l’on joue, des becs et anches que l’on utilise (plus de la moitié de la valeur du clarinettiste selon Lancelot !). Cet objet est le prolongement de nous même et jouer sur tel modèle est souvent  révélateur. Et puis on s’habitue à son instrument, on corrige les défauts inconsciemment, on compense et puis on accumule les souvenirs et après il est difficile de se séparer de  son instrument, certains en parlent comme d’un être aimé !
Se faire voler son instrument est souvent un véritable traumatisme ! (cf mon analyse sur la psychologie du collectionneur sur l’attachement à un objet dans ce blog)
MV : Cela m’a toujours surpris de voir les relations entre un musicien et son instrument, à le caresser, le nettoyer, l'amener anxieux au premier dérèglement comme certains amènent leur enfant chez le docteur… je suis d’accord, c’est plus qu'un objet, plus qu’un outil de travail, c’est une partie  et c’est pourquoi certains ne changent pas facilement de modèle, j'allais dire de partenaire" !
JDT : J'aimerais savoir qui recrute les essayeurs clarinettistes chez BC . Un ancien élève et ami de Lancelot m’a assuré que c’est Lefevre (cf article précédent) qui l’a choisi comme son remplaçant.  Est ce que cette cooptation entre les meilleurs se fait entre eux ou est-ce BC qui choisit le clarinettiste star de la maison ? et puis être un excellent clarinettiste est une chose, analyser et faire des recommandations d’améliorations en est une autre, non ?
DG : "Ce sont tous des grands instrumentistes évidemment mais aussi capables d'analyser les qualités et défauts d'un prototype, d'aider les techniciens à modifier l’instrument, de préciser les besoins, d’être toujours en recherche d’amélioration".
EB : "Il faut plus que bien jouer. C’est vrai Baldeyrou a été présenté par Arrignon, moi aussi d'ailleurs ! tous les solistes se connaissent et peuvent détecter les qualités requises. La décision est collective, puisque nous travaillons étroitement ensemble mais la personnalité du postulant rentre aussi en ligne de compte. Mais chez les autres facteurs, c’était identique notamment Selmer (Dangain), Leblanc (Barras, Vieille) et Couesnon (Périer) qui étaient d'excellents essayeurs.
JDT : Mais l’essai n’est-il pas faussé ? les stars de la clarinette qui sont vos essayeurs qui jouent de la clarinette toute la journée et depuis des décennies au plus haut niveau peuvent-ils choisir la clarinette d'un élève moyen de conservatoire ? Ne jouez vous pas sur l’identification à une star comme tous les autres produits ?
EB : "C’est évident, tout marketing est basé là dessus. Mais actuellement les recherches analysent aussi des étudiants de différents niveaux pour voir leurs problèmes ergonomiques, d’émission du son, de sonorité, leurs harmoniques…. afin d’affiner les clarinettes d’études. Pour les étudiants du CNSM ou les pros, ils sont déjà des maitres de leurs instruments voire des stars en devenir. Ils se retrouvent complétement chez BC avec nos modèles essayés par nos virtuoses".
JDT : Les clarinettes ont connus différents matériaux, différents bois, dont le buis et le palissandre, puis la mode de la clarinette en métal américaine qui dura quelques décennies (et Buffet a été obligé de suivre cette mode). Buffet a toujours expérimenté des matériaux et il faut se rappeler que le matériau est important mais quand même secondaire sur le plan acoustique. Rappelons l’exemple fameux du Concerto de Mozart joué par Parès, soliste de la Garde Républicaine qui joua derrière un paravent avec une clarinette en métal qui à l’époque était vouée aux gémonies et là surprise générale, personne ne l’avait reconnue ! Puis Goodyear inventa l’ébonite (qui est du caoutchouc vulcanisé) et Baekeland la bakélite (qui est du plastique polymère) notamment utilisé pour les becs et les clarinettes d’études. Aussi on ne peut pas parler de Buffet Crampon sans analyser son nouveau matériau original le Green Line?
MV : "Nous avions beaucoup de poudre d’ébène comme rebut et il était difficile de le réutiliser ainsi à cause des particules métalliques infimes dus aux appareils de perce. Un architecte inventeur M. Pierre Laurence a trouvé vers 1990 un procédé pour refaire de la poudre pure d’ébène. Nous travaillons avec lui sous licence et actuellement il récupère régulièrement chez BC les rebuts et la poudre d’ébène qui reviennent chez BC purifiés en sac de poudre pure".
DG : "BC a eu l’idée de chauffer cette poudre pour faire une pâte mais en ajoutant de la fibre de carbone, c’est à dire constituer un nouveau matériau composite en espérant un plus sur les plans à la fois acoustique et mécanique. Rappelons que le matériau composite est constitué d'au moins deux constituants dont les qualités respectives se complètent pour former un matériau aux performances globales améliorées".
EB : "À partir de 1994, Buffet lance les clarinettes Green Line sur son modèle Prestige composées de 95% de poudre d'ébène chauffée et de 5 % de fibres de carbone + ? (secret). En fait le GL possède surtout des qualités mécaniques (plus solide, léger et souple…) avec un meilleur retour en bouche, tout en gardant les qualités de l’ébène. Ce nouveau matériau va donc s’imposer. Si la poudre d’ébène est un sous-produit peu coûteux, la fibre de carbone, elle, est très chère et ce matériau composite reste réservé aux clarinettes de luxe. On voit bien que l'avenir viendra des ingénieurs dans la résistance et acoustique des matériaux…"
MA : "Il y a des adeptes du bois et du GL ! Ce matériau a peu de qualités acoustiques supplémentaires vraiment prouvées pour le moment (tests en aveugle entre deux clarinettes du même modèle bois et GL) mais la recherche y travaille notamment sur l’homogénéité du son. En regardant la perce d'une GL, on voit bien que c'est extrêmement lisse, ce qui améliore l’acoustique (puisque c’est la surface polie de la perce qui contribue à donner un beau son) mais une perce bien polie et huilée régulièrement d'une clarinette en ébène peut être aussi lisse. Et puis le clarinettiste compense instinctivement et retrouve assez vite en fait sa sonorité avec des clarinettes différentes et cela rend la comparaison très subjective".
JDT : la GL s’inscrit aussi dans l’évolution actuelle écologique. il faut plusieurs décennies pour faire un arbre utilisable dans la savane dans une région très localisée (Tanzanie et Mozambique) et nous voyons bien partout l’épuisement des ressources naturelles. La GL n’est pas une mode mais un substitut à l’ébène de qualité, bois qui n’est pas reproductible facilement. Nous avons connu ce phénomène avec le palissandre de Rio qui a été vite épuisé et désormais protégé. Mais d’où vient le nom Green Line ? les mêmes modèles actuels se vendent en bois ou en GL. Qu'est-ce qui se vend le mieux ?
EB : "Green Line veut dire bien sûr « ligne verte » et les instruments BC en GL ont eu une ligne verte discrète imprimée. D’ailleurs BC a eu une subvention et un prix lié à la défense de l'environnement et certains musiciens sensibles à cette question ne joueront que sur GL, choix plus idéologique et écologique que musical j’en conviens; Mais ceci est à prendre en compte, comme certains musiciens français et du monde ne joueront que sur des clarinettes made in France ou BC ! mais pour te répondre, les ¾ des clarinettes vendues chez BC sont encore en ébène".

JDT : Il y a aussi un nouveau matériau qui s’impose : les tampons en Gore Tex, peux tu nous en dire quelques mots ? 
DG : "Ce matériau a été inventé par deux américains Messieurs Gore père et fils en 1969 qui ont étiré du téflon créant un nouveau matériau qui empêche le passage de l'eau mais permet la transpiration d’où des vêtements imperméables confortables et ce qui n’était pas prévu … des tampons de clarinettes.  En effet M. Guerniou a transposé ce matériau chez BC. Sur le plan acoustique, la sonorité est bonne, le tampon ne se gorge pas d’humidité, il est relativement solide et il n’est pas d’un coût élevé".
JDT : L’évolution de la clarinette a toujours connu de nouveaux matériaux. Faisons un petit tour d’horizon : bois, clés, ressorts, tampons etc….
MV : "La clarinette est passée du buis et de l’arbre fruitier au palissandre et à l’ébène (avec des exceptions comme le métal, l’ébonite, la bakélite, le plastic, la résine…). Actuellement les matériaux composites commencent à remplacer le bois mais rien n’empêche de faire une clarinette dans un autre matériau. Les clés en laiton ont laissé la place au maillechort chromé (avec des exceptions en argent, or…)  J'ai travaillé toute ma vie le maillechort et je verrai peut- être un jour des clefs réalisées dans un nouveau matériau révolutionnaire et plus performant ! qui sait ? Les ressorts des clés qui étaient des lamelles de laiton puis de maillechort, sont faits dorénavant en acier bleuté et certains sont des ressorts aiguilles (brevet A. Buffet). Ils ont été au départ fixés sur le bois puis rapidement ont été rivetés, vissés, soudés sur les clés. Les tampons ont connus aussi beaucoup d’évolutions : feutre, baudruche, cuir, liège, gore tex...Les bagues ou viroles ont été en corne, ivoire animal, laiton, maillechort, en bois, en ivoire végétal ou elforyn, en résine, en fibre de carbone, en matériau composite…"
Clarinette Buffet Crampon vers 1850. (Collection RP)
Divine BC
"Les becs en bois ont été remplacés par le caoutchouc ébonite, le verre dit cristal voire le plastic bakélite, Les ligatures qui étaient en ficelle au départ ont connues divers métaux laiton et maillechort surtout, le cuir, le plastic etc…Les anches elles n'ont pas trop variées quoi qu'il y a eu des anches plastifiées…Les tenons ont connu la ficelle puis le liège naturel et maintenant le liège synthétique.  
Tout ceci montre l’évolution permanente et l'avenir se fera surtout avec l'utilisation de nouveaux matériaux car nous arrivons à l'optimisation des matériaux traditionnels".
EB : "BC est très attentif aux nouveaux produits crées dans d'autres secteurs d’activité et analyse de suite si une application est possible sur les instruments à vent améliorant ainsi une composante de l’instrument. La plupart des clarinettes vendues utilisent ces matériaux modernes". 
DG : "Depuis toujours l’évolution de la clarinette progresse mais ce n’est pas un long fleuve tranquille et cela n’a pas été linéaire. Il y a eu des modèles qui ont permis des sauts qualitatifs techniques, d'autres ont été moins probants, certains modèles ont été des réussites commerciales, d'autres plus mitigées mais BC continue de progresser et pour moi comme pour vous, musiciens, c’est ce qui importe".
JDT : Buffet a entrepris une politique de diversification de produits qui en fait le n°2 des leaders du marché des instruments à vent. Le groupe Buffet s’est étoffé en rachetant des sociétés reconnues pour la qualité de leurs produits dans d'autres instruments à vent en France comme Courtois spécialisé dans les cuivres (trompettes, trombones, tubas) ainsi que la société Besson (cornets, euphoniums) et en Allemagne avec les marques de cuivres B&S, les cors Hoyer, les saxophones et clarinettes Keilwerth, les percussions de Meinl Weston, les trompettes de Scherzer, les becs, les clarinettes d’études et saxos de Schreiber… et il reste à trouver encore un facteur réputé de flutes à acquérir pour avoir toute la famille des instruments à vent. Buffet a aussi élargi la gamme de ses produits en produisant des instruments d’étude tout en continuant à garder le leadership sur les instruments haut de gamme. La marque sert de référence globale de qualité mais c’est surtout pour nous le modèle qui importe. Le groupe Buffet a aussi délocalisé la production dans différents pays, mais garde t-il les instruments de luxe et de prestige en France ?
"Intervention de Jerôme PERROD : Le fonds d'investissement Fondations Capital a été crée en 2007 et c’est un fonds entièrement français actionnaire notamment de Courtepaille… Il a acheté en 2012 la société Buffet group pour 58 millions d’euros. Buffet group fait un excédent ou bénéfice brut d’exploitation autour de 10% de son chiffre d'affaires et 8% de sa valeur ce qui en fait une entreprise saine. Après Antoine BEAUSSANT qui a développé l’entreprise, je suis le nouveau Président du directoire depuis juillet 2014. Buffet group, surtout installé en France, vend 93% des instruments en dehors de notre pays. Buffet group est en croissance régulière et sa production comprend 70% de clarinettes. Grosso modo, le groupe Buffet a fait 80 millions d'€uro de chiffre d’affaires en 2014, produit plus de 70 000 instruments avec 700 salariés dans le monde. Il reste leader pour les clarinettes de luxe professionnelles mais est co-leader avec Yamaha en général. Buffet a crée 3 agences aux USA, Japon, Chine (et pas des usines !). Les marques et usines rachetées restent dans les lieux d’origine (exemple B&S à Markneukirchen, Courtois à Amboise…). Les clarinettes d’études Buffet se font aussi en Allemagne chez Schreiber (sauf la E13 qui est la meilleure clarinette d’étude de chez BC et qui est fabriquée à Mantes). Chaque usine a son management, son bureau d’études, sa production de modèles et d’instruments. L’entreprise n’est pas cotée en bourse au second marché".
JDT : On l’a vu, BC est souvent à la pointe des innovations et élabore des clarinettes parmi les meilleures du monde mais très chères. Bien sûr en conséquence BC subit le copiage et la contrefaçon, non ?
EB : "Dès la sortie d'un instrument, tous nos concurrents l’analyse en détail (comme pour les fabricants de voitures par exemple), démontent tout, puis imitent, copient les matériaux, retrouvent les savoir-faire ou essaient du moins. BC se protège par de nombreux brevets, mais certains trouvent des variantes qui les détournent et ils progressent en vendant des bonnes clarinettes (pas au niveau de BC bien sûr) mais à des prix moins élevés. Mais c’est partout pareil. Notre nouveau Président, comme il te l’a dit, vient d'un autre secteur de l’artisanat de luxe la cristallerie et est rompu à cette défense du savoir-faire de luxe français copié et attaqué par la concurrence et la massification des produits imitant le haut de gamme". 
MV : "Il est impérieux pour l'avenir de réussir nos recherches dans des matériaux nouveaux (polymères et autres résines) permettant plus de robotisation et de séries en restant acoustiquement corrects car notre coût du travail malgré nos efforts de productivité ne peuvent être concurrentiels avec de nombreux pays. Par contre les recherches en acoustique sont à la pointe en France notamment avec l’IRCAM (les harmoniques impaires des clarinettes sont vraiment disséquées !). Notre avantage concurrentiel est là car la lutte dans un univers ouvert mondialisé sera dure".
MA : "Si BC est encore le leader incontesté dans le très haut de gamme de luxe pour professionnels, les facteurs asiatiques prennent des parts de marché sur les clarinettes d’études moins exigeantes en qualité. De plus le marché est désormais asiatique aussi ! Combien d’asiatiques apprennent la clarinette ? et comparons aux nombre d’étudiants européens ? Je pars ces jours ci encore faire des concerts et des master class en Asie. José, tu étais au dernier concours international Debussy, combien de candidats étaient d'origine asiatique notamment japon, Corée, Chine ? A chaque concours un peu plus et ils sont à chaque fois meilleurs".
JDT : Maurice, tu es à la retraite depuis 22 années et tu continues à vivre dans l'orbite de BC d’où le titre de notre entretien : rester au cœur de BC et l’avoir toujours dans son cœur.
MV : "Je reste un passionné des instruments à vent et notamment de la clarinette et je reste en contact avec l'entreprise, à suivre l’évolution du métier, les innovations, les musiciens ! Je vis à Mantes pas loin de l'entreprise comme Daniel Gautier et je déjeune souvent avec les uns et les autres, restant au courant de l’évolution et la vie de l’entreprise. Je ne peux pas vivre loin de «mon» usine et de son esprit d’innovation. Et puis j'ai encore un rôle, celui de m’occuper de la collection interne de BC, «du musée où il y a de vraies merveilles reprenant ta phrase». Je suis aussi la vigie sur les enchères et les collectionneurs publics et privés…  Nombre de collectionneurs de l’ACIMV, d’antiquaires, des réparateurs me demandent des précisions voire mon expertise. Je reste donc, comme tu le dis, une mémoire d'une époque de BC, comme Daniel, et je suis fier d'avoir contribué toute ma vie à cette œuvre collective qui est de faire de beaux instruments à vent au service de la musique".

José-Daniel Touroude tient à remercier les différents personnes acteurs de premier plan (Messieurs Vallet, Baret, Arrignon, Gautier) qui ont répondu à toutes ses questions avec gentillesse et compétence.  

Si vous voulez lire la première partie de cet article : cliquez sur ce lien 
Première partie.







lundi 12 janvier 2015

La trompette au XIXe siècle par Christophe ROSTANG.

Christophe ROSTANG, trompettiste, musicologue et spécialiste de l'histoire de la trompette, nous a autorisé à reproduire cet article sur la trompette au XIXe qu'il avait déjà publié dans la gazette des cuivres (N°18 de janvier 2011).
Lien vers la Gazette des Cuivres.
Il est l'auteur également du numéro spécial du Larigot sur "François Georges Auguste DAUVERNE et les trompettistes  de l'orchestre de l'Opéra de Paris au XIXe" numéro que vous pouvez vous procurer auprès de l'association ACIMV pour la modique somme de 25 Euros.
Lien vers l'ACIMV pour s'abonner ou acheter les numéros spéciaux. 
Numéro spécial du Larigot.
Cet article sur la trompette nous semble particulièrement efficace, car très complet, simple et clair ; il permet de "tout" comprendre sur l'évolution de cet instrument. A quand des articles sur les clarinettes, flûtes, bassons, hautbois..... qui ne soient pas ou des articles pour savants, ou articles de vulgarisation simplistes. Si vous avez ou voulez publier dans ce sens...le blog est à votre disposition.

La trompette a connu un renouveau au XIXème siècle. D'une part dans la musique d’opéra et symphonique d'autre part avec la redécouverte des œuvres baroques. Il est pourtant difficile de savoir à quoi le mot trompette fait référence et surtout quels instruments il désigne.

La trompette au XIXème siècle 

Petit tour d’horizon des instruments et des interventions “marquantes” dans l'histoire de la musique.

La trompette naturelle, utilisée durant tout le XIXème siècle, se présente sous différentes formes.

- La trompette longue en Mib pouvant recevoir les tons de Ré, Do, Sib. Évolution directe de la trompette baroque, elle doit l’ajout de tons à la symphonie classique qui ne limite plus les interventions de la trompette à la tonalité brillante de Ré M. Elle est utilisée par exemple dans les symphonies de Beethoven créées vraisemblablement par les frères Anton (1766-1852) et Joseph (1788-1829) Wendlinger alors trompettistes au Kärntnertor Theater1 à Vienne. Elle tend à disparaître au profit des trompettes courtes permettant de corriger certaines notes avec la main dans le pavillon.
Trompette longue de Michael SAURLE vers 1800.
Stockholm Musik & Teatermuseet.
- Les trompettes courtes sont accordées en sol et peuvent avoir des tons jusqu’au la grave. Bien qu’utilisées jusqu’à la fin du XIXème, les compositeurs n’écrivent généralement plus pour cet instrument après 1850.
Trompette courte d'Auguste COURTOIS Paris 1869.
Musée de la musique Paris.
- La trompette ronde est décrite dans la méthode de David Buhl 2 (1781-1860). Elle est utilisée à l’académie royale de musique (ancêtre de l’orchestre de l’opéra) par Dauverné3 (1799-1874) et Legros (1788-après 1832) entre 1820 et 1826 4 elle peut s’accorder de fa à sib. Elle permet d'utiliser comme les cornistes, la main dans le pavillon pour corriger la justesse et produire des traits chromatiques. Utilisée dans des œuvres d’Hérold, de Méhul ou d’Auber elle n’eut qu'une vie brève et fut détrônée au profit de la trompette courte. On la nomme aussi cornet dans des articles (signé par F.J. Fétis5) du début du XIXème siècle.
Auguste Dauverné utilisa cette trompette Raoux a l’orchestre de l’Académie royale de musique et de l’opéra de 1820 à 1826. Elle se jouait avec différents tons.
F.G-A Dauverné Professeur de trompette au conservatoire de Paris (1835 à 1869). Trompette solo à l’académie royale de musique puis opéra (1820-1851) et à la société des concerts du conservatoire (1828-1851)
- la trompette demi-lune permet elle aussi le chromatisme grâce à l’introduction de la main dans le pavillon. Nous ne savons pas comment la trompette circulaire est apparue mais le retour à la trompette droite fût unanimement salué par les critiques 6, par les compositeurs et par les instrumentistes 7.
Trompette demi-lune en fa  de Courtois frères.
- La trompette à coulisse double servait principalement dans les restitutions d’œuvres baroques en Angleterre (Harper père 1786-1853 et fils 1816-1898) mais aussi en France. L'utilisation de cet instrument à l'orchestre reste énigmatique sur le continent. (Dauverné dans sa méthode de 1857 la considère comme la trompette chromatique la plus aboutie). Nous savons toutefois que Jean Baptiste Arban en a joué lors de son prix en 1845. La famille Harper était réputée pour être virtuose sur cet instrument et l’a imposé durant tout le siècle en Angleterre. Elle fut l’instrument principal dans les maisons d’opéra 8. Les compositeurs comme Bishop, Mac Farren Balfe, Clémenti ont écrit pour cet instrument. On la retrouve aussi dans les concerts symphoniques, la Symphonie italienne de Mendelssohn fût créée en 1833 avec des trompettes à coulisse.
Trompette Courtois offert à Cerclier pour son prix en 1846 et développée par Dauverné. (Musée de la musique de Paris)
Thomas HARPER père.
- La trompette à clefs accordable de sol à sib fut développée par Anton Weidinger 9 (1767-1852), le dédicataire des célèbres concertos de Haydn et Hummel. Elle fut largement utilisée en Autriche, Italie, Allemagne et France. On trouve des solos dans Norma de Bellini ou dans les premiers opéras de Verdi. Il faut cependant se méfier car on a des témoignages 10 où Meyerbeer vient diriger « Robert le Diable » à l’académie royale de musique en apportant des cornets à pistons, alors que sur l’édition originale de l’œuvre il est indiqué trompette à clefs dans la nomenclature... En France, les frères Gambatti se sont produit de nombreuses fois en solo 11 entre 1820 et 1830 sur cet instrument. Ils jouaient alors les parties de chant d’opéra de Rossini accompagnés par l’orchestre de l’opéra italien ou par un piano, ils ont fait de la musique de chambre avec Hummel 12, Fétis 13 et Herz ou Chopin 14. Ils conservaient cependant la trompette naturelle ou à pistons pour jouer les parties d'orchestre.
Trompette à clés en fa vers 1810 C.A. BAUER.
- La trompette longue à pistons en mib, fa ou sol. Évolution directe de la trompette naturelle, elle se présente comme une trompette simple à laquelle on a rajouté deux ou trois pistons. Son apparition timide a suscité beaucoup de controverses quant à la modification ou non du timbre. Souvent les compositeurs l’utilisent comme une trompette naturelle qui change rapidement de ton. On ne voit donc que très progressivement un changement de la manière d’écrire du à cette évolution. Enseignée jusqu’en 1914 au conservatoire de Paris par Merri Franquin (1848-1934) elle disparaît des orchestres dès 1870 pour les concerts Lamoureux et en 1891 à l’opéra de Paris 15. En Allemagne il semble qu'elle reste jusqu’au début XXème au moins pour les parties de deuxième trompette 16. Les frères Friedrich (1809-1893) et Ernst Sachse (1813-1870) 17, deux trompettistes cités dans les mémoires de Berlioz 18, ont contribué à développer le répertoire pour cet instrument et semblent avoir été virtuoses. Ils jouaient sous la direction de Mendelssohn et Liszt dans les orchestres de Leipzig puis Mannheim.
Trompette en fa John Angust Köhler à Londres.
- La trompette courte à pistons en ut ou sib Inventée très tôt (vers 1830), elle ne s’impose que dans la deuxième moitié du XIXe siècle. On lui reproche longtemps son timbre moins brillant que la trompette longue mais la sureté qu'elle permet dans l’aigu sera déterminante pour les chefs d’orchestres qui l’imposeront petit à petit. En France, elle est introduite par Teste dans les années 1870 19. Certain comme Richard Strauss préconise le panachage 20: longue pour le grave et courte pour la première voix. Dès 1870 la première partie est assurée sur la trompette courte dans les grands orchestres allemands et en 1891 la trompette en fa est interdite par Lamoureux à l’orchestre de l’opéra de Paris au profit de la trompette en ut.
Trompette en si et la. Denis Antoine Courtois.
- Cornet à pistons : Pendant populaire de la trompette, souvent dénigré, il apparaît vers 1828. Fruit de l’adjonction de piston au cor de poste allemand 21, il est joué avec une embouchure conique d’où la douceur de son timbre qualifié de vulgaire par Berlioz 22 . Sa facilité de jeu par rapport à la trompette lui permet de la remplacer progressivement dans les orchestres symphoniques. Un poste lui est ouvert en 1850 à l’opéra de Paris 23 et Jean-Baptiste Arban ouvre une classe au conservatoire de Paris en 1869. De nombreux virtuoses se sont illustrés sur le cornet comme Arban (1825-1889) pour qui Berlioz ajouta un solo dans sa symphonie Fantastique 24, Maury (1834-1881) ou Joseph Forestier (1815-1882). Les compositeurs écrivent pour le cornet à pistons les mélodies rythmiques ou 
chantées 25, réservant les phrases héroïques à la trompette. Parmi les interventions marquantes du cornet à l’orchestre, les plus jouées restent Carmen de Bizet, L’Apprenti sorcier de Paul Dukas, ou Faust de Gounod.
Cornet à pistons F. Sudre vers 1890.
(Système compensateur Daniel)
Cliquez sur ce lien si vous voulez connaitre ce facteur marseillais : DANIEL.
- Bugle à pistons ou saxhorn soprano. Apparu en 1830 pour succéder au bugle à clefs, il est breveté en 1843 26 par Adolphe Sax qui le situe dans l’aigu de sa famille des saxhorns. Son rôle reste cantonné aux fanfares, harmonies et autres musiques militaires. Il eût toutefois de nombreuses apparitions sur la scène de l’opéra de Paris dans la seconde moitié du XIXe 27. Sax, alors directeur des musiques de scène, met ses instruments à l’honneur. On le retrouve aussi dans le manuscrit de la troisième de Mahler 28 qui pour le solo indique Flugelhorn (Bugle), et précise « jouer comme un cor de poste".
Bugle à pistons en sib de Louis Müller à Lyon vers 1840.
Cliquez sur le tableau pour pouvoir le lire.
Bibliographie sélective : - La trompette Ed. Tarr editions Payot

- The Cornet compendium téléchargeable sur internet : Lien
- The Cambridge Companion to Brass Instruments Cambridge university press) dirigé par T. Herbert et J. Wallace.

1. Historic brass society journal
- vol 18 p. 52 « Beethoven brass players »
2. Méthode de trompette de 1825 éditée à Paris
3. Bibliographie de Dauverné
4. Notice du musée de la musique à Paris
5. Revue Musicale volume 3, 1828
6. Fétis, revue musicale de 1828
7. Méthode pour trompette de Dauverné, 1857 8. The Last Trumpet, Art Brownlow, HBS, p115
9. The Keyed Trumpet and its greatest virtuoso...
Reine Dahlqvist, The Brass Press, p10
10. Rostang - ‘Les frères Gambatti autres pionniers’
La Gazette des cuivres n°16 p 30
11. Echos et nouvelles du 13 Novembre 1826
12. J.N. Hummel a Musicians life and worlds
edition Mark Kroll (2007) p.160
13. Fétis in L’éclaireur - dimanche 2 décembre1832
14. Castil Blaze in L’Europe littéraire (Paris. 1833)
15. Encyclopédie Lavigac, tome 3 p 1614
16. La trompette, E. Tarr, ed. Payot, p125
17. Das grosse buch der trompete, F. Keim
- édition Schott, p 58-59 et Wikipédia hollande.

18. Berlioz Mémoires Edition Flammarion Paris, p.337
19. Encyclopédie Lavigac, tome 3 p 1610
20. Traité d’instrumentation de Berlioz
revu et corrigé par R. Strauss
21. Article « cornet à pistons » dictionnaire de la musique
en France au XIXème éditions Fayard
22. Traité d’instrumentation de Berlioz
- article sur le cornet à pistons.19
23. A. Terrier, L’orchestre de l’opéra de Paris
édition La Martinière p.125
24. T. Herbert et J. Wallace, Brass instruments,
- Cambridge university press, p.165
25. Méthode de Cornet à pistons d’Alexandre Petit.
26. Adolphe Sax, M. Haine
-Edition de l’université de Bruxelles, p. 62
27. Adolphe Sax de M. Haine

28. The cornet compendium, Richard Schwartz, part 7