samedi 25 avril 2015

Ma clarinette est anonyme et alors ?

José-Daniel Touroude

Clarinette anonyme 6 clés, sa boite avec 2 becs Lelandais et sa boite « Charles X »
Ma Clarinette en Ut à 6 clés n’est pas estampillée et donc considérée comme banale, pas crée par un facteur prestigieux donc anonyme mais utilisée par un clarinettiste de campagne qui a fait danser son village et elle nous interpelle justement dans une réflexion sur les clarinettes de «base» anonymes.

Les clarinettes à 6 clés ont été fabriquées grosso modo entre 1800 et 1900.

La 6ème clé, permet de faire une nouvelle note le Do# /Sol# avec le petit doigt gauche. Toutes les altérations ne sont pas encore possibles et la gamme chromatique n’est pas évidente avec des doigtés en fourche, mais cette clé améliore sensiblement les possibilités de la clarinette. C’est pourquoi la plupart des clarinettes à 5 clés en exercice ont eu cette clé supplémentaire facile à poser. Un problème demeure car le trou se trouve au ras du tenon du corps du haut et pose souvent des problèmes de justesse car acoustiquement le trou devrait être un peu plus bas, d’où une correction avec l’embouchure de la part du clarinettiste !

Clé de sol dièse montée sur bloc. Clarinette Mib à 11 clés
 allemande anonyme. (Collection JDT)
Il ne faut pas oublier qu’au 19ème siècle la clarinette est en vogue dans toutes les armées, orchestres populaires et harmonies. Ainsi il y a environ 4000 clarinettistes militaires dans le monde en 1800 qui jouaient sur des 5 ou 6 clés ! Les troupes de l’empereur Napoléon 1er avait plus de 1000 clarinettistes jouant principalement sur des 6 clés et l’enseignement du conservatoire de Paris juste crée se faisait sur cette clarinette (il y avait 11 professeurs de clarinettes au conservatoire de Paris !). Les clarinettes 6 clés ont accompagné Bonaparte puis Napoléon 1er à travers l'Europe et l'Egypte et dont certaines ont fini comme combustible lors de la retraite de Russie ! 
Heureusement il en reste encore beaucoup car la fabrication de ces clarinettes simples et peu coûteuses étaient destinées à un public de musiciens populaires et a continué pendant tout le 19ème siècle. Cette clarinette fait partie de ces clarinettes. Sa date de fabrication se situe autour de 1850, elle est en buis et les clés et bagues sont en laiton.
Clarinettiste et serpentiste d'infanterie de ligne vers 1812.
Beaucoup de clarinettes ne sont pas signées par leurs fabricants et il y a 3 explications :

      Certaines sont considérées comme « bas de gamme » vu la qualité des matériaux employés (bois, bagues, clés), voire même pour quelques unes, elles ont des défauts de fabrication ou ne sont pas très justes. Elles sont anonymes volontairement, le facteur ne voulant pas associer son nom à des clarinettes indignes de son talent mais réservées à des faibles budgets pour la musique populaire ou pour l'étude. Ce n’est pas le cas de cette clarinette.

      D'autres ont eu des estampilles non gravées au fer mais simplement tamponnées à l’encre. Avec le temps, l'encre s'estompe voire disparaît et dans notre collection nous en avons plusieurs instruments où il est difficile de reconnaître l'estampille, tout en voyant néanmoins des séquelles de tampons. Elles deviennent anonymes avec le temps ! Ce n’est pas le cas de cette clarinette.

      D'autres sont anonymes volontairement et sont d'excellentes factures. En fait, elles sont laissées vierges, sans estampilles volontairement par le facteur pour que le revendeur, souvent en province ou à l'étranger, mette son tampon et fidélise sa clientèle. Les commandes de clarinettes vierges pour des revendeurs étaient courantes. D'ailleurs il est parfois difficile de séparer facteurs, réparateurs et revendeurs à cette époque car ils cumulaient les rôles. Certains collectionneurs et chercheurs actuels s'emploient à déterminer les facteurs et les revendeurs, villes par villes.

Il faut démystifier la course à l'estampille et à la griffe du facteur réputé... souvent ce n’est pas le nom du facteur inscrit qui a fait l’instrument. Ainsi les facteurs de la Couture - Boussey vendaient des clarinettes de qualité dans leurs magasins à Paris et mettaient dans ce cas leurs estampilles. Mais en parallèle, par exemple, la manufacture de Thibouville à Ivry la bataille, proche de La Couture Boussey et haut lieu de la facture d'instruments à vent,  marquait de nombreux instruments avec la marque des revendeurs :  
(exemples: Autiero à Avignon, Bohn à Guebwiller en Alsace, Bajus-Gossart dans le Pas de Calais, Barbé pour Le Puy, Bonnel à Rennes, Dolmetch au Mans, Dupeyrat à Riberac etc...)













Souvent les facteurs fabriquaient des clarinettes pour l'étranger avec des estampilles de revendeurs exportateurs (De Prins à Anvers en Belgique, Foetisch à Lausanne en Suisse, Bizet qui vendait à son nom les Thibouville et les Gautrot « anonymes » pour l'Espagne et le Portugal, voire l’Amérique latine...) Les clarinettes françaises étaient vendues en Europe et dans l'empire français (Thibouville approvisionnait le revendeur Bembaron en Tunisie et le revendeur Charvet en Algérie...) mais aussi beaucoup de magasins de musique dans le monde entier. Parfois un facteur aidait un autre facteur (Thibouville aidait Gautrot et inversement pour les exportations  en grande quantité pour les USA afin de respecter les quantités et les délais).
Enfin la plupart du temps, le fabricant laissait les clarinettes anonymes, les revendeurs mettant ce qu'ils
voulaient... et parfois rien du tout ! car à part quelques noms réputés, les musiciens d’alors n’étaient pas obnubilés par une estampille. L’armée mettait un numéro, certains musiciens mettaient leurs initiales ou leurs noms, d’autres rien du tout.
Ces exemples sont destinés à montrer que l'on ne peut pas toujours se fixer sur une estampille garante de qualité et que c'est aussi illusoire que les griffes actuelles dans la confection où les vêtements identiques sortent des mêmes usines, avec les mêmes produits... mais avec des prix différents ! La griffe symbolise et suppose alors la qualité et la mode mais le produit est souvent quasi - identique. Cette clarinette avec une estampille vaudrait plus chère ! Enfin il ne faut pas oublier que les contrefaçons et les fausses estampilles existaient déjà ! Les faux étaient courants et au fil du temps, certains en ont rajoutés.

Au lieu de regarder l'estampille comme révélateur de qualité, regardons l'esthétisme de la clarinette, la qualité de ses matériaux et jouons avec pour voir ses qualités acoustiques et musicales. Et cette clarinette est belle, joue juste et possède un beau son puissant et chaud. La clarinette en Ut  jouait avec les autres instruments sans transposer et pour cela elle était utilisée souvent dans les orchestres de musique populaire.
Le diapason est bas (La = 435 Hz)  mais courant au 19ème siècle. L'instrument est en buis, peu épais et bien tourné et n’a pas de repose-pouce car son poids sans le bec est très léger : 260 g.
L'instrument est composé de 5 parties : barillet, corps supérieur, corps central, corps inférieur, pavillon.  
Le barillet est arrondi légèrement au centre comme le fait la facture française (en Allemagne le renflement est vers le bas.)  Le bulbe est assez plat comme les clarinettes 6 clés tardives fabriquées en France. Les 2 becs en ébène sont du célèbre facteur Lelandais, un peu usé car à l'époque en France, certains jouaient à l’ancienne avec les dents et la lèvre inférieure qui reposaient sur le bec et la lèvre supérieure posée sur l'anche. Beaucoup de clarinettistes populaires jouaient à l’ancienne, donc à l’envers. Les boites sont intéressantes, boite double assez rare pour les becs et la boite de clarinette « Charles X » pour l’instrument est très belle.Tout est d'origine et bien conservé et elle a joué jusqu’à la guerre de 1914 dans le Lot et Garonne. En attendant, elle joue très bien, juste et avec une belle sonorité.
Laissons à cette belle inconnue, son anonymat et son mystère ! 






samedi 18 avril 2015

Le VARITONE de SELMER ou l'histoire du premier saxophone électronique.


Remettons nous dans l'ambiance..... pour ceux qui y étaient......Dans les années 60, souvenez vous, le "Yé-Yé" et la guitare électrique faisaient fureur et avaient remisé "Petite fleur" de Sidney BECHET dans les "boites" pour adultes vieillissant. Les teenagers clarinettistes et saxophonistes avaient bien du mal à se faire entendre et à lutter face à ces groupes de guitaristes "amplifiées"....."à peine musiciens " qui nous piquaient tous les contrats. Comme moi vous vous êtes, sans doute, essayés à la guitare "hurlante" pour jouer à armes égales.......
Et c'est alors que.....Selmer est arrivé, avec son saxe électronique : Le VARITONE. Nous aussi nous allions pouvoir faire jouer les décibels... mettre les belles à nos pieds et retrouvez notre situation de Saxophoniste leader.
Première page de la brochure Selmer.
C'est en 1965 que Selmer s'associe avec la société Electro-Voice (EV) pour développer un concept révolutionnaire de saxophone électronique. Le Varitone est un concept très novateur et assez abouti qui consiste à placer un micro en céramique sur le bocal, permettant de recueillir un son naturel de l'instrument (Saxe Ténor ou alto).
Bocal de saxe alto muni de micro.
Ce micro est relié à un préamplificateur fixé sur la garde des clés de Si et Sib main droite, de façon à utiliser les différents potentiomètres:  3 pour régler le volume, l'écho et le volume de l'effet du sous octave. Les quatre leviers permettaient , l'écho, le trémolo, d'égaliser les graves, les médiums, les aigus.....Un petit synthétiseur pouvant être utilisé en jouant, comme sur une guitare électrique.
Préamplificateur du Varitone et ses sept boutons de contrôle.
Le tout relier à un amplificateur spécifique Varitone avec un bouton pour régler le trémolo et un bouton marche arrêt.
Tableau de l'ampli du Varitone.
Voici une démonstration par un musicien japonais.....qui montre les effets simples du Varitone, à notre avis pas suffisamment inventifs pour montrer les qualités de cette invention très originale pour l'époque.
Concept trop novateur pour l'époque, le Varitone ne rencontra pas le succès escompté.
En plus de la brochure, Selmer distribuait un petit disque de démonstration.


Très peu de musiciens utilisèrent ce Varitone ; le seul qui a su l'utiliser et en faire quelque chose fut Eddie HARRIS (1934-1996), mais sa musique Funk et Jazz R and B pouvait s'adapter à l'électronique. Eddie HARRIS est un musicien très inventif, il enregistra en 1967 avec le Varitone dans un disque très célèbre "Electrifying Eddie Harris"....un de ses tubes : Listen Here.
On peut l'entendre en 1969, en live à Montreux où il utilise un système modifié.
Un autre grand tube d' Eddie Harris que nous jouons régulièrement : Cold Duck Time.
Eddie Harris et son compère Les McCANN assez régulièrement classés dans les Hit-parades de l'époque, notamment avec ce célèbre "Compared to What".
Autre grand jazzman qui enregistra, entre 1966 et 1971,  13 disques avec le Varitone : Sonny STITT, mais ce musicien be-bop n'avait besoin d'aucun artifice pour montrer son talent. Dans tous ses disques utilisant le varitone, Stitt l'utilise plus comme un micro-amplificateur, sans pratiquement jamais utiliser ses nouvelles possibilités.

Publicité Selmer avec Sonny STITT en
couverture.
La plupart des disques de Sonny STITT utilisant le Varitone sont des disques "commerciaux" comme celui-ci, avec Gene Ammons au ténor, où en duo ils jouent des thèmes bluesies, avec orgues Hammond et guitariste....en utilisant un effet écho, sans intérêt qui affaiblit le point fort de ce formidable musicien méconnu (Un de mes modèles), la vélocité et le lyrisme. Donc si vous n'écoutez qu'un extrait....Voici une pépite de Sonny Stitt, sans Varitone....."Lover Man".


Cet extrait nous permet de saluer une autre de nos idoles : Kenny CLARK.
Page 2 de la brochure Selmer, Varitone.
Si le Varitone n'a pas percé, c'est bien sur parce qu'il était trop en avance par rapport à son époque, mais surtout parce qu'aucun musicien n'a su l'utiliser (A l'exception d'Eddie HARRIS) et créer une musique pour ce nouveau saxophone électronique. D'ailleurs avons nous besoin d'un saxophone électronique ?

Moi, personnellement je préfère le son de mon Mark VI......même amplifié.
Page 4 de la brochure Selmer.



mercredi 11 mars 2015

2ème partie : Les clarinettes actuelles professionnelles de Buffet Crampon. Suite des entretiens avec Michel Arrignon, Maurice Vallet, Daniel Gautier, Eric Baret avec la participation ponctuelle de Jérome Perrod par José-Daniel Touroude

Pour lire la première partie de cet article cliquez sur ce lien:
De gauche à droite : J. D. TOUROUDE (JDT), E. BARET (E.B.), D. GAUTIER (D.G.)
M. ARRIGNON (M.A.), M. VALLET (M.V.).
JDT : Pouvons nous analyser les différents modèles de clarinettes professionnelles, en réalisant bien que la subjectivité est essentielle dans le choix d'un instrument, mais j'aimerais connaitre la progression des modèles de clarinettes ? 
EB : "le choix d'une clarinette est très personnelle. Combien d’artistes ais-je vu venant essayer un modèle et repartant avec un autre ! Combien de clarinettistes ais-je vu rester attachés viscéralement à un modèle même ancien et dépassé".  
MV : "Dans ton article sur les saxos Selmer, tu montrais bien que les jazzmen affectionnaient encore leurs vieux Mark VI, prouvant que la subjectivité est un point essentiel".
MA :"Par contre objectivement, changer de bec, de ligature, d'anches voire de baril sont plus courants et donnent plus de résultats dans les changements recherchés parfois que de changer de clarinette".
JDT : Sans entrer trop dans les détails techniques, quelles ont été les innovations recherchées selon chaque modèle par ordre chronologique. R. Carrée n’était plus et avait été remplacé par son fils et par Daniel Gautier qui sera lui même remplacé en 1993 par Eric Baret. Nous avons la chance d'avoir les principaux acteurs devant nous et de recueillir vos expériences. Ce qui me frappe, c’est le souvenir omniprésent de R. Carrée qui plane sans cesse. Il avait laissé la R13 et la RC, les deux bases sur lesquelles BC va décliner ses clarinettes jusqu’à maintenant, mais il laisse aussi une empreinte indélébile, une vision du métier et une orientation innovante permanente. Commençons par la Festival et la Prestige. DG en tant que digne successeur de R. Carrée, est-ce qu'on peut dire que la Festival est une R13 améliorée et la Prestige une RC améliorée ? 
DG : "Tout à fait. Nous avons crée La Festival en 1987 avec l’aide des 3 essayeurs maison (Lancelot, Deplus, Arrignon). En effet les objectifs étaient de poursuivre les améliorations de la R13, certains musiciens ne voulant pas de la perce RC qui était très différente. La BC20 posait de sérieux problèmes de justesse parmi les professionnels et il était temps de revenir au diapason (La = 440 Hz), d’améliorer la justesse (et cela a nécessité de modifier les trous) tout en gardant toutes les qualités des clarinettes précédentes. On a alors rallongé le corps du bas (idée de l’américain Lee Gibson) et modifié les trous en conséquence (trous de Mi et Fa graves remontés, trou de douzième remonté, trou Dol# / Sol# aussi, trous de La et Sol# modifiés, levier Mib…)".
MV : "Il y avait aussi quelques innovations, notamment le repose pouce réglable. Ce fut une réussite qui reste très appréciée par les étudiants qui ont des morphologies très différentes (l'apprentissage de la clarinette se faisant pendant l’adolescence) mais aussi par quelques professionnels". 
Repose pouce réglable de BC.
Repose pouce de clarinettes
anciennes
















EB : "D’ailleurs 25 ans après sa création, la festival est toujours vendue au catalogue avec un lifting permanent en intégrant les innovations des clarinettes postérieures avec les nouveaux matériaux. Elle fut longtemps le n°1 des ventes de BC" .
DG : " La Prestige crée aussi vers 1987 va créer un évènement avec l’apparition du nouveau matériau composite le Green Line qui n’est utilisé que par Buffet Crampon. Comme la Festival améliorait la famille de clarinettes avec la perce étroite de la R13, la Prestige est issue de la perce large RC. L'objectif poursuivi avec nos essayeurs était donc simple : garder la spécificité de la RC et peaufiner sa finition, faire une clarinette RC de luxe, de prestige, mais dans un matériau composite complètement nouveau. Il y avait aussi quelques innovations, notamment un travail dans le pavillon qui donnèrent une clarinette très appréciée. Pascal Moraguès, professeur au CNSM et essayeur aussi chez BC, à joué longtemps sur ce modèle. D'ailleurs, elle est toujours vendue au catalogue avec un lifting permanent en intégrant les innovations des clarinettes postérieures avec les nouveaux matériaux".
MA : "Attention à la confusion souvent entendue et écrite : une autre clarinette se nomme R13 Prestige et n’a rien à voir avec la véritable Prestige issue de la RC ! (la R13 prestige est destinée surtout au Japon, la R13 étant reconnue pour eux à l’époque comme la meilleure clarinette professionnelle et le mot prestige voulant dire finition soignée, de luxe dans tous ses composants.)".
JDT : Et la suivante fut l’Elite qui m'interpelle car depuis 25 ans, je joue sur ce modèle, aussi je ne peux m’empêcher de vous interroger tous sur l'aventure de cette clarinette puisque j'ai en face de moi ses concepteurs. Quelle a été l'aventure de l’Elite? Pourquoi alors que la R13, la RC, la Festival, la Prestige dominaient le marché, se lancer dans une clarinette totalement différente et élitiste ?
DG : "Nous avons créée en 1989 cette clarinette qui possède une place très particulière dans l’évolution des clarinettes de BC car elle a eu une vie brillante mais courte, arrêtée en 2003, ce qui a fait beaucoup parler. L'objectif poursuivi était de faire une clarinette différente, luxueuse réservée aux professionnels (d’où son nom Elite), et qui était une rupture dans la conception de la clarinette. En plus le coût n’était pas limité. On voit toujours la stratégie de BC de la recherche du très haut de gamme".
MA : "Nous voulions transposer aussi le constat connu des flutes en métal moins épaisses qui avaient plus de son que les flutes en bois. Or on voulait faire un instrument pour solistes, léger avec un beau son mais aussi avec du volume, des harmoniques riches. Mais la question a été au départ : Avec quelle perce ? on fit deux prototypes (avec la perce R13 et avec la perce RC) et nous sommes tous tombés d’accord, après de multiples essais, qu'il fallait prendre la perce R13".
DG : "Ce fut un travail d’équipe, on ne peut citer tout le monde mais avec les directeurs de fabrication Guerniou et Lienhard, Trouillon pour la perce, Lesieux pour les viroles en carbone, moi et Arrignon comme essayeur principal, nous avons donc retravaillé et perfectionné la perce R13 avec peu d’évasement comme les clarinettes allemandes".
JDT : le son allemand ! Que de débats, étudiants nous avons eu là dessus ! D’excellents clarinettistes allemands jouant sur le système allemand créaient des disques de référence. Nous faisions des master class avec eux. La sonorité à l’allemande devenait à la mode et convenait mieux pour certains passages et certaines musiques. La vieille querelle du son français, du système Boehm, de la facture française contre tout ce qui venait d’Allemagne était révolue, les guerres et les nationalismes étaient loin… Notre génération est celle de l’Europe et le couple franco-allemand existait, on reconnaissait les qualités de l’autre. Votre concurrent Selmer avec sa Recital allait dans le même sens, à savoir se rapprocher d'une synthèse avec la clarinette allemande.
DG : "C’est vrai, car après avoir perfectionné la R13 et la RC avec la Festival et la Prestige, on arrivait à la fin d'une aventure. Il fallait créer autre chose, nous avons tout remis à plat et remis en cause toutes les composantes une à une. R. Lesieux a introduit la fibre de carbone pour les viroles afin de faciliter l’émission du son car les bagues métalliques comprimaient le bois donc les vibrations donc le son. La perce bien sûr étroite de la R13 a été retravaillée et creusée".
MA : "Puis nous avons travaillé les trous et mis des bosses rapportées en élevant les cheminées qui ont aussi un impact essentiel sur la sonorité, ce qui a été ensuite imité par nos concurrents. Le bord du pavillon est devenu plat (nous l’avons repris sur le pavillon ICON et la RC 2015 qui a été relookée) car cela a aussi des incidences sur le son".
Bosse de la clarinette Elite qui permet d'élever la cheminée.
DG : "Nous avons allégé au maximum l’instrument par l’épaisseur du bois (1 mm de moins de diamètre soit 15%) et la finesse des clés ce qui lui donna un air racé mais aussi une certaine fragilité".
EB : "Il n’y a pas que le travail dans la perce. Tous les détails comptent, les boules en or, les viroles en carbone, le pavillon aplati, le fraisage des trous, la hauteur des cheminées, les résonateurs des tampons etc… chaque élément a un impact léger certes sur la sonorité mais en les cumulant ils peuvent modifier beaucoup de choses qui sont désormais analysées plus seulement par l’instrumentiste mais aussi par des appareils acoustiques de plus en plus perfectionnés qui objectivent ces réalités. Le résultat donna un son fin et timbré mais puissant. Même la boite était luxueuse… Bien sûr, cette clarinette était chère et certains ont dit que BC avait crée la Rolls des clarinettes ! 
JDT : L’Elite est à la fois un sujet de satisfaction technique mais aussi une insatisfaction économique. C'est un sujet peu abordé voire douloureux pour vous puisqu’elle a été retirée du catalogue ?
MV : "Pour BC cela n’a pas été un flop comme certains l'ont dit. Cette clarinette avait une cible de clientèle certes un peu étroite, mais on en vendait quand même".
MA : "Si l’Elite n’a pas été une réussite commerciale fantastique, BC n’a pas perdu d’argent avec mais surtout elle fut une réussite technique qui a eu un impact. Ses faiblesses étaient le fa grave (d'ailleurs l’Elite a connu un deuxième modèle avec correction de ce problème), une certaine fragilité qui demandait d’être soigneux et un prix élevé qui a repoussé nombre de clarinettistes mais à part cela, j'ai joué à travers le monde et enregistré avec ce modèle".
Pour écouter Michel Arrignon dans Rossini sur clarinette Elite : allez à 1h 01
JDT : Est-ce que nous pouvons faire le parallèle en aéronautique avec l’avion Concorde technologiquement avancé, qui a permis de capitaliser des avancées pour les avions suivants mais trop coûteux pour générer des profits importants ?
EB : "En effet ! l’Elite est importante pour BC car par ses avancées, cela a permis de faire 3 apports essentiels : sur le plan acoustique et mécanique, ses innovations vont être utilisées sur les clarinettes postérieures. Sur le plan esthétique et de raffinement de l’instrument mais aussi ergonomique. Un apport économique aussi : l’Elite a permis de recadrer BC vers le pragmatisme et le souci de faire des clarinettes magnifiques mais aussi rentables !Toujours les paramètres différents à concilier …."















JDT : je suis aussi collectionneur de clarinettes et je ne peux m’empêcher de te poser deux questions qui obsèdent quelques clarinettistes : est-ce que BC a réellement fait une clarinette à quart de tons ? et pourquoi la DG a été une véritable étoile filante dans les modèles de clarinette, et pour cela si recherchée par les collectionneurs ?
DG : "la clarinette quart de tons a réellement existé comme prototype et sur le plan acoustique cela a été une avancée technique certaine, puis elle a été rangée dans un coin et a disparue ! BC est prêt à la racheter pour son musée, l’exemplaire étant unique. Espérons qu'elle vienne un jour à une vente aux enchères…" En ce qui concerne la DG puisqu'elle porte mon nom, ce n’est pas un bide commercial de BC comme je l’ai entendu. Je vais te raconter la véritable histoire qui est peu connue : J’étais en fin de carrière (je suis parti à la retraite en 1993), Paul Meyer qui affectionnait la RC m’avait demandé d’améliorer une RC (toujours la tentation du sur mesure). La RC avait déjà été améliorée dans le modèle Prestige grâce à un travail sur le pavillon notamment, mais Paul voulait une facilité d’émission pour jouer le concerto de Spohr et d'autres pièces difficiles pour un concert en Suisse. (patrie de Sabine Meyer et de Thomas Friedli, deux super clarinettistes). J’ai commencé à agir sur le corps du bas et j'ai fait une clarinette qui sonnait pas mal. Là je dois faire une parenthèse et rendre hommage à nos musiciens essayeurs (notamment Arrignon, Meyer, Baldeyrou, Moragues) qui n'ont pas peur de prendre des risques en jouant sur des prototypes en concert car c’est autre chose que de jouer dans un local d'essayage ! Cette clarinette donc brute de décoffrage n'avait pas d’estampille et les clarinettistes après le concert ont bombardé Paul de questions sur cette nouvelle clarinette « secrète » alors que l’essentiel était dû au talent de P. Meyer ! Mais tous les musiciens sont avides de connaître les instruments en préparation. C’est normal c’est leur outil de travail. J’ai réalisé encore quelques innovations mineures sur ce modèle puis je suis parti à la retraite et je n’ai pas pu la finir comme je voulais. Elle est sortie en petite série et de suite a été vendue. Mais c’était une comète, un petit plaisir de facteur, sans prétention, qui répondait à une commande ponctuelle d’un musicien. Maintenant si elle est traquée aux enchères, cela me réjouit et m’amuse. J’aurais dû en garder !"
JDT : Une autre clarinette est apparue en 1996, qui n’a pas connu un retentissement important mais qui continue lentement mais régulièrement à se vendre : c’est la Vintage. Je ne comprends pas tellement sa place dans la progression des clarinettes de BC ?
EB : "Là aussi c’est toute une histoire. En 1993 D.Gautier était parti à la retraite et je commençais ma carrière à essayer de le remplacer. Heureusement avec M. Arrignon nous avons pu travailler de suite en harmonie puis avec tous les autres. Le célèbre magazine américain « the clarinet » qui faisait autorité a déclenché une rumeur comme quoi la fameuse R13 qui avait été considérée comme le must aux USA était de moins en moins bonne et qu'elle n'avait plus les qualités d’avant !"
JDT Cela me rappelle ce que nous disait Badini (cf notre article) que les saxos Selmer Mark VI après tel numéro étaient devenus moins bons, le vernis ayant été changé ! Les collectionneurs continuent à véhiculer cette idée et les prix aux enchères s’en ressentent ! mais fermons la parenthèse.
MV : "Il a fallu, vu l’impact de ces journalistes, répondre soit par le dédain et perdre de l’image sur notre marché essentiel des USA, soit jouer le jeu et accepter cette idée même fausse. R. Lesieux qui était un de nos ingénieurs spécialisé dans les clarinettes basses et corps de basset, releva le défi et joua le retour aux sources des années 50, de la perce R13 authentique(alors qu'elle était au catalogue) En partant de la Continental avec une perce étroite de R13 travaillée, on cherchait au départ le son plus feutré et l’aspect rétro . on l’appella Vintage. Le marché américain serait content, on ferait des petites séries de 30 clarinettes par mois avec un nom porteur…. On a répondu aux caprices et contre toute attente, cela n’a pas marché ! les journalistes avaient changés de sujets !"
EB : "Avec Richard Vieille, clarinettiste et pédagogue mais aussi ex- essayeur de Leblanc, nous avons donc amélioré la Vintage dans une deuxième version, ce qui a permis de la mettre au catalogue et de la vendre en Europe mais surtout en Espagne et en Amérique Latine ! mais peu aux USA… elle est toujours au catalogue donc produite en petite série pour cette niche étroite géographique et recherchée en occasion par certains qui l’apprécient".  












MV : "Les exemples de la DG ou de la Vintage montrent la réactivité qu’est obligé d'avoir l'entreprise face à une demande des musiciens. Si on ne répond pas de suite à leurs besoins, notre image s’écorne… c’est pareil pour tout le monde : Les fabricants de voitures de luxe sont obligés de sortir une voiture hybride en 2015 pour intégrer la mode électrique et intégrer tous les gadgets et innovations des concurrents…"
JDT : Puis arriva une vraie réussite : la Tosca. Michel Arrignon, peux tu nous parler de cette clarinette, toi qui en fut un des concepteurs ?
MA : "La Tosca a été créée en 2003 afin de remplacer à terme l’Elite qui n'avait pas le succès attendu. Avec Eric Baret nous sommes repartis de la Festival. Nous avons aussi repris quelques innovations de l’Elite malgré sa spécificité. Notre objectif essentiel était de finir avec la justesse relative entre les registres, problème récurrent de la clarinette depuis Denner ! Que de travail et d’essais ! mais nous avons réussi enfin à faire une clarinette parfaitement juste dans tous les registres avec un beau son timbré et centré et avec du volume. On a pris les matériaux composites Green Line, les viroles en carbone. On améliora les clefs avec des spatules différentes et avec des tampons en Gore Tex et on essayé de se rapprocher aussi du son allemand (avec un évasement plus petit et une perce assez cylindrique). On a descendu les 4 trous du corps du bas d’1mm. Cette clarinette a été de suite plébiscitée par les professionnels. Des centaines de clarinettistes professionnels vont aussitôt l’adopter".
JDT : C’est une date importante la Tosca arrivait à être l'aboutissement de la plupart des modèles de clarinettes que nous avons vu en empruntant un demi siècle d’innovations. BC avait enfin atteint ses objectifs alors pourquoi une autre clarinette la Divine aussitôt mis en chantier ?
MV : "C’est la mentalité chez BC, toujours améliorer à cause des concurrents bien sûr mais aussi des musiciens. Au départ, nous avons toujours que des louanges du nouveau modèle sorti qui améliore le précédent puis peu à peu avec les musiciens, qui sont des pinailleurs et des perfectionnistes, mais aussi avec l’apparition de nouvelles techniques, des nouveaux appareils, de nouveaux matériaux, des nouveaux modèles chez les concurrents, on rêve de faire encore mieux. Tout cela génère des idées et des essais et avec l’expérience des uns et des autres, on arrive à préciser de nouveaux besoins, de nouvelles demandes et donc de nouveaux objectifs et rapidement le projet d'un nouveau modèle".
JDT : Puisque Eric Baret est parmi nous, peux tu nous parler de votre dernière née, la Divine crée en 2012 chez BC !
EB : "Comme tu l’as montré, Il y a deux familles de perces et de clarinettes différentes chez BC. Fabricants et surtout musiciens sont attachés à l’une ou l’autre famille. Les clarinettistes fidèles de la perce R13 avaient la Festival et étaient satisfaits de la progression de leur famille avec la Tosca.
Les tenants de la perce RC avec la Prestige voulaient eux aussi leur nouveau modèle amélioré. Dans la pratique, les innovations de chaque modèle étaient répercutées sur les modèles anciens et on arrivait peu à peu à un rapprochement de ces deux familles de clarinettes. Pour la Divine la perce choisie fut la RC que P. Meyer affectionne, perce large produisant un son plus rond qui fut améliorée notamment par un travail complexe sur le pavillon. Mais l'objectif poursuivi était de garder les qualités d’intonation et de justesse de la Tosca qui devenait maintenant la référence mais dans une perce et un modèle différent. Pour cela il a fallu modifier beaucoup de choses". 












MA : "La perce plus large a une facilité d’émission plus difficile car elle demande plus d’air mais et c’est cela qui est vraiment incroyable, elles ont toutes le son BC. Même la E13 qui n’est qu'une bonne clarinette d’étude (sans doute une des meilleures sur le marché) réalisées ici à Mantes a le son BC. Cela tient aux outils, aux savoir faire, aux matériaux utilisés…."
EB : "La Divine est exclusivement en bois et reprend les innovations des modèles précédents notamment de la RC et de la Tosca (notamment le clétage) et en ajoutent de nouvelles (les trous sont différents), le corps plus long comme la RC…  La RC était lourde et notre objectif était d’alléger la Divine en utilisant les viroles en fil de carbone (de l’Elite) et alléger la clarinette (150g de moins). De plus le carbone facilite l’émission du son, étant plus souple que le métal et serrant moins le bois. Une autre innovation a été d’éviter les condensations stagnantes qui obstruent les trous et humidifient trop les tampons et qui créent des micro fentes d’où des cheminées avec des inserts en GL pour les trous supérieurs (mais cela fait deux siècles que des facteurs avaient inventés les inserts). Nous avons aussi supprimé les lièges naturels des tenons qui posent des problèmes à terme d’étanchéité, de remplacement fréquent et d’action négative sur le son. Nous avons désormais un nouveau matériau le liège synthétique en polymère qui ne se rétracte pas, ne s’use pas facilement et reste étanche, et cela agit aussi sur le son. Pour améliorer les tampons, qui ont une influence importante pour l’intonation et la sonorité, nous les avons pris en Gore Tex déjà utilisé. Tout cela concourt à faire une clarinette, chère bien sûr mais au top niveau". 
MV : "On le voit beaucoup de mini-objectifs à résoudre qui paraissent secondaires pour un non initié mais qui sont importants pour un professionnel (comme le réglage d'une voiture de course pour un pilote). Les musiciens progressent sans cesse, s’enregistrement et sont de plus en plus exigeants et l’on sait comme le dit le proverbe que le diable se niche dans les détails. On le voit, les nouveaux matériaux deviennent fondamentaux". 


JDT : les clarinettes s’usent si on s’en sert et beaucoup plus vite que les instruments à cordes. D’ailleurs certains ont une clarinette pour travailler et une autre pour jouer en concert. Le bois supporte mal l’air chaud et humide pulsé en permanence par l’instrumentiste, l’acidité de la salive, sans compter le passage de l’écouvillon plusieurs fois par jour. Que faire pour prolonger sa clarinette ?
EB: " D'abord se laver les mains avant (dans l'eau chaude cela est bon aussi pour les articulations) la nettoyer après usage notamment les clés, sécher les tampons avec du papier à cigarette, la démonter pour ne pas comprimer les lièges des tenons, passer un écouvillon fin sans racler la perce sans cesse, graisser les lièges, ne jamais la mettre près d'un endroit chaud ou froid, huiler les trous et la perce que rarement et légèrement avec une huile adéquate… cela paraît banal mais beaucoup d’étudiants ne le font pas et abîment leurs instruments !"
MA : "Pour prolonger sa clarinette qu'on aime sans avoir envie ou les moyens d’acheter un autre modèle, BC a crée il y a 3 ans la marque ICON avec des barillets et des pavillons qui s'adaptent (à part l’Elite) et qui donnent un plus à votre RC, festival, prestige… C’est un accessoire essentiel pour customiser et modifier en gardant l'essentiel de son instrument. Nous sommes partis du fameux vieux barillet Möenig à cône inversé (style sablier) qui donne un son timbré plus fort et clair et une émission plus facile. Le pavillon a une base plate, comme l’Elite".
EB : Certains musiciens sont conquis par ce relookage ICON car une clarinette est comme une pipe, il faut qu'elle soit culotée afin de donner le maximum et changer de barillet et pavillon mais aussi d'autres accessoires permettent de garder la même clarinette tout en continuant à progresser.  
Les accessoires sont essentiels mais c’est un sujet connexe : bec, anches, ligatures… Le son dépend tellement de la vibration de l’anche donc de sa qualité et de son usure mais aussi de la ligature et du serrage, Notre fournisseur H&B pour moi est le meilleur (c’est aussi le fournisseur de Selmer d’ailleurs).
JDT : "Analysons maintenant le rôle des musiciens essayeurs, véritables conseillers techniques. Dans l'histoire de notre instrument, il y a toujours eu une forte relation voire une intimité entre les facteurs et les musiciens (les 3 frères .’. Lotz, Mozart et Stadler avaient inauguré cette relation étroite). Bien sûr les stars sont aussi les ambassadeurs de la marque voire d’un modèle. La politique de BC a toujours été de choisir les meilleurs solistes et professeurs. La liste des essayeurs de BC se confond avec la lignée des grands clarinettistes : en commençant par Klosé le virtuose, pédagogue et co-concepteur de la clarinette moderne système Boehm, professeur au conservatoire de Paris".
Hyacinthe KLOSE (1808-1880).
MA : "En effet il y a eu les grands solistes et professeurs : Rose (encore célèbre par ses études jouées), Henri Lefèvre, Lancelot, Deplus, Moraguès, Meyer…et d'autres mais n'oublions pas aussi les autres instruments : les petites clarinettes avec Maurice Briançon, la clarinette basse avec Georges Pigassou, les hautbois avec Myrtyl Morel et Pierre Pierlot, le basson avec Allard et Oubradous, les saxophones avec Lhomme et Deffayet etc… que des grands ! Quelle est la part des musiciens dans l’évolution d’une clarinette, l’essayeur a t-il une importance réelle de conseiller technique ?"
MV : "Nous avons vu que Buffet a toujours privilégié l’osmose entre facteur et musicien. Des grands clarinettistes ont permis de donner des idées, voire même des innovations, de régler les instruments et bien sûr d'avoir un impact commercial en drainant les acheteurs potentiels vers ces nouveaux modèles".
DG : "Mon expérience a été d’écouter les demandes des virtuoses et de traduire celles ci afin d’essayer de trouver des réponses. Améliorer une clarinette est empirique et c’est une prise de tête permanente car en corrigeant un aspect, on malmène un autre aspect et on déséquilibre l’ensemble".
Cyrille ROSE (1830-1902).
MV : "A chaque avancée, nous techniciens avons résolus quelques problèmes qui peuvent paraître mineurs (mais pas pour les professionnels) et sommes heureux de les présenter dans un nouveau modèle. C’est comme cela qu'il faut comprendre la succession des modèles et non pas uniquement par un effet marketing de relookage de la clarinette afin de faire une nouveauté à chaque décennie. Mais bien sûr ils sont aussi ambassadeurs de la marque et du modèle et quand par exemple Lancelot allait au Japon former l’école japonaise de clarinette, il est évident qu'il a fait connaître BC. Mais je le répète tout est affaire de goût, nous techniciens améliorons l’instrument petit à petit objectivement mais vous clarinettistes, vous choisissez subjectivement l’instrument qui vous convient. La divine est un bijou mais tu préfèreras peut être garder ton Elite ou un autre sa Tosca?" 
JDT : On voit bien une double dimension : chaque modèle de clarinette apporte des améliorations dans l’évolution de cet instrument car chaque modèle a sa spécificité.
Quand nous essayons les différentes clarinettes, on trouve un modèle avec lequel on se sent mieux et cela dépend tellement de notre morphologie, du son que l’on recherche pour la musique que l’on joue, des becs et anches que l’on utilise (plus de la moitié de la valeur du clarinettiste selon Lancelot !). Cet objet est le prolongement de nous même et jouer sur tel modèle est souvent  révélateur. Et puis on s’habitue à son instrument, on corrige les défauts inconsciemment, on compense et puis on accumule les souvenirs et après il est difficile de se séparer de  son instrument, certains en parlent comme d’un être aimé !
Se faire voler son instrument est souvent un véritable traumatisme ! (cf mon analyse sur la psychologie du collectionneur sur l’attachement à un objet dans ce blog)
MV : Cela m’a toujours surpris de voir les relations entre un musicien et son instrument, à le caresser, le nettoyer, l'amener anxieux au premier dérèglement comme certains amènent leur enfant chez le docteur… je suis d’accord, c’est plus qu'un objet, plus qu’un outil de travail, c’est une partie  et c’est pourquoi certains ne changent pas facilement de modèle, j'allais dire de partenaire" !
JDT : J'aimerais savoir qui recrute les essayeurs clarinettistes chez BC . Un ancien élève et ami de Lancelot m’a assuré que c’est Lefevre (cf article précédent) qui l’a choisi comme son remplaçant.  Est ce que cette cooptation entre les meilleurs se fait entre eux ou est-ce BC qui choisit le clarinettiste star de la maison ? et puis être un excellent clarinettiste est une chose, analyser et faire des recommandations d’améliorations en est une autre, non ?
DG : "Ce sont tous des grands instrumentistes évidemment mais aussi capables d'analyser les qualités et défauts d'un prototype, d'aider les techniciens à modifier l’instrument, de préciser les besoins, d’être toujours en recherche d’amélioration".
EB : "Il faut plus que bien jouer. C’est vrai Baldeyrou a été présenté par Arrignon, moi aussi d'ailleurs ! tous les solistes se connaissent et peuvent détecter les qualités requises. La décision est collective, puisque nous travaillons étroitement ensemble mais la personnalité du postulant rentre aussi en ligne de compte. Mais chez les autres facteurs, c’était identique notamment Selmer (Dangain), Leblanc (Barras, Vieille) et Couesnon (Périer) qui étaient d'excellents essayeurs.
JDT : Mais l’essai n’est-il pas faussé ? les stars de la clarinette qui sont vos essayeurs qui jouent de la clarinette toute la journée et depuis des décennies au plus haut niveau peuvent-ils choisir la clarinette d'un élève moyen de conservatoire ? Ne jouez vous pas sur l’identification à une star comme tous les autres produits ?
EB : "C’est évident, tout marketing est basé là dessus. Mais actuellement les recherches analysent aussi des étudiants de différents niveaux pour voir leurs problèmes ergonomiques, d’émission du son, de sonorité, leurs harmoniques…. afin d’affiner les clarinettes d’études. Pour les étudiants du CNSM ou les pros, ils sont déjà des maitres de leurs instruments voire des stars en devenir. Ils se retrouvent complétement chez BC avec nos modèles essayés par nos virtuoses".
JDT : Les clarinettes ont connus différents matériaux, différents bois, dont le buis et le palissandre, puis la mode de la clarinette en métal américaine qui dura quelques décennies (et Buffet a été obligé de suivre cette mode). Buffet a toujours expérimenté des matériaux et il faut se rappeler que le matériau est important mais quand même secondaire sur le plan acoustique. Rappelons l’exemple fameux du Concerto de Mozart joué par Parès, soliste de la Garde Républicaine qui joua derrière un paravent avec une clarinette en métal qui à l’époque était vouée aux gémonies et là surprise générale, personne ne l’avait reconnue ! Puis Goodyear inventa l’ébonite (qui est du caoutchouc vulcanisé) et Baekeland la bakélite (qui est du plastique polymère) notamment utilisé pour les becs et les clarinettes d’études. Aussi on ne peut pas parler de Buffet Crampon sans analyser son nouveau matériau original le Green Line?
MV : "Nous avions beaucoup de poudre d’ébène comme rebut et il était difficile de le réutiliser ainsi à cause des particules métalliques infimes dus aux appareils de perce. Un architecte inventeur M. Pierre Laurence a trouvé vers 1990 un procédé pour refaire de la poudre pure d’ébène. Nous travaillons avec lui sous licence et actuellement il récupère régulièrement chez BC les rebuts et la poudre d’ébène qui reviennent chez BC purifiés en sac de poudre pure".
DG : "BC a eu l’idée de chauffer cette poudre pour faire une pâte mais en ajoutant de la fibre de carbone, c’est à dire constituer un nouveau matériau composite en espérant un plus sur les plans à la fois acoustique et mécanique. Rappelons que le matériau composite est constitué d'au moins deux constituants dont les qualités respectives se complètent pour former un matériau aux performances globales améliorées".
EB : "À partir de 1994, Buffet lance les clarinettes Green Line sur son modèle Prestige composées de 95% de poudre d'ébène chauffée et de 5 % de fibres de carbone + ? (secret). En fait le GL possède surtout des qualités mécaniques (plus solide, léger et souple…) avec un meilleur retour en bouche, tout en gardant les qualités de l’ébène. Ce nouveau matériau va donc s’imposer. Si la poudre d’ébène est un sous-produit peu coûteux, la fibre de carbone, elle, est très chère et ce matériau composite reste réservé aux clarinettes de luxe. On voit bien que l'avenir viendra des ingénieurs dans la résistance et acoustique des matériaux…"
MA : "Il y a des adeptes du bois et du GL ! Ce matériau a peu de qualités acoustiques supplémentaires vraiment prouvées pour le moment (tests en aveugle entre deux clarinettes du même modèle bois et GL) mais la recherche y travaille notamment sur l’homogénéité du son. En regardant la perce d'une GL, on voit bien que c'est extrêmement lisse, ce qui améliore l’acoustique (puisque c’est la surface polie de la perce qui contribue à donner un beau son) mais une perce bien polie et huilée régulièrement d'une clarinette en ébène peut être aussi lisse. Et puis le clarinettiste compense instinctivement et retrouve assez vite en fait sa sonorité avec des clarinettes différentes et cela rend la comparaison très subjective".
JDT : la GL s’inscrit aussi dans l’évolution actuelle écologique. il faut plusieurs décennies pour faire un arbre utilisable dans la savane dans une région très localisée (Tanzanie et Mozambique) et nous voyons bien partout l’épuisement des ressources naturelles. La GL n’est pas une mode mais un substitut à l’ébène de qualité, bois qui n’est pas reproductible facilement. Nous avons connu ce phénomène avec le palissandre de Rio qui a été vite épuisé et désormais protégé. Mais d’où vient le nom Green Line ? les mêmes modèles actuels se vendent en bois ou en GL. Qu'est-ce qui se vend le mieux ?
EB : "Green Line veut dire bien sûr « ligne verte » et les instruments BC en GL ont eu une ligne verte discrète imprimée. D’ailleurs BC a eu une subvention et un prix lié à la défense de l'environnement et certains musiciens sensibles à cette question ne joueront que sur GL, choix plus idéologique et écologique que musical j’en conviens; Mais ceci est à prendre en compte, comme certains musiciens français et du monde ne joueront que sur des clarinettes made in France ou BC ! mais pour te répondre, les ¾ des clarinettes vendues chez BC sont encore en ébène".

JDT : Il y a aussi un nouveau matériau qui s’impose : les tampons en Gore Tex, peux tu nous en dire quelques mots ? 
DG : "Ce matériau a été inventé par deux américains Messieurs Gore père et fils en 1969 qui ont étiré du téflon créant un nouveau matériau qui empêche le passage de l'eau mais permet la transpiration d’où des vêtements imperméables confortables et ce qui n’était pas prévu … des tampons de clarinettes.  En effet M. Guerniou a transposé ce matériau chez BC. Sur le plan acoustique, la sonorité est bonne, le tampon ne se gorge pas d’humidité, il est relativement solide et il n’est pas d’un coût élevé".
JDT : L’évolution de la clarinette a toujours connu de nouveaux matériaux. Faisons un petit tour d’horizon : bois, clés, ressorts, tampons etc….
MV : "La clarinette est passée du buis et de l’arbre fruitier au palissandre et à l’ébène (avec des exceptions comme le métal, l’ébonite, la bakélite, le plastic, la résine…). Actuellement les matériaux composites commencent à remplacer le bois mais rien n’empêche de faire une clarinette dans un autre matériau. Les clés en laiton ont laissé la place au maillechort chromé (avec des exceptions en argent, or…)  J'ai travaillé toute ma vie le maillechort et je verrai peut- être un jour des clefs réalisées dans un nouveau matériau révolutionnaire et plus performant ! qui sait ? Les ressorts des clés qui étaient des lamelles de laiton puis de maillechort, sont faits dorénavant en acier bleuté et certains sont des ressorts aiguilles (brevet A. Buffet). Ils ont été au départ fixés sur le bois puis rapidement ont été rivetés, vissés, soudés sur les clés. Les tampons ont connus aussi beaucoup d’évolutions : feutre, baudruche, cuir, liège, gore tex...Les bagues ou viroles ont été en corne, ivoire animal, laiton, maillechort, en bois, en ivoire végétal ou elforyn, en résine, en fibre de carbone, en matériau composite…"
Clarinette Buffet Crampon vers 1850. (Collection RP)
Divine BC
"Les becs en bois ont été remplacés par le caoutchouc ébonite, le verre dit cristal voire le plastic bakélite, Les ligatures qui étaient en ficelle au départ ont connues divers métaux laiton et maillechort surtout, le cuir, le plastic etc…Les anches elles n'ont pas trop variées quoi qu'il y a eu des anches plastifiées…Les tenons ont connu la ficelle puis le liège naturel et maintenant le liège synthétique.  
Tout ceci montre l’évolution permanente et l'avenir se fera surtout avec l'utilisation de nouveaux matériaux car nous arrivons à l'optimisation des matériaux traditionnels".
EB : "BC est très attentif aux nouveaux produits crées dans d'autres secteurs d’activité et analyse de suite si une application est possible sur les instruments à vent améliorant ainsi une composante de l’instrument. La plupart des clarinettes vendues utilisent ces matériaux modernes". 
DG : "Depuis toujours l’évolution de la clarinette progresse mais ce n’est pas un long fleuve tranquille et cela n’a pas été linéaire. Il y a eu des modèles qui ont permis des sauts qualitatifs techniques, d'autres ont été moins probants, certains modèles ont été des réussites commerciales, d'autres plus mitigées mais BC continue de progresser et pour moi comme pour vous, musiciens, c’est ce qui importe".
JDT : Buffet a entrepris une politique de diversification de produits qui en fait le n°2 des leaders du marché des instruments à vent. Le groupe Buffet s’est étoffé en rachetant des sociétés reconnues pour la qualité de leurs produits dans d'autres instruments à vent en France comme Courtois spécialisé dans les cuivres (trompettes, trombones, tubas) ainsi que la société Besson (cornets, euphoniums) et en Allemagne avec les marques de cuivres B&S, les cors Hoyer, les saxophones et clarinettes Keilwerth, les percussions de Meinl Weston, les trompettes de Scherzer, les becs, les clarinettes d’études et saxos de Schreiber… et il reste à trouver encore un facteur réputé de flutes à acquérir pour avoir toute la famille des instruments à vent. Buffet a aussi élargi la gamme de ses produits en produisant des instruments d’étude tout en continuant à garder le leadership sur les instruments haut de gamme. La marque sert de référence globale de qualité mais c’est surtout pour nous le modèle qui importe. Le groupe Buffet a aussi délocalisé la production dans différents pays, mais garde t-il les instruments de luxe et de prestige en France ?
"Intervention de Jerôme PERROD : Le fonds d'investissement Fondations Capital a été crée en 2007 et c’est un fonds entièrement français actionnaire notamment de Courtepaille… Il a acheté en 2012 la société Buffet group pour 58 millions d’euros. Buffet group fait un excédent ou bénéfice brut d’exploitation autour de 10% de son chiffre d'affaires et 8% de sa valeur ce qui en fait une entreprise saine. Après Antoine BEAUSSANT qui a développé l’entreprise, je suis le nouveau Président du directoire depuis juillet 2014. Buffet group, surtout installé en France, vend 93% des instruments en dehors de notre pays. Buffet group est en croissance régulière et sa production comprend 70% de clarinettes. Grosso modo, le groupe Buffet a fait 80 millions d'€uro de chiffre d’affaires en 2014, produit plus de 70 000 instruments avec 700 salariés dans le monde. Il reste leader pour les clarinettes de luxe professionnelles mais est co-leader avec Yamaha en général. Buffet a crée 3 agences aux USA, Japon, Chine (et pas des usines !). Les marques et usines rachetées restent dans les lieux d’origine (exemple B&S à Markneukirchen, Courtois à Amboise…). Les clarinettes d’études Buffet se font aussi en Allemagne chez Schreiber (sauf la E13 qui est la meilleure clarinette d’étude de chez BC et qui est fabriquée à Mantes). Chaque usine a son management, son bureau d’études, sa production de modèles et d’instruments. L’entreprise n’est pas cotée en bourse au second marché".
JDT : On l’a vu, BC est souvent à la pointe des innovations et élabore des clarinettes parmi les meilleures du monde mais très chères. Bien sûr en conséquence BC subit le copiage et la contrefaçon, non ?
EB : "Dès la sortie d'un instrument, tous nos concurrents l’analyse en détail (comme pour les fabricants de voitures par exemple), démontent tout, puis imitent, copient les matériaux, retrouvent les savoir-faire ou essaient du moins. BC se protège par de nombreux brevets, mais certains trouvent des variantes qui les détournent et ils progressent en vendant des bonnes clarinettes (pas au niveau de BC bien sûr) mais à des prix moins élevés. Mais c’est partout pareil. Notre nouveau Président, comme il te l’a dit, vient d'un autre secteur de l’artisanat de luxe la cristallerie et est rompu à cette défense du savoir-faire de luxe français copié et attaqué par la concurrence et la massification des produits imitant le haut de gamme". 
MV : "Il est impérieux pour l'avenir de réussir nos recherches dans des matériaux nouveaux (polymères et autres résines) permettant plus de robotisation et de séries en restant acoustiquement corrects car notre coût du travail malgré nos efforts de productivité ne peuvent être concurrentiels avec de nombreux pays. Par contre les recherches en acoustique sont à la pointe en France notamment avec l’IRCAM (les harmoniques impaires des clarinettes sont vraiment disséquées !). Notre avantage concurrentiel est là car la lutte dans un univers ouvert mondialisé sera dure".
MA : "Si BC est encore le leader incontesté dans le très haut de gamme de luxe pour professionnels, les facteurs asiatiques prennent des parts de marché sur les clarinettes d’études moins exigeantes en qualité. De plus le marché est désormais asiatique aussi ! Combien d’asiatiques apprennent la clarinette ? et comparons aux nombre d’étudiants européens ? Je pars ces jours ci encore faire des concerts et des master class en Asie. José, tu étais au dernier concours international Debussy, combien de candidats étaient d'origine asiatique notamment japon, Corée, Chine ? A chaque concours un peu plus et ils sont à chaque fois meilleurs".
JDT : Maurice, tu es à la retraite depuis 22 années et tu continues à vivre dans l'orbite de BC d’où le titre de notre entretien : rester au cœur de BC et l’avoir toujours dans son cœur.
MV : "Je reste un passionné des instruments à vent et notamment de la clarinette et je reste en contact avec l'entreprise, à suivre l’évolution du métier, les innovations, les musiciens ! Je vis à Mantes pas loin de l'entreprise comme Daniel Gautier et je déjeune souvent avec les uns et les autres, restant au courant de l’évolution et la vie de l’entreprise. Je ne peux pas vivre loin de «mon» usine et de son esprit d’innovation. Et puis j'ai encore un rôle, celui de m’occuper de la collection interne de BC, «du musée où il y a de vraies merveilles reprenant ta phrase». Je suis aussi la vigie sur les enchères et les collectionneurs publics et privés…  Nombre de collectionneurs de l’ACIMV, d’antiquaires, des réparateurs me demandent des précisions voire mon expertise. Je reste donc, comme tu le dis, une mémoire d'une époque de BC, comme Daniel, et je suis fier d'avoir contribué toute ma vie à cette œuvre collective qui est de faire de beaux instruments à vent au service de la musique".

José-Daniel Touroude tient à remercier les différents personnes acteurs de premier plan (Messieurs Vallet, Baret, Arrignon, Gautier) qui ont répondu à toutes ses questions avec gentillesse et compétence.  

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Première partie.