samedi 1 juin 2013

Psychologie des collectionneurs d’instruments de musique à vent

Cet article sera publié en plusieurs épisodes.

Première Partie.

Par José-Daniel Touroude, Docteur en sciences sociales
Ce document est la synthèse d’une enquête et se veut être une réflexion effectuée et vécue par des collectionneurs avec pour objectif de comprendre leur passion par des introspections honnêtes.
Nous avons structuré notre synthèse autour de 12 questions.
Les réponses ne sont que la transcription des introspections ressenties des collectionneurs interrogés et non une analyse qui se veut scientifique et exhaustive.



Question N°1 : Depuis longtemps, je suis en relation avec des collectionneurs et ce qui me surprend toujours c’est leur passion intacte pour leur collection.

Le collectionneur est avant tout un passionné actif, toujours en mouvement, et comme toute passion, elle n’est pas facile à vivre avec des sentiments divers qui se succèdent.
Mais ce n’est pas une personne qui est l’objet de la passion comme dans le sentiment amoureux, mais c’est une catégorie d’objets. Pourtant les sentiments sont proches : désir, coup de foudre, attachement, déception, lassitude… Bien que la collection le stimule vers de nouvelles activités car une collection bien menée ouvre énormément de portes très différentes et mobilise des formes d’intelligences variées, la collection constitue aussi pour beaucoup un havre de paix, une bulle, un refuge personnel. Rechercher avec avidité des objets anciens peut être une façon de se réfugier dans le passé pour s’isoler et oublier un peu le temps présent, ce qui procure un grand délassement.
Le collectionneur dans son refuge, a l’air comme toute personne passionnée et polarisée, de se désintéresser du monde. Mais en fait la quête lui permet de s’impliquer dans le monde des objets et dans un réseau de personnes initiées. Le collectionneur solitaire est un cliché véhiculé sur les collectionneurs.
Certains collectionneurs cherchent du réconfort dans les objets, dans l’art, notamment la musique, et moins dans les personnes qui sont trop stressantes car ils ont eu des relations avec le monde extérieur pas toujours positives.
Le collectionneur se crée un loisir intelligent car mis à part ceux qui en font leur profession (antiquaires, facteurs, commissaires-priseurs, experts...), le collectionneur est un amateur, dans le sens étymologique «qui aime», qui se crée un dérivatif soit pour se calmer d’une vie professionnelle trop stressante, soit pour s’occuper en situation d’inactivité professionnelle.
Parfois le collectionneur subit aussi l’influence extérieure et dépend de l’entourage dans lequel le collectionneur évolue, influencé par les modes ou l’opinion de leur environnement même de façon inconsciente. (Collections d’autres personnes admirées, collection familiale que l’on continue, mode des objets qu’on échange, pur hasard au gré des brocantes, beauté esthétiques de certains objets…).
Pour nous, notre champ est la collection d’instruments de musique à vent.
Mais le plus souvent le collectionneur choisit librement le champ où va s’exercer sa passion, la collection étant un choix intime et personnel ! Certains sont attirés parfois de façon irrépressible par leur inconscient, par la recherche et l’accumulation de certains objets bien précis parce que ce champ a un intérêt, un sens particulier et profond pour eux.
Le collectionneur se polarise alors sur la consommation d’une catégorie d’objets. Ce qui est visible et simple, c’est que le collectionneur est souvent très motivé par sa collection mais les raisons de sa passion sont par contre multiples et complexes, peu explicités car très personnels.
L’homme est un éternel insatisfait et c’est ce manque d’autre chose qu’il n’a pas, qui le pousse à désirer, à créer un besoin à satisfaire qui le pousse à agir. Le collectionneur s’inscrit dans cette démarche.
Collectionner, c'est réunir des objets sur un même thème. Souvent c’est le hasard qui intervient et c’est en chinant que l’opportunité, l’occasion d’une bonne affaire (dès fois il en est le seul convaincu !) active ce grand chasseur d’objet qu’est le collectionneur.
L’objet acquiert alors une valeur subjective qui dépasse de loin sa qualité ordinaire de simple objet.
Le collectionneur achète en recherchant certains types d’objets intéressants de manière subjective avec ses critères : objets rares, curieux, beaux, de telle origine, de telle époque… Le collectionneur recherche surtout l'accumulation d'une catégorie d'objets qu’il a choisie avec des critères précis et tous les collectionneurs n’ont pas les mêmes heureusement !
L’objet est alors sublimé car il n’est plus isolé mais se positionne dans un ensemble cohérent et homogène à savoir une collection qui possède un fil rouge rationnel et explicite.
Ces objets précieux et disparates voire hétéroclites n’ont du sens que pour le collectionneur (les anciens cabinets de curiosités) et possèdent un lien entre eux, pas toujours visible, qui relie des objets en une série, une collection organisée.
Le collectionneur a pour but de regrouper des objets qui étaient dispersés et pour cela effectue un ensemble d’actions qu’il fait avec passion (recherche, achat, accumulation, échange, classement, restauration, exposition, vente …). Il cherche à constituer une série complète, un ensemble homogène, remettre tous les objets en cohérence autour de lui.
La plupart des collectionneurs réfléchissent sur le lien entre les objets de leur trésor. La collection est circonscrite à un sujet et les objets sont classés en séries, en familles, en sous-ensembles. La collection lie une personne à des objets pour des raisons très variées. Les pièces de collection sont des témoignages car l’objet n’a d’intérêt que s’il s’intègre dans une vie, une histoire. Au collectionneur de faire l’enquête pour reconstituer l’histoire de l’instrument, notamment de son fabricant. Certains vont privilégier tel facteur, tel système, telle provenance, telle époque… et l’objet convoité n’est alors qu’un objet manquant pour compléter la série.
Certains objets collectionnés avaient une valeur utilitaire et souvent le visiteur demande si on les utilise encore. On joue rarement avec des pièces de collection mais par exemple la plupart des collectionneurs d’instruments de musique analysés aiment avoir des instruments jouables et même ponctuellement les faire sonner voire exceptionnellement les prêter pour un enregistrement ou un concert. Une collection est faite avant tout pour parler de la vie passée des objets présentés, pour être exposée dans le présent, mais rarement pour leur redonner une vie utilitaire dans le futur. La collection n’est pas faite pour être utile, même si elle est constituée d’objets fonctionnels. Le détournement de la valeur fonctionnelle de l'objet est banal dans les collections.
Le collectionneur est un chasseur ou un pécheur d’objets car il sait être patient et sait qu’il peut revenir bredouille mais s’il se trouve en présence d’un objet intéressant pour lui, alors il se laisse emporter. Souvent les chineurs parlent de chasse au trésor et retrouve le plaisir des rêves d’enfant.



Question N°2 Pour beaucoup de collectionneurs,  leurs collections n’arrivent pas à aboutir ? et pourtant ils se démènent…..
On n’arrête jamais de chercher tant que la collection n’est pas finie mais une collection en fait n‘est jamais finie. Souvent les collectionneurs prennent inconsciemment des champs spécialisés suffisamment larges où il est impossible de terminer une collection. La quête est alors infinie et si on arrête, on sait que d’autres collectionneurs ou musées reprendront le flambeau et continueront la collection… Le collectionneur devient alors un passeur de témoin à travers le temps, ce qui est important pour beaucoup d’entre eux.
Décréter sa collection terminée relève souvent plus de la lassitude que d'un but atteint (sauf si le sujet choisi est très étroit) car les musées et autres collectionneurs empêchent cette réalisation. S’ils ne peuvent plus acquérir les pièces manquantes (plus d’objets sur le marché, ou manque de moyens pour les acquérir), alors ils estiment que leur collection sera toujours inachevée, incomplète et que leur trésor si souvent contemplé ne leur donne plus de plaisir car il devient statique. Déçus, ils s’en débarrassent pour entamer souvent une nouvelle collection d’autres objets !
C’est toujours l’objet que l’on n’a pas qui est le plus désiré !  Ainsi, le collectionneur se situe toujours à la croisée entre ce qu’il a déjà acquis, ce qui le rend fier de ses trésors et ce qui lui reste à acquérir, ce qui constitue sa quête afin de compléter sa collection.
Apparemment pour les autres, la collection mise en valeur, rangée et contemplée parait le moteur de l'activité du collectionneur et le rend heureux, mais en fait il est toujours motivé et ce qui le pousse à agir c’est ce qu'il rêve de posséder, un objet bien précis qu’il n’a pas encore ! Apparemment pour les autres, le collectionneur paraît déraisonnable et pourtant il est souvent plus raisonnable que beaucoup d’acheteurs compulsifs et conditionnés qui suivent les injonctions publicitaires et les modes.
Alors que le consommateur de notre société moderne zappe d'un achat à l'autre, espérant sans trop y croire que ses acquisitions calmeront ses frustrations, le collectionneur lui sait ce qui lui manque ! Certains ont même des listes toujours renouvelées d'objets à rechercher, liste informelle qui est évidemment secrète ! Son désir est toujours ciblé contrairement à la frénésie d’achat du consommateur qui accumule sans réfléchir à ses besoins réels.
Ce désir permanent se renouvelle et maintient une tension constante. Une nouvelle acquisition va calmer la tension pendant un certain temps puis la recherche d'un nouvel objet relancera la dynamique. Tout collectionneur à en tête la pièce dont il rêve. 
Ce qui importe c’est la quête, la recherche d’un trésor spécifique tant que la collection n’est pas finie et si on arrive vers l’objectif, on étend alors le champ par des objets secondaires mais liés à la collection. Ainsi d’un instrument à vent précis d’une époque, d’une région ce qui est assez limitatif, la collection évolue alors vers d’autres instruments ou vers d’autres régions… et on étend son champ et ses possibilités de trouver des objets.




Question N°3 : le collectionneur accumule des objets mais a parfois une relation bizarre avec eux, non ? 
Le collectionneur accumule des objets qui ont du sens pour lui et ne choisit pas des objets par hasard.

Le collectionneur n'est pas fétichiste, il ne recherche pas l'objet comme une finalité car il ne vénère pas l'objet pour lui-même. L'objet est simplement un élément qui prend tout son sens seulement à côté des autres constituant une série, une pièce supplémentaire d’un ensemble homogène appelé collection.


Beaucoup de collectionneurs d’instruments de musique ne sont pas musiciens, des collectionneurs de pipes ne fument pas, des collectionneurs de montres n’utilisent jamais leurs montres de collection…   Les objets collectionnés sont plus que des objets !  L’objet collectionné est sublimé et en conséquence, il est admiré, aimé et renvoie sans altération à l’intérêt qu’on leur donne, une sorte de miroir positif. L’objet collectionné est toujours beaucoup plus que l’objet décrit et montré, il est chargé affectivement (une peluche déchirée est pour un enfant son doudou, un carré dentelé vieux et affreux est la merveille rare de la collection d’un philatéliste, une vieille clarinette 5 clés renvoie à Mozart, à l’histoire du facteur, à l’histoire de la clarinette mais aussi à l’histoire vécue de son acquisition par le collectionneur… l’objet devient un symbole.
«Objet inanimé avez-vous une âme ? » écrivait Lamartine, ils ont au moins une histoire avant vous puis avec vous et sans doute après vous. Il y a eu des films où la vie de certains objets est racontée passant de mains en mains, vivant des histoires différentes, dans des pays différents. Le collectionneur le pense aussi car l’objet collectionné est souvent chargé affectivement et devient alors plus qu’un objet banal. Le collectionneur vit en partie aussi à travers eux. Toutefois, certains se demandent si cette quête perpétuelle d’acquisition n’est pas une tentative de restaurer l’image de soi en la complétant sans cesse d’éléments nouveaux.    
Nous avons tous accumulé des objets (on le voit lors de déménagements) qui n'ont d'autres fonctions que d'être des supports de notre mémoire, de notre existence, sorte de prolongement de nous mêmes.
Ainsi qui ne garde pas un vieux livre qui rappelle un plaisir nostalgique, un coquillage donné par un être aimé, un objet relique porte-bonheur qui réactive la mémoire dans notre histoire personnelle et qui ne seront jamais jetés. Ces objets sont alors très personnels et chargés affectivement. 
L’objet possède la force que vous lui donnez : objet utilitaire, objet jetable, objet attaché à un sentiment amoureux, nostalgique, précieux, objet porte bonheur, médaille religieuse pour conjurer le mauvais sort et pour vous soutenir lors des stress. Combien d’artistes portent des objets contre le trac sur scène ? L’objet a toujours accompagné et soutenu l’homme et est souvent un prolongement de soi. En regardant sa beauté, en l’utilisant comme objet pratique ou en le contemplant comme miroir, le collectionneur puise une force nouvelle car ces objets admirés sont dotés d’un plus, et parfois même d’une «âme». L’attachement est alors fort et l’objet devient aimé et on cherche à le choyer, l’accumuler, le ranger, le cacher ou l’exposer selon sa personnalité.
L’objet sublimé, admiré déclenche des recherches, des histoires, des analyses et stimule le collectionneur à approfondir et chercher des informations. En cela la collection toujours en progression est vivante et rend le collectionneur plus dynamique, plus compétent, plus vivant, plus heureux. Quel que soit le type de collection, chaque objet a un sens particulier pour son possesseur.
C’est pourquoi la ferveur qu’il attache aux objets n’a pas forcément de rapport avec leur rareté ou leur valeur marchande. Le collectionneur à travers sa collection qu’il admire, s’admire aussi car il faut beaucoup de qualités pour réussir une belle collection !
La collection vous rend différent, atypique, original et extraordinaire au sens étymologique du mot, vous démarque des autres, peut être avec un certain élitisme.
Avec votre musée personnel, vous acquérez une connaissance pointue du sujet qui vous permet d’enrichir et d’impressionner le visiteur par votre savoir, parfois même faire avancer la connaissance sur vos objets par des articles spécialisés valorisants.
(cf. les différents blogs et articles des adhérents de l’ACIMV)
La collection grandit et s’améliore par un investissement personnel constant. Ce qui est sûr, c’est que le collectionneur investit et s’investit énormément dans les objets collectionnés (aussi bien en argent, affectivement ou par le temps consacré). Il recherche, achète, nettoie, range, classe, touche ses objets toujours avec intérêt. On se déplace, même en vacances, pour voir des collègues, des musées à la recherche d’informations, pour le plaisir des yeux et on passe du temps à écrire un catalogue - véritable livre de sa collection. Ainsi on approfondit sans cesse et on ouvre quantités de portes sur des sujets connexes passionnants.
Le collectionneur passionné, vit une alternance de sentiments mais qui est source de plaisir.
En fait, il faut comparer la passion du collectionneur avec d’autres passions. N’importe quelle passion paraît toujours un peu ridicule pour les autres, qui eux-mêmes peuvent être moqués pour leurs loisirs ou leurs comportements.
La collection d’objets est quelque part un substitut à des choses qui vous manquent (même s’il ne faut pas exagérer), et le fait de constituer sa collection, de la voir, la toucher, la posséder, la compléter,  d’avoir créé une œuvre qui donne du plaisir voire un soutien affectif.
Tous les adultes, à des degrés différents, cherchent à être reconnus. Ils ont différentes stratégies par exemples en se consacrant à ceux qui ont besoin de soins et de protection, en s’enrichissant ou en cherchant des postes de pouvoir, en s’investissant dans une cause ou un objectif à défendre qui demande du militantisme, en pratiquant quotidiennement un sport ou en devenant collectionneur…
Le comportement du collectionneur est traversé par l’alternance de sentiments divers : tension quand l’objet est choisi et désiré, phase d’allégresse quand il a réussi à l’obtenir après une stratégie subtile, mais aussi tristesse voire frustration d’avoir raté un objet qui devient encore plus attrayant car manquant. Les insatisfactions sont nombreuses car il ne peut pas acheter tous les objets qu’il peut voir et qui lui plaisent à cause de la limitation financière (certains se contentent d’avoir le plaisir de les prendre en photos au lieu de les acquérir, constituant une collection virtuelle), car beaucoup d’objets ne sont pas sur le marché parfois même pas visibles car rares voire uniques (sauf parfois dans des livres et catalogues, dans les réserves des musées ou chez d’autres collectionneurs). Le désir de l’inaccessible… Par définition, la collection est souvent insatisfaisante car trop vaste et jamais finie. Les frustrations de rater un objet important, louper une bonne affaire ou au contraire se laisser emporter et acheter un objet, qui en fait après réflexions est sans grand intérêt, est agaçant.
On se reproche de ne pas avoir pris la bonne décision, et frustrés quand on loupe un objet qui devient avec le temps pour certains «l’affaire du siècle» ratée. D’ailleurs dans certaines réunions de collectionneurs, quelques-uns se remémorent les affaires perdues, comme les pécheurs qui ont failli avoir le plus beau poisson de la rivière, qui au cours des discussions, devient plus beau, plus gros et plus rare ! Mais comme le sportif qui sait qu’il va perdre souvent, c’est le plaisir de gagner qui importe. Gérer la frustration fait partie de la vie mais l’expérience montre que les objets repassent plusieurs fois sur le marché, qu’ils sont rarement uniques et que d’autres équivalents ressortent… L’exceptionnel peut être à portée des collectionneurs, il s’agit d’être patient et prêt mais les prix demandés sont souvent un réel obstacle. Pour des instruments plus communs, il y a encore de l’offre si on reste vigilant.   
Lorsque l’acquisition a été réalisée, des sentiments surviennent, parfois fugitifs, parfois plus installés, comme le doute sur la valeur réelle de l’objet obtenu, la peur de découvrir des défauts cachés, de culpabilité égoïste d’avoir acheté un objet, souvent cher, exclusivement pour soi au lieu d’offrir un cadeau à sa famille etc….Ces sentiments mélangés sont souvent présents chez les collectionneurs.
Mais le plus souvent c’est la joie de voir arriver un nouvel instrument rejoindre ses semblables qui est courant. Ils deviennent des consommateurs heureux quand ils atteignent leurs buts.
Les collectionneurs recherchent souvent la série complète ou au moins une série homogène.
Car collectionner rend heureux. Tout bonheur est lié à une action énonce le philosophe Alain que si on la mène car l’homme n'aime guère un bonheur qui lui tombe dessus sans avoir rien fait.
Imaginez-vous un collectionneur qui n'aurait pas fait peu à peu sa collection ? Acheter une collection toute faite sans y participer n’a aucun intérêt, sauf pour un musée.
C'est dans l'action libre et non imposée que l’homme est heureux, même s’il se fixe des règles strictes et des obligations et qui apparaissent aux autres comme contraignantes


A suivre.........


mercredi 24 avril 2013

Histoire de la trompette à clés (Keyed Trumpet) et du bugle à clés (Keyed Bugle).

Pour rendre la trompette chromatique différentes techniques ont été utilisées, comme le bouchage qui consistait à introduire la main dans le pavillon pour obtenir les notes voulues, la coulisse comme sur le trombone, ou les clés comme sur le saxophone, technique qui connue son heure de gloire avant l'invention par BLUEHMEL en 1813 du piston.

La première trompette à clés a été construite vers 1777 mais ne connut pas le succès car le timbre de la trompette disparaissait entièrement pour donner un son entre la trompette et le hautbois. C'est en 1793 qu'un amateur du nom de NESSMAN a mis au point une trompette à clés qui gardait le timbre de la trompette et avec laquelle on pouvait monter une gamme chromatique.

Trompette à 4 clés de Johan Jacob FRANCK à Nürnberg.
(Musikinstrumente Museum Universitate Leipzig)

Anton WEIDINGER (1767-1852), grand virtuose de la trompette à clés l'améliora ; c'est d'ailleurs pour lui que Joseph HAYDN a composé en 1796 son fameux concerto en mib majeur.


Weidinger créa le premier janvier 1804 à la cour du prince Esterhazy , le concerto pour trompette et orchestre écrit pour lui  par Johann Nepomuk HUMMEL (1778-1837).

Trompette à 5 clés de Joseph Ignaz Meindl vers 1820.
(Musikinstrumente Museum Universität Leipzig)
Le gros défaut de cette instrument est le même que la trompette à boucher : l'inégalité entre les notes ou certaines clés sont bouchées et certaines notes lorsqu'elles sont toutes bouchées. C'est la raison pour laquelle elle fut très vite, particulièrement en France, supplantée par la trompette à pistons.


Il existe très peu d'exemplaire de trompettes à clés réalisées par des facteurs d'instruments français.

Trompette à 6 clés de Louis Müller à Lyon vers 1840.
(University Edimbourg)
En 1810 l'irlandais Joseph HALIDAY fait breveter le bugle à clés ou "royal Kent bugle" muni de 6 clés (5 fermées, une ouverte).

Méthode de trompette à clés de COLETTI.
Ce bugle à clés était principalement joué dans les fanfares militaires, particulièrement en Grande Bretagne et c'est par les démonstrations de ces "British bands" qu'il est devenu très populaire en Europe.

Bugle à 7 clés en ut de Charles PACE à Sheffield. (Vichy décembre 2012)
Ce bugle se construisait en deux variétés : le bugle soprano dont il existait 3 modèles, en Ut, Si bémol, et en La.

GREENHILL à Londres, bugle à 6 clés et deux et demi tours. (Vichy 12 2012)
Le bugle soprano en Ut fournissait, sans l'usage des clés les sons du clairon d'ordonnance en ut. A l'aide des clés on baissait chaque note d'un demi ton et l'on obtenait l'échelle chromatique dans l'étendue de 2 octaves.

Bugle en Mi bémol de TABART à Lyon. (Vichy 12 2013)
Le bugle sopranino en Mi bémol sonnant une quarte au dessus du bugle soprano en Si bémol était le plus aigu des instruments des fanfares.

Grand bugle à 7 clés en Fa en forme de demi lune de Charles KRETZSCHMANN
à Strasbourg. (Collection particulière)
Ces deux bugles s'associaient à l'ophicléide pour former une famille. Leur sonorité était sans éclat et en 1820-1835 ils partageaient avec la clarinette l'exécution des solos dans les orchestres militaires.


En France en 1845 un comité comprenant : Spontini, Aubert, Halévy, Adam, Onslow et Carafa réorganisa les musiques militaires. Il fut décidé, sous l'influence d'Adolphe Sax, entre autre que les saxhorns remplaceraient les bugles à clés. En Grande Bretagne le remplacement définitif des bugles à clés par des instruments à pistons mis un peu plus de temps, car en 1860 on pouvait encore trouver dans les "bands" des instrumentistes jouant ces instruments.

Bugle 7 clés de SCHOTT Fils à Mayence.
En Allemagne si le Klappen Fluegelhorn mis du temps a apparaître dans les orchestres militaires (1820), il resta utilisé bien au delà du milieu du XIX ème. Le catalogue de la célèbre maison SAURLE à Münich comportait encore des bugles à clés en 1850.

Bugle à 6 clés de Michael SAURLE à Münich.
Au USA c'est au cours de la guerre anglo-américaine que le bugle à clés fit son entrée dans les fanfares des orchestres militaires américains. La tradition des "miltaries bans" donna l'occasion à des solistes de se mettre en évidence et également d'enseigner le bugle à clés qui sera très à la mode dans les années 1830 à 1860. Richard WILLIS fut le premier virtuose du bugle à clés, mais c'est surtout Francis JOHNSON et son orchestre qui pendant plus de 20 ans donna au bugle à clés son prestige aux Etats Unis.

Ce musicien, compositeur d'origine martiniquaise avait commencé sa carrière en jouant de la musique militaire dans les années 1815 puis il créa son orchestre composé de musiciens afro-américains qui se rendit célèbre d'abord à Philadelphie, puis dans tout le pays.

Bugle à 10 clés de G.Elbridge WRIGHT à Boston. (MET Museum)
Il fut le premier musicien américain à faire une tournée en Europe. Sa musique et ses compositions préfigurait le Jazz. Il est décédé en 1844.

Musicien anonyme de l'armée confédérée posant
avec son bugle sopranino. Vers 1860.

Le bugle à clés continua a être très longtemps joué aux USA , pendant la guerre de sécession (1861-1865) et même après.

Source et pour tout savoir sur le bugle à clés : "The Keyed Bugle" par Ralph T. DUDGEON.

Le livre sur Keyed Bugle sur Google Books


lundi 25 février 2013

GRAVES & Co, facteur d'instruments de Musique à Winchester(USA) entre 1824 et 1845.


 José Daniel TOUROUDE.

Biographies et contexte :

Dans cette première moitié du XIXème siècle, les récents États Unis d’Amérique sont passés assez rapidement d’une facture naissante et artisanale à une production industrielle florissante.
Graves est emblématique de cette évolution car il créa la 1ère manufacture d’instruments à vent aux États Unis.

Signature sur un Trombacello du National Music Museum de Vermillion.
Beaucoup d’instruments à vent, notamment les clarinettes, étaient importées à cette époque, surtout d’Angleterre (puissance coloniale puis fournisseur principal des USA) et dans une moindre mesure d’Allemagne qui  exportait vers les USA. (la ville de Markneukirchen regroupait à cette époque le collectif de facteurs le plus important au monde; ainsi en 1800, il y avait déjà 27 facteurs).
Néanmoins avant Graves, il existait quelques artisans américains regroupés dans les grandes villes de la Côte Est (Philadelphie, New york, Baltimore…) qui fabriquaient localement des belles clarinettes comme Eisenbrandt etc…

Signature sur une clarinette en do du MET Museum.

Samuel Graves junior se démarque de ses contemporains car il fut un facteur talentueux mais aussi un entrepreneur dynamique dans la fabrication d’instruments à vent aux Etats Unis.
Né en 1794 à Boston dans un contexte favorable (un pays juste indépendant et voulant se developper, dirigé par le 1er président Georges Washington), Samuel Graves va créer son entreprise d’instruments à vent en regroupant divers associés (son frère Cyrus, Charles Alexander, Henry Anderson, S.W. Richardson, J. Keat).
 Il fondera l’entreprise Graves and Co entre 1824 et 1845 permettant d’une part des regroupements de fonds permettant une industrialisation mais d’autre part des synergies de savoir-faire différents (exemple : Keat était un spécialiste des cuivres).
Graves a été aussi un des premiers américains à mécaniser la fabrication d’instruments à vent, grâce à l’énergie de la rivière Ashuelot (affluent de la rivière Connecticut), où il avait installé ses ateliers dans une petite ville du New Hampshire : Winchester.
Winchester est une petite ville du New Hampshire, proche du Québec fondé par des canadiens français (1/4 de la population ancestrale) et par des puritains anglais.

Le centre de Winchester à l'époque de Graves and Co.
La demande d’instruments est importante car la musique est partout présente aux USA.
En effet, les clarinettes jouaient de la musique de chambre vers 1820-1830 notamment au Haendel - Haydn Society à Boston. De plus elles étaient indispensables aussi dans la musique symphonique (l’orchestre symphonique de New York date de 1842 suivi de celui de Boston peu après). Enfin elles étaient omniprésentes, d’une part dans la musique populaire des villages et des villes naissantes et d’autre part dans les musiques militaires des armées. Vu la demande, Il fallait passer de l’artisanat à la production industrielle et Graves fut le premier américain de cette jeune nation, à être un grand facteur industriel diversifiant les instruments à vent.
Cornet en Eb de Graves and Co. Nat. Music Museum de Vermillion.
Ses nombreux collègues contemporains (Catlin, Pfaff, Christman, Firth Hall & Pond, Ashton, Prentiss etc…) étaient plus artisans qu’ industriels. La facture américaine au départ n’était pas innovante car elle a reproduit avec talent les factures existantes (facteurs immigrés venant d’Europe, copies des instruments importés existants).
Malgré la demande importante d’instruments à vent, peu à peu les facteurs américains par la qualité et la quantité de leurs instruments satisfaisaient en grande partie le marché intérieur et pouvaient rivaliser avec les meilleurs d'Europe. Ce fut le cas de Samuel Graves.

 Analyse des clarinettes Graves & C0 à partir de deux clarinettes de notre collection.

Marque d'une clarinette en Si b.
 
L’estampille montre l’aigle américain, qui est un pyrargue ou aigle pécheur aux ailes déployées avec dans ses pattes des flèches et la branche d’olivier. Il est le sceau et le symbole officiel, adopté par le Congrès des Etats Unis d’Amérique en 1789. Il est inscrit sur les dollars et sur tous les papiers officiels. Il est le signe affiché du patriotisme. De plus le New Hampshire fut le 1er Etat à se déclarer indépendant de l’Angleterre et fut un des Etats fondateurs des Etats Unis d’Amérique.
Samuel Graves voulait montrer que c’était une clarinette « made in USA », surtout quand on a un homonyme Samuel Graves qui fut l’amiral ennemi commandant la flotte anglaise contre les indépendantistes américains ! 



2 clarinettes, une en Sib à 8 clés l'autre en Do à 13 clés. (Collection J.D. Touroude).
Clarinette Sib  8 clés :
Sa facture est anglaise, la plupart des clarinettes existantes provenant de l’armée coloniale anglaise, des immigrants, des revendeurs d’instruments importés étant de ce style. En conséquence, les facteurs et réparateurs ne connaissaient que ces instruments et il est donc logique que le jeune Samuel Graves ait fait son apprentissage et ait connu surtout la facture anglaise qui était réputée à l’époque.
Les spécificités de la facture anglaise ont des caractéristiques originales par rapport aux autres clarinettes européennes de la même époque, ce qui permet de les reconnaître de suite, en voici quelques unes :
Le bec dispose d'un tenon beaucoup plus long (le double) rentrant dans le barillet et qui permet, en le tirant, de s'accorder.
Les deux clarinettes Graves disposent d'un bec à long tenon d'origine quoique non signé comme souvent à cette époque.
Les deux becs à long tenon entoure un bec européen de la même époque.
La forme du barillet est différent car il est creusé au centre et non bombé comme les barillets continentaux et très renflé à l'extrémité en bas se terminant par une bague en ivoire très large.
Les 2  clarinettes Graves disposent d’un barillet typiquement anglais.
Les deux barillets.
Les clés sont montées sur des blocs tournés dans la masse du buis (anneaux et bulbes), ce qui permet de mettre des tiges en laiton pour fixer les clés. Le bulbe anglais est caractéristique car il est coupé. Il s’allégera de plus en plus.
Nous en avons un exemple en comparant les deux clarinettes Graves qui ont moins de 20 ans de différence.
Clés montées sur blocs, avec bulbe anglais typique.
Les trous fermés par les clés sont creusés pour améliorer l'adhérence des tampons. En France seuls les facteurs lyonnais faisaient de même (Simiot, Sautermeister, Tabard).  De plus certains trous sont chemisés en laiton, les anglais ayant inventés cette technique.
La grande clé de fa# est en zig zag, formant un angle caractéristique.
La clarinette Graves à 8 clés a cette spécificité, mais plus la clarinette 13 clés.

Clé de Fa diése en zig zag.







Le montage des clés se font sur des blocs et des guides sculptés dans la masse en buis et non
avec des pièces métalliques rajoutées comme les autres clarinettes même quand elles auront 13 clés.
Les clarinettes Graves, comme les anglaises ont cette spécificité.


Blocs et guides en bois qui vont passer de l’anneau en 1825 à des blocs plus légers en 1845 chez Graves.
Le pavillon anglais est assez droit alors que les autres évasent plus leurs pavillons de clarinettes.
Pavillon évasé autrichien Schemmel comparé au pavillon Graves de type anglais à la même époque.
Notre clarinette 8 clés de Graves and Co, peut être comparée à une clarinette 5 clés en Si bémol du Métropolitan Museum. Elles sont pratiquement identique. Ce qui diffère est minime étant lié à l’adjonction de 3 clés supplémentaires : le deuxième anneau du haut présent chez la 5 clés s’est réduit à un bloc en bois et trois autres blocs en bois apparaissent et permettent de fixer et guider les 3 clés supplémentaires du corps du haut chez la 8 clés. Si on la compare avec d’autres clarinettes Sib de la même époque et anglaises, on voit que la clarinette Graves Sib à 8 clés est tournée de façon assez rustique, lourde (400 g avec le bec) par rapport aux autres clarinettes anglaises (dont l’épaisseur du buis est plus fin, faisant des instruments plus légers et fragiles, comme sera la 13 clés quelques années après.)

Clarinette 5 clés en Si bémol du Met de Ney York.
Clarinette en Ut à 13 clés :
Graves en partant du modèle anglais a su faire évoluer la clarinette en quelques années en empruntant ce qui se faisait de mieux en Europe. Ce qui reste de la facture anglaise : le bec à long tenon, le barillet bombé à l’anglaise, la bague large du barillet, la forme des blocs en bois, le bulbe coupé… mais incorpore des innovations : lièges des tenons, rouleaux dans les clés… 

Les rouleaux pour glisser d’une clé à l’autre ont été inventés par le clarinettiste français César Janssens en 1823 (exposition de Paris) et les allemands l’utiliseront beaucoup. Les français avec l’apparition du système Boehm quelques années après n’en n’auront plus l’utilité.
On peut même voir sur une autre clarinette célèbre de Graves avec une clé inversée à la Simiot.


Clarinette en grenadille avec 13 clés en argent, avec les rouleaux Janssens et clé à la Simiot (Métropolitan Museum de NY)
Après 1840 une des caractéristiques des clarinettes anglaises sera la grande clé de sol#.  
La  clarinette Graves en Ut à 13 clés dispose de cette clé.  


De gauche à droite : Clé Sol# Graves puis anglaise fin XIXème siècle ou la clé s’allonge encore, comparées avec la clé allemande parallèle et la clé Sol# croisée française de la même époque.

L’entreprise fabriquait surtout des bois dans les années 1830 puis après 1845, ils feront aussi des cuivres quand les fils de Samuel, George et William quitteront Winchester après l’incendie des ateliers en 1850 pour Boston. Mais entrepreneur dans l’âme, il va recréer, avec ses enfants, l’entreprise à Boston en s’adjoignant après la guerre civile de sécession, de nouveaux partenaires (Gilmore, Wright, Esbach, Hartman) pour créer l’entreprise “Boston Musical Instrument Manufactory”. Une autre aventure entrepreneuriale, d’autres évolutions instrumentales et une diversification d’instruments à vent allaient continuer…
Outre les collections privées difficiles d’accès, les clarinettes Graves les plus belles sont à Vermillon au National Music Museum (Dakota du sud) et au Metropolitan Museum de NY. 

Pour conclure, admirons cette magnifique clarinette Mib Graves and C° à 13 clés faite vers 1845 se trouvant au musée de Vermillon (Dakota du Sud) absolument identique à la mienne en Ut.

Clarinette en Mi bémol du musée de Vermillon.
Pour l'anecdote nos deux clarinettes Graves and Co proviennent d’une réserve d’un musée américain qui les a vendu aux enchères.