jeudi 24 octobre 2013

Le mystére BOUCHMANN à Annonay : une clarinette à 8 clès vers 1815.

Nous possédons une jolie clarinette à 8 clés dont les six parties, dont le bec à fil d’origine, portent la marque « BOUCHMANN / ANNONAY entouré par 4 étoiles à six branches ». Le barillet porte en plus le chiffre « 7 ».

Clé de si B grave du corps main droite
caractéristique de la facture lyonnaise.
Pourriez vous nous aider à lever tous les mystères de cet instrument ? 

Description de l'instrument :

 
Clarinette en buis, baguée ivoire en six parties,  percée de 17 trous dont huit  sont couverts par des clés rondes « arrondies » qui épousent la courbure de l’instrument. Si les trois grandes clés ont leurs ressorts rivetés, les 5 autres sont à ressorts fixés dans le bois comme on le faisait au 18° siècle.
 
Ressort fixé dans le bois.
Les clés sont montées sur blocs et sur le bulbe du corps main droite. A noter le bloc et la clé de Sib grave du corps main droite, caractéristique de la facture lyonnaise. Autres originalités qui rappellent les instruments de SIMIOT à Lyon : les doubles trous C#/G# du corps main gauche et le tube métallique pour accorder l’instrument reliant le corps main gauche et le barillet, procédé que l’on retrouve très fréquemment utilisé pour les flûtes, et très rarement pour les clarinettes
 
Doubles trous du corps main gauche.

Tube métallique d'accord.
Un instrument lyonnais ?
Denis WATEL situe cet instrument vers 1815 et construit sur le modèle de 1808 de Jacques François SIMIOT. (Voir la collection de Sir N. SHACKLETON page 107).
Clarinette en Ut de SIMIOT. (Musée d'Edimbourg)

 Il existe une clarinette à 7 clés pratiquement identique (sans la grande clé de trilles sur le corps main gauche) au National Music Museum de Vermillion dans le Dakota du sud aux USA : Clarinette Bouchmann du musée de Vermillion.

Quelques éléments historiques.

BOUCHMANN n’est pas connu, nous avons juste trouvé quelques éléments : 

Archives de la Côte Saint-André (Isère), patrie d'Hector BERLIOZ :
"....Il ressort qu'un mouvement musical inaccoutumé se produisit dans la petite ville, exactement pendant la période où BERLIOZ enfant grandissait et s'ouvrait aux premières impressions musicales...En 1805 les Côtois, pour la première fois éprouvent le besoin d'avoir une musique militaire. Le maire traite avec un marchand de musique de Lyon, nommé BERNARD, pour l'acquisition d'instruments : clarinettes, bassons, cors, un bonnet chinois, une bonne paire de cymbales de Constantinople ou de Smyrne, mais vraiment turques qui valent quinze louis, enfin un serpent".

BERNARD à Lyon.
Alexis Michel BERNARD (c.1766-1828) marchand luthier à Lyon en 1788-1810. (Source le Livre d'or de la clarinette française. Denis WATEL-W.ROUSSELET).

" Deux ans plus tard, le fournisseur des instruments procure aux Côtois le professeur de musique nécessaire à la direction de la troupe instrumentale. Voici comme il le présente au maire, par une lettre du 21 avril 1807: " je vous adresse avec la présente M. BOUCHMANN professeur de musique ayant été chef de musique de différents corps, jouissant d'une honnête probité, connaissant  parfaitement son état, jouant de la clarinette, donnant du cor, jouant de la flûte, basson et violon. C'est un sujet qui vous convient pour faire marcher votre musique et y mettre du zèle. Je lui ai fait part de la somme que vous lui donnez qui est de 100 francs par mois et je l'ai décidé à partir de suite".
Le 6 mai suivant le dit BOUCHMANN en une lettre d'une écriture moulée écrit à son tour : " M. le Mère, je suis charmé da lai abithé Permis vos amateur...."

Hector BERLIOZ enfant.
"Berlioz allait sur ses quatre ans, c'est un âge où les enfants sont sensibles aux sons éclatants et aux évolutions de la musique militaire. Maître BOUCHMANN fut l'homme qui lui donna la première idée de ce que constitue l'art du chef d'orchestre. Les annales de la Côte Saint André ne disent pas s'il lui a donné des leçons d'orthographe. Il semble que non".

Musée Hector Berlioz à la Côte.
Le musée possède une clarinette BERNARD/SIMIOT ?

Nous n'avons pas encore terminé notre article que Jean Jacques BONA à déjà trouvé une autre piste  :
Adrien Chomel, Le Collège d’Annonay, 1800-1880 mémoires et souvenirs recueillis, Annonay, Hervé, 1902
"Nous ne pouvons guère que  nommer les prédécesseurs de M. Monchovet comme professeurs de musique. Le plus ancien dons nous ayons trouvé le nom, était un alsacien, M. Bouchmann. Voici ce que nous en dit M. Tracol en novembre 1836.
Annonay

"M. Bouchmann n'a plus une santé sur laquelle on puisse faire fonds, mais pour reconnaître les services qu'il nous a rendus depuis vingt cinq ou vingt six ans, il parait qu'on lui fera une pension alimentaire. Il convient  essentiellement à un établissement comme le nôtre, de faire des bonnes œuvres, et surtout de ne point oublier des hommes qui se sont montrés si empressés à nous obliger dans toutes les occasions, surtout quand leur conduite a été constamment religieuse et exemplaire.
M. Bouchmann fut, cette année même, logé et nourri au collège comme les professeurs, mais malgré les soins qui lui furent prodigués, il mourut à la fin du mois de janvier 1837."

Agenda musical: source Gallica. 1837: Annonay- Buckmann prof. de musique.
Archives de l'Ardèche. Le 27 janvier 1838- Décès de Bernard Bouchemann âgé de 70 ans, musicien demeurant à Annonay.

Merci et bravo à Jean Jacques pour sa rapidité. Hé oui encore un alsacien.
Acte de décès de Bernard BOUCHMAN.
Alors que pensez de tout cela : Bouchmann facteur ou revendeur ? Instrument de Bernard ou de Simiot ...? ou d'un autre ?

Vos avis, vos commentaires, vos suggestions....pour résoudre le mystère BOUCHMANN.......
 


 






 

lundi 14 octobre 2013

Saxophones COUESNON Monopole dans un catalogue de 1934.

Vous êtes nombreux à nous demander des informations sur des saxophones "vintages". Même si je suis saxophoniste (amateur), j'ai toujours joué sur un ténor SELMER Mark VI que j'ai eu la chance d'acheter neuf...donc fanatique de cet instrument et donc sans expérience des autres marques. Mais comme j'ai rencontré quelques musiciens, luthiers, marchands....certains m'ont dit du bien des saxes COUESNON Monopole haut de gamme. Alors pour les passionnés des instruments vintages et des sonorités anciennes voilà quelques pages intéressantes d'un catalogue sur les Saxes des années 1930. Vous y trouverez de nombreux renseignements intéressants.

Pour voir les pages en grand...cliquez sur la page.

 
 
 
 
 
 
 
Si vous êtes comme moi, un peu presbyte vous pouvez grossir l'image, en utilisant à droite de votre écran la roue dentée...et le ZOOM
Bonne lecture.

vendredi 11 octobre 2013

Psychologie des collectionneurs d'instruments de musique à vent. Troisième épisode.

Cet article est publié en 4 épisodes.
 
Si vous voulez lire les épisodes précédents : cliquez sur ces liens.

 
 
 Troisième partie.  
Par José-Daniel TOUROUDE, docteur en sciences sociales. 


Question N°7 :  On voit toujours les collectionneurs acheter pour assouvir leur envie d’accumulation d’objets mais savent-ils ce qu’ils achètent ?
Le collectionneur achète mais pas n’importe quoi, il suit un fil rouge qui structure sa collection !
Le collectionneur n’est pas un obsédé de l’achat compulsif au contraire, il sait ce qu’il recherche et ne cherche pas à accumuler pour accumuler, sauf cas rares. Même s’il achète beaucoup, même si sa passion est onéreuse, le collectionneur n’a pas pour but d’acheter toujours plus (sauf cas rares de thésaurisateurs obsessionnels proches psychologiquement des avares qui stockent et cachent leurs objets).
L’objectif du collectionneur est de réunir des d'objets identifiés, choisis par lui et ayant un intérêt esthétique, historique ou affectif correspondant au lien, au fil rouge de sa collection qu’il a déterminé. Chez le collectionneur, l'achat n'est qu'un moyen de constitution d'un groupe d'objets et il est toujours en quête d’une trouvaille nouvelle et d’un achat à faire.
L’euphorie provoquée par un achat heureux se dissipe obligatoirement plus ou moins rapidement, une fois l’objet incorporé à la collection. Il y a des périodes où le collectionneur achète moins car il ne trouve pas les objets convoités ou parce qu’il ne possède pas les finances adéquates. La fièvre acheteuse est activée seulement lorsqu’il voit dans des enchères un objet qui l’intéresse, un coup de cœur...
En commentant chaque objet de la collection, il raconte souvent une histoire autour de chaque objet et le collectionneur devient vite conteur. La recherche, l’information, le récit d’acquisition, la victoire de l’avoir emporté face aux autres collectionneurs, la découverte et la restauration de l’objet, sa place dans l’exposition de la collection, tout cela fait l’objet d’un récit, parfois d’une véritable saga qui interpelle l’histoire à la fois de la traçabilité de l’objet mais aussi de l’histoire de son acquisition voire de la personne. En racontant, il revit les moments passés forts où il est l’acteur principal. Le premier achat, les objets ratés, les bonnes affaires et les mauvaises, tout est prétexte pour raconter ses aventures de chercheur de trésor et montrer que la collection a une histoire, un passé mais aussi un présent avec la collection et peut être un futur programmé (don à un musée) ou aléatoire (remise sur le marché). En fait  le collectionneur prouve que sa collection d’objets est vivante et que lui, par la même occasion l’est aussi !
La collection est un miroir. Une collection est un choix personnel, la réunion et la conservation d’objets ont une valeur subjective. Voir la collection d’un collectionneur permet d’apprendre beaucoup sur lui et l’écouter commenter sa collection encore plus. Le collectionneur choisit une catégorie d’objets qui a du sens pour lui : rappel de souvenirs, qualités esthétiques, intérêt intellectuel… Le collectionneur s’identifie à sa collection car il définit un champ d’objets à accumuler qui l’intéresse et qui a du sens pour lui. Il y a quelque chose de narcissique dans toute collection, miroir dans lequel le collectionneur tente de s’identifier, de se regarder. Sa collection est proche d'une création personnelle, témoignant de ses goûts et de ses passions. La recherche le pousse alors vers les autres et vers d’autres objets, en vue d'acquérir ce qui lui manque et de compléter et d’améliorer sa collection – miroir pour parfaire le portrait. 


La collection des autres paraît toujours bizarre (pourquoi collectionner des bouchons, des machines à écrire ou des bouts de papier ?). Le collectionneur attribue un pouvoir et une valeur aux objets parce que leur présence et leur possession ont une fonction positive parfois même réparatrice, palliative, protectrice face à l’anxiété et l’incertitude environnantes. Le collectionneur n’a guère envie de s’arrêter car il y prend du plaisir et l’accumulation d’objets pour une collection est donc sans fin car souvent elle se réoriente dans le temps, et se déplace vers d’autres objets. Le sujet de la collection et les objets qui la composent ont un sens très profond. « Ma collection de clarinettes est en fait un substitut à la scène, je me valorise d’une autre façon avec le même objet et je continue d’approfondir le sujet principal de ma vie en ouvrant des portes insoupçonnées auparavant»
«Je suis d’une famille de musicien, je suis un chineur d’objets et je ne collectionne pas les instruments de musique à vent par hasard » dira un autre. « Collectionner c’est approfondir un sujet qui est important pour soi même. Je suis satisfait de conserver une petite partie du patrimoine instrumental français et en tant que pédagogue j’aime permettre à des non initiés de découvrir la clarinette car ils ne seraient jamais rentré dans un musée spécialisé » dira un troisième.

Question N°8 :  Quel est le rapport du collectionneur avec l’argent ? cela a l’air compliqué .

L’argent n’est pas une fin mais un moyen pour le collectionneur pour acheter, mais pas n’importe quoi, car il a un fil rouge rationnel et explicite pour effectuer ses achats. L’argent n’est que le moyen de réaliser sa passion pour acheter, échanger, vendre pour étendre et améliorer sa collection.
La valeur monétaire de la collection n’est pas le but premier recherché, elle est souvent secondaire mais cette notion est pourtant omniprésente. La plupart des collectionneurs savent combien ils ont acheté les différents objets de leur collection, s’ils se sont fait avoir ou s’ils ont fait une bonne affaire. Souvent ils ont notés les prix dans leurs catalogues. Peu pensent que ce sont des placements, alors même que pour se justifier et se défendre contre les achats jugés abusifs, nombre d’entre eux avancent cet argument notamment à leur entourage. Le sens de la collection est souvent autre et plus intellectuel (défense du patrimoine culturel, illustration par des objets de l’histoire de l’art ou de l’histoire tout court, par exemples).  Mais pour acheter il faut de l’argent ! Sur ce sujet, le collectionneur peut être assez ambivalent. En effet il est souvent très intéressé par l’aspect économique car il connaît les prix de objets en vente, connaît les fluctuations du marché, évalue le prix de sa collection....   A part les antiquaires et facteurs collectionneurs dont c’est le métier, l’argent n’est pas une fin (d’ailleurs certains après une vie de sacrifices donnent leur collection à leur mort !) et pourtant le collectionneur va économiser souvent pour réaliser l’achat d’un objet convoité, rogner sur ses vacances pour gagner une enchère, ce qui est incompréhensible pour les autres. D’autre part la revente d’instruments permet le financement d’autres instruments. L’accumulation monétaire puis la dépense d’argent sont cruciales pour lui. L’entourage a souvent du mal à saisir ces dépenses pour des objets peu utiles ou à la beauté subjective voire très discutable (sauf pour le collectionneur). Parfois la négociation est délicate, l’entourage ne comprend pas pourquoi acheter encore un nouvel instrument alors qu’il en a déjà beaucoup (trop !) et qu’il y a d’autres priorités pour le foyer. Mais en fait, les collectionneurs arrivent à gérer leur entourage pour financer leur collection car ils sont relativement sages (ou relativement passionnés) en se fixant et en respectant des règles. Les proches que j’ai interviewé répondent à cette interrogation «que collectionner des objets vaut mieux que dépenser l’argent sur des activités plus inavouables ! et que pendant qu’il collectionne, il se détend et les proches sont plus tranquilles !  et puis on sait quels cadeaux offrir pour faire plaisir à un collectionneur !»  


Question N°9 :  le collectionneur a soi-disant un plaisir solitaire mais est sans cesse confronté aux autres. Quel est son rapport aux autres ?   
Le collectionneur est ambivalent car d’une part il a une passion solitaire et vit une relation spéciale avec ses objets et d’autre part il a besoin de nombreux contacts et relations avec d’autres personnes.
L’entourage d’abord : Il faut gérer les proches et ce n’est pas toujours facile pour le collectionneur de partager et de faire comprendre une passion qui n’intéresse pas les autres. Seul un collectionneur peut comprendre un autre collectionneur même si les objets sont différents et bien sûr les personnes tolérantes et aimantes. Le collectionneur quand il est pris par la passion se sent parfois en danger et essaie souvent d’être soutenu dans la responsabilité de sa prise de décision d’acheter. L’acceptation de l’entourage est donc essentiel pour ne pas se sentir coupable de ses passions voire de ses «coups de folies» mais aussi pour servir de digue pour ne pas dépasser les limites du raisonnable.
Les néophytes : Le collectionneur est attentif aux personnes non initiées, qui est son public à qui il expose ses trésors, explique sa collection et son travail et devient vite bavard. Mais face à une personne qui vend un objet convoité et qui ne connaît rien, il est intéressant pour le collectionneur de taire son savoir pour faire une bonne affaire. C’est la plus value de la compétence.
Les amis : sont curieux de voir la collection avec de multiples questions, leur sourire d’incompréhension devant une telle passion, et souvent la jalousie, car s’impliquer dans quelque chose qui à la fois passionne, donne un sens à la vie et qui possède un rôle de faire-valoir est assez rare.
Les revendeurs : la relation entre le collectionneur et le revendeur ou marchand d’objets collectionnés est différente du rapport habituel entre client et vendeur car celui-ci comprend et partage sa passion et sa recherche. Le collectionneur a le sentiment d’avoir été choisi par un revendeur antiquaire spécialisé, d’être un client préféré et de recevoir des informations privilégiées, d’être au courant avant tout le monde d’un objet « sorti du grenier», d’être intégré à une communauté d’initiés. Les grandes ventes aux enchères jouent aussi là-dessus.
Les autres collectionneurs : collègues spécialistes, à la fois amis et concurrents mais qui ont la même passion, qui vous comprennent, mais qui au moment d’une enchère deviennent des adversaires. Ces collectionneurs partagent les mêmes valeurs, échangent des informations et d’ailleurs une discussion entre collectionneurs est aussi incompréhensible pour l’entourage qu’une discussion technique entre informaticiens ! Le jargon de spécialiste devient alors un mode de reconnaissance. Le collectionneur possède souvent une vie sociale et est en fait un faux solitaire, il appartient à un réseau qui échange des informations et même des potins !
La visite des collections d’amis et des musées spécialisés sont essentiels et tous regrettent de ne pas avoir des contacts encore plus étroits avec les spécialistes souvent érudits, passionnés et sympathiques (sauf parfois lors des enchères ou c’est chacun pour soi)  Le collectionneur est un chercheur, un chineur qui aime découvrir un trésor que les autres n’ont pas vu ou qui a emporté, de haute lutte, les enchères après une compétition acharnée. Le collectionneur même le plus introverti et solitaire doit avoir des relations avec les autres;
Nous ne pouvons envisager la relation que le collectionneur entretient avec l'objet sans prendre en compte le tiers, l'autre comme moteur du désir. En fait le collectionneur est un accumulateur solitaire voulant être reconnu par les autres.
Le collectionneur est un échangeur d’informations et d’objets avec ses collègues, son réseau de partenaires.
Le collectionneur est souvent un paradoxe vivant car d’une part il est un thésaurisateur solitaire qui garde pour lui des objets qu’il considère comme des joyaux mais d’autre part il aime aussi organiser sa collection, rechercher des informations sur ses objets, partager, échanger et montrer sa collection aux autres contrairement au thésaurisateur ! La majorité des collectionneurs aiment s’entourer de personnes partageant leur passion et aiment étaler leurs possessions et leurs connaissances. Ils utilisent ces objets agencés en collection pour recevoir les félicitations du monde extérieur. Le collectionneur cherche à attirer l’attention pour prouver sa valeur ou simplement qu’il existe. Il a besoin d’être approuvé dans sa quête, d’être reconnu afin de rehausser l’image qu’il a de lui-même. Montrer sa collection est en principe une façon de s’exprimer souvent, de briller parfois mais aussi d’avoir des commentaires et des compléments d’informations sur ces objets. La collection est ainsi une représentation de lui-même. Comme tous les collectionneurs, il craint de découvrir chez d’autres collectionneurs rivaux, des objets plus intéressants ou nombreux et de voir son sentiment d’infériorité resurgir. Chacun se démarque des autres collectionneurs par des pièces rares que l’autre n’a pas et cela rend heureux et fier mais en même temps il est insatisfait de voir les pièces que l’autre possède et qu’il n’aura sans doute jamais. La collection est une composante de la vie, ouvrant des portes variées par l’intermédiaire d’une accumulation d’objets, donnant du sens à un travail comme redonner vie ou lier des objets entre eux pour reconstituer le patrimoine… tout cela crée une valorisation d’un travail ou d’une passion utile,  d’une reconnaissance par les autres, de vivre des bons moments gratifiants lors d’exposés ou d’expositions de ses trésors mais aussi de contacts enrichissants, d’approfondissement des connaissances.
Faire une collection, c’est une succession de victoires sur soi même et sur les autres.
Dans la mode, c'est ce que nous propose la publicité, il s'agit de désirer ce que l'autre possède, par un mécanisme d'identification, Chez certains collectionneurs, on assiste à un autre phénomène qui s'apparente à la psychologie du joueur : gagner l’objet donne une double satisfaction, d’une part acquérir l’objet convoité et d’autre part savoir que l’autre ne l’aura pas ! (ou alors qu’il l’achète mais au prix maximum en faisant monter les enchères et lui faire payer son audace de vous prendre l’objet convoité ! ) La compétition avec les autres pour gagner la pièce que l’on convoite entre partenaires mais néanmoins adversaires ou au moins concurrents, joue un grand rôle dans cette quête effrénée de triomphe personnel. On le voit dans les ventes aux enchères, des brouilles, des jalousies se font sur un objet convoité raté : la victoire de l’un entraine forcément la déception de l’autre. Nous pouvons assister lors des enchères publiques, lorsqu'un autre collectionneur convoite un objet, celui-ci acquiert une certaine valeur car le désir de l'autre lui confère alors une valeur nouvelle.
Et puis le doute permanent le taraude : « Pourquoi X, qui est un grand spécialiste s’intéresse à cet instrument, il y a quelque chose qui m’a échappé….» est une phrase souvent entendue, et l’intox fait rage pour cacher les vrais désirs….Le plaisir de gagner sur les autres concurrents est essentiel et reprend les bases de la compétition. C’est peut-être pourquoi on retrouve une grande majorité d’hommes chez les collectionneurs.
(Les femmes collectionnent vêtements, bijoux, chaussures et autres sacs à main disent leurs maris collectionneurs !) L'échange quant à lui, s'il implique une relation entre passionnés (relation qui est parfois le moteur de la collection), repose toujours sur le double mouvement perte / gain (parce qu'aucun objet ne peut valoir exactement un autre). On propose à l'autre un objet qui possède à nos yeux une valeur faible contre un autre plus précieux. En somme dans l'échange, il s'agit souvent de gagner sur l'autre, à son dépend grâce à son expertise supérieure. Pour beaucoup, l’esprit nationaliste intervient aussi quand on voit des pièces du patrimoine national et des collections patiemment agencées se disloquer à l’étranger et quand le musée du conservatoire de Paris bloque la vente d’un objet national en imposant la préemption, empêchant ainsi un américain ou un asiatique de l’emmener il est applaudi ! Là encore le collectif des collectionneurs nationaux via l’Etat français a gagné sur les puissances financières internationales ! (c’est à dire des fondations qui soutiennent et sponsorisent des musées ou des riches collectionneurs à fonds illimités )
 
 
 




 


samedi 3 août 2013

Clarinette Mi bémol de Zalud à Térézin : un instrument chargé d'histoire.

Clarinette Zalud à Térézin Mi bémol, 15 clés. (Collection José Daniel Touroude)
 Caractéristiques Spécifiques.
Cette clarinette est  assez banale et typique de la facture allemande après Müller, elle a15 clés, mais c’est surtout son histoire qui présente un intérêt. Collectionner des clarinettes ouvre parfois des portes très différentes….
Historique.
 
Elle est signée sur tous les corps" Zalud à Térézin (Tchéquie)/Thora/Es (Mi bémol)"
 
 
Il s'agit d'un instrument de Franz Wenzel ZALUD dernier membre de la famille disparu vers 1940.
L'atelier de la famille ZALUD a été crée par Wenzel ZALUD (1803-1881) à Neustraschitz en Tchéquie, prés de Prague, au début du 19 iéme siècle. Formé par Franz CZERMARK (1765-1841), il avait trois fils Josef ZALUD qui succéda à son père, mais qui décéda très rapidement, Franz ZALUD (1840-1904) qui créa l'atelier de Theresienstadt (Térézin), et Edouard ZALUD (1848-1911) qui s'installa à Prague. Franz ZALUD, créateur de l'atelier de Térézin avait été formé par Karl STECHER (1820-1904) de Vienne en Autriche, il était spécialiste du cor de basset et faisait également des percussions.

Clarinette Zalud du Musée de Bruxelles. (MIM)
 En 1904 son fils Paul ZALUD (1864-1931) lui succède et modernisa l'entreprise, qui fabriqua et commercialisa tous les instruments de musique. En 1931 c'est Franz Wenzel ZALUD qui prend la suite jusqu'en 1940.....
 
Entrée du camp d'extermination de Térézin
Or quand les nazis occupèrent Terezin, la gestapo de Heydrich transforma le fort de cette ville en un camp de concentration et d’extermination réservé aux artistes et aux juifs mais avec l’objectif aussi de servir la propagande de Goebbels. Ainsi le camp se présentait comme un décor de cinéma, montrant un village accueillant avec des maisons, des magasins et des fêtes et concerts utilisant les artistes enfermés. Les instruments de musique provenaient entre autres du magasin de Zalud. Ces concerts étaient filmés par le service de propagande nazi pour montrer les bonnes conditions de vie des prisonniers.
 
 
La croix rouge internationale, enfin admise une fois , fut mystifiée ! Derrière le décor, et une fois les concerts et films terminés, il y avait les chambres à gaz et les convois pour Auschwitz… 144 000 personnes furent enfermées dont certains français, 19 000 survécurent. La famille Zalud, disparut évidemment pendant cette période.
 
Cette clarinette a été retrouvée enterrée dans une couverture ou capote militaire dans une cave de particulier à Terezin. Qui l’a enterrée et cachée ?  Elle était en mauvais état mais a pu être restaurée, pas pour sa valeur, ni sa spécificité rare mais comme témoignage d’une renaissance possible même pour des objets malmenés par les hommes.


Description et caractéristiques de l'instrument.
 
Fabriqué dans les années 1930, l'instrument est en ébène et composé de 5 parties : bec, barillet, corps supérieur, corps inférieur, pavillon. Il comporte 22 trous dont 15 bouchés par 15 clés en maillechort. Ses dimensions sont :
Longueur avec le bec 45 cm, ce qui est court pour une clarinette Mi bémol.
Diamètre intérieur de la perce 12 mm
Diamètre intérieur du pavillon 42 mm
Poids de l'instrument avec le bec 400 g.
Les clés sont en maillechort, rondes et plates en «chapeau chinois» et sont articulées par des axes (et non des vis à la française) en maillechort à travers des charnières tenues par des boules vissées dans le bois de la clarinette. Les ressorts sont en acier et rivetés sur les clés mais il y a aussi des ressorts à aiguille (inventés par le français Buffet et vite adoptés en Allemagne). Les anneaux sont situés sur le corps du bas (Müller-Sax) et sur le corps du haut. 




Trou sous la clé de G1

Il y a aussi un petit trou sous la clé de G1 (clé de la pour une clarinette sib) bouché par une clé ronde qui prolonge les anneaux pour améliorer la justesse et la résonance (procédé que nous retrouverons souvent dans les clarinettes allemandes notamment chez Oehler).

Rouleaux en bakélite.

Les 4 roulettes en bakélite noir sont imbriquées dans les clés du corps du bas et du haut afin de pouvoir glisser rapidement d'une clé à une autre. Les rouleaux ont été inventés par le clarinettiste français Janssens en 1823 mais ont été utilisés dans la facture allemande, les français avec la clarinette Boehm n'ayant plus besoin de glisser. Les tampons en cuir sont d'origine pour certains , d'autres ont été changés. Le pavillon est cerclé d'une bague en maillechort et renforcent les tenons. Le bec en ébène est d'origine et signé Zalud Terezin avec des stries pour fixer la ficelle à l'allemande. Il est court et les anches doivent être taillées, celles du commerce, standard sont trop longues. 
Corps du bas.

 État et conservation.

L'état est redevenu  correct. Les clés cassées ont été ressoudées. Certains tampons, lièges, ressorts ont été changés. Aucune fente malgré son enterrement (la perce et les cheminées étaient remplies de feutrine verdâtre et de terre calcaire sèche. Elle était sale et oxydée mais rien n’a été abîmé). La clarinette est jouable actuellement  (pour jouer du Klezmer ?  ironie de l’histoire !) mais a encore des problèmes de bouchage car il faudrait remplacer les tampons d’époque par des neufs.
Origine. 

Achetée en 2011 à très bas prix, à un particulier allemand qui l’a trouvée dans la cave chez son grand père et qui voulait s’en débarrasser (histoire trop chargée ?)  et paraissait satisfait que je la restaure (devoir de mémoire ?) …
' 
"Objets inanimés avez-vous donc une âme ?" Comme l'écrivait Lamartine.




lundi 8 juillet 2013

Psychologie des collectionneurs d'instruments de musique à vent. Deuxième épisode.

Cet article est publié en 4 épisodes.

Si voulez lire la première partie cliquez sur ce lien :

Deuxième partie.

Par Touroude José–Daniel, Docteur en sciences sociales.



Question N°4 :  Pourquoi collectionne-t-on ?  quelles sont les motivations du collectionneur ?

Notre enquête montre une infinité de causes et il est illusoire de chercher une explication causale unique sur le désir de collectionner des objets, encore moins de porter un jugement sur leurs motivations.
La collection est une satisfaction de besoins
Quelles sont les forces qui incitent un individu à devenir collectionneur ? Dans toutes les sociétés et à toutes les époques, le phénomène de collectionner est présent car il permet une identification à quelque chose de positif, de plus grand que soi, d’intemporel. Derrière l’objet, on voit transparaître la fascination pour quelque chose. Pour nous collectionneurs d’instruments de musique anciens, c’est souvent la musique et la musicologie, l’histoire, les techniques…  
La collection satisfait des besoins en se polarisant sur la consommation d’une catégorie d’objets qui comblent momentanément le désir. Freud, grand collectionneur de statuettes de l’antiquité, a montré que l'homme ne cesse de désirer consciemment ou inconsciemment. La collection comble momentanément le désir comme boire étanche la soif mais pour seulement un moment. Il en est de même pour tous les besoins. Le désir est précis et on ne peut le remplacer par un autre : manger au lieu de boire, acheter un objet à la place d’un autre convoité, fumer au lieu d’aimer… ne satisfait pas, au contraire. Les besoins du collectionneur ne dérogent pas à cette règle générale, car ils sont ciblés sur un objet précis particulier. Discuter avec un collectionneur renvoie rapidement à des explications sur ses motivations personnelles.
Le collectionneur fait souvent un transfert sur des objets
Pour certains, le choix de collectionner des jouets est étroitement lié aux souvenirs d’enfance, parfois parce qu’on n’a pas pu s’acheter les jouets tant désirés, ou au contraire pour essayer à travers des objets précis de se rappeler sa jeunesse heureuse et enfuie et garder une part de son âme d’enfant, les plaisirs passés. Dans notre enquête, nous avons bien sûr des musiciens professionnels ou de bon niveau mais aussi beaucoup de personnes qui auraient aimer devenir musiciens mais qui à défaut aiment s’entourer d’instruments de musique car ils sont beaux. Par le transfert sur leur collection, Ils connaissent mieux un instrument sous tous ses aspects que le professionnel qui en joue et qui ne maîtrise souvent que la composante technique apprise au conservatoire. Les motivations sont plurielles. Pour d’autres s’entourer d’objets, de substituts symboliques permet de survivre dans un monde considéré comme inamical, dangereux et décevant.
Le collectionneur est en fait un consommateur particulier beaucoup moins réactif que le consommateur basique car il n’achète pas sans réflexions et il profite de son dernier objet acquis plus longtemps que la plupart des consommateurs, avant de se précipiter pour en acheter un autre. En effet une fois l’objet acheté, briqué, classé, rangé et le désir comblé, il met cet objet désiré en perspective dans sa collection, lui trouvant sa place et en lui trouvant ce qui le lie aux autres objets, souvent après des recherches minutieuses voire une restauration. Dès que la sensation affective initiale, la joie, la fierté, la nouveauté se sont émoussées, d’autres désirs reviennent et deviennent essentiels et poussent le collectionneur à chercher, à acheter avec détermination voire impatience jusqu’au moment où il découvre le nouvel objet convoité. Ceci est un mécanisme banal de notre société de consommation que la publicité stimule en poussant à acheter rapidement une fois le désir et le plaisir d’acheter à peine réalisé. La motivation se renforce par cette insatisfaction et enclenche une activité et un dynamisme qui surprend l’entourage.
Le grand dilemme entre la passion et la raison est toujours présent pour le collectionneur.
Le désir et l’excitation intérieurs doivent-ils l’emporter ou bien faut-il renoncer à un objet au nom du bon sens ?
Tous indiquent qu’ils sont en fait assez raisonnables, ne dépassant rarement le prix maximum du marché, mais tous indiquent quand même que ponctuellement, ils se sont laissés embarquer dans une enchère enflammée car Il faut savoir parfois faire l’effort nécessaire pour avoir quelques pièces qui en valent la peine.    
La collection n’est pas inerte, elle vit, se transforme, évolue, est toujours en mouvement. 
Certains objets disparaissent, d’autres apparaissent, certains sont privilégiés et mis en valeur temporairement, d’autres ne sont plus admirés et sont relégués, voire échangés ou vendus car les goûts et les motivations peuvent se déplacer, les intérêts et les buts se modifier en cours de collection et ce qui nous enthousiasmait devient moins attirant.
Car les motivations changent avec le temps : collection d’un type d’instrument, d’une région précise, d’un fabricant particulier, la restauration des instruments meurtris… Au fil du temps, on a envie de se spécialiser dans un sous - ensemble de sa collection ou au contraire l’élargir. Parfois on a même envie de changer de thème de collection. Tous reconnaissent avoir «évolué» avec la progression de leur collection car les critères changent.
Au départ, la quantité possède une importance pour tout collectionneur pour définir le sérieux de sa motivation. La quantité a souvent une fonction défensive, comme toute accumulation, pour se sécuriser et se positionner. Certains définissent leur collection sur la quantité d’instruments : « j’ai x objets ».
Puis on privilégie la rareté  ou la qualité espérant dire un jour : j’ai l’exemplaire unique existant de cet objet et je le prête à telle exposition ou pour tel enregistrement sur instrument d’époque. La rareté, l’importance de l’objet se rattachent davantage à une représentation narcissique, la rareté des pièces augmentant la valeur des objets aux yeux de tous. La rareté tend à augmenter la valeur d’un objet, on s’attend alors à ce que les collectionneurs recherchent des pièces difficiles à trouver. Et pourtant, c’est souvent le contraire qui se produit car si l’offre est trop rare ou à des prix exorbitants, le collectionneur se désintéresse de sa collection, il ne peut plus jouer son jeu, sa quête et sa collection est bloquée.
Pour que le collectionneur ressente du plaisir, il faut un sujet de collection assez vaste pour qu’il puisse faire des achats réguliers d’objets accessibles à des prix abordables mais assez difficiles à trouver pour que la recherche du trésor soit ardue et jouissive afin de pouvoir compléter et enrichir sa collection.
Certains cherchent  l’ancienneté et la provenance comme facteurs prédominants de l’intérêt d’un objet. Pour ces raisons, il fait des choix, revend ou échange les instruments devenus moins intéressants pour lui, se spécialise et  la qualité, la rareté, la provenance, l’ancienneté, l’originalité deviennent des paramètres essentiels guidant le collectionneur. Mais ces paramètres sont souvent variables selon les collectionneurs et évoluent dans le temps.
Mais que recherche le collectionneur en fait ?  


Ce qui importe c’est la quête, la recherche d’un trésor spécifique !
Le collectionneur est un chineur, un chercheur compétent, toujours en quête qui va hanter les ventes aux enchères, en pensant toujours aux objets qui lui manquent pour compléter sa collection. Apparemment le collectionneur est un accumulateur d’objets, mais en réalité ce qui prime c’est la recherche d’un trésor. C’est un chasseur d’objets.
La quête du trésor enfoui afin de trouver un objet intéressant qui va compléter sa collection, et que les autres n’ont pas vu grâce à son expertise et sa ténacité, est fondamental. Il est obsédé par la découverte et l’acquisition d’objets nouveaux, et ce besoin ne peut être assouvi qu’en partie, car par nature une collection est incomplète. Sigmund Freud écrit qu’une "collection à laquelle plus rien ne s'ajoute est à proprement parler morte ». Le fait d’acquérir un objet spécifique soutient et renforce la passion du collectionneur dans sa collection, donne un sens à la quête trouvant toujours quelque chose à collectionner.
Le collectionneur de plus en plus connaît à l’avance ce qui va sortir sur le marché car il sait repérer les objets convoités, rechercher les informations en agitant son réseau de collectionneurs et de revendeurs. Les enchères spécialisées fournissent des photos magnifiques à l’avance sur leurs sites et leurs catalogues et en conséquence le collectionneur se fabrique une image mentale, à partir des photos, de ce qu’il va voir et peut-être acheter. La plupart se délectent à anticiper ce qu’ils vont acquérir. Le plaisir ne commence-t-il pas aussi avant l’acte ?
Le collectionneur est donc en alerte permanente pour collecter des informations sur les études spécialisées, les mises aux enchères, les antiquaires, les sites internet de plusieurs pays, les ventes d’autres collectionneurs du réseau, les revues et livres afin de ne pas louper LA bonne affaire, surtout s’il en a les moyens matériels afin de ne pas être frustré.
Tous les collectionneurs sont excités mais ont peur d’avoir des concurrents aussi passionnés avec des ressources plus importantes. Ainsi ferré, le collectionneur est obligé de suivre, de participer à la vente, d’autant plus que tous les autres amis-concurrents sont là aux aguets !



Question N°5 :  parmi les collectionneurs d’instruments de musique à vent que vous avez interrogé pouvez vous dégager des profils de collectionneurs d'instruments de musique ?
Nous avons essayé en questionnant des collectionneurs qui se sont prêtés au jeu de l’introspection, de cerner des éléments qui permettent de mieux caractériser la passion du collectionneur mais nous avons vu aussi en fait une grande variété de profils.Tous les collectionneurs n’ont pas la même histoire et donc le même degré dans la passion et celle ci est mouvante avec le temps. Tous les collectionneurs n’ont pas le même engouement, les mêmes symptômes. Cette diversité est essentielle. On voit bien que nous partageons peu ou prou des caractéristiques communes exposées dans notre synthèse mais entre nous lorsqu’on parle de ce sujet  le discours est bien différent avec les alibis exposés aux autres. C’est trop personnel. L’intérêt de cet article est de montrer les différentes idées exprimées dans la confiance entre amis qui au fur et à mesure s’étoffent, se diversifient, s’approfondissent sur des non dits que l’on croit très personnels et pourtant souvent partagés par d’autres en sachant qu’il y a des zones d’ombre non indiquées. S’il est difficile de catégoriser finement les différents collectionneurs, on peut toutefois cerner deux grands types de collectionneurs d'instruments à vent :
1°) Le collectionneur musicien professionnel ou amateur. Il accumule des instruments avec lesquels il a un lien particulier. Il s'y intéresse depuis longtemps, il joue de cet instrument, devient même un expert de la pratique et des connaissances liées à cet instrument. Il ne collectionne que son instrument. Plusieurs instruments de sa collection sont en état de marche et il les fait sonner régulièrement pour le plaisir voire pour des prestations. Il est toujours aussi fasciné par l'aspect esthétique des différentes formes que prend son instrument, par des caractéristiques d'une évolution technique de son instrument, ou par différents modèles historiques des principaux facteurs, voire par des instruments insolites, prototypes de son instrument. Il collectionne aussi parfois ce qui est périphérique, tout ce qui se rattache à son instrument (objets divers, bibelots, affiches, livres, catalogues....). Sa collection s'agrandit régulièrement, et il cherche des instruments précis pour compléter sa collection. Le collectionneur est forcément attiré par la restauration de ses instruments car les instruments sont souvent en mauvais état et les restaurateurs professionnels chers et rares. Il commence un parcours complexe de la restauration en amateur puis se professionnalisme rapidement. Certains en viennent même à ne rechercher que des instruments à sauver et à restaurer pour les exposer en bon état.
Sa motivation et son plaisir est de redonner vie à un instrument délabré, de le restaurer comme s’il avait comme mission de défendre le patrimoine instrumental de son instrument. Il démonte, entretient, astique ses instruments qui sont impeccables et qui sont mis en valeur dans une vitrine ou en exposition permanente chez lui. Il a du mal à s'en séparer, de faire des échanges, sauf si ses objectifs de sa collection changent (spécialisation sur telle époque, tel facteur, tel pays...). Il a un profil de spécialiste et s'intéresse assez peu aux instruments éloignés du sien. Lancé sur son sujet, vous avez le droit à une conférence passionnée et une visite guidée parmi ses trésors ! 
2°) Le collectionneur antiquaire qui achète beaucoup d'instruments divers, mais qui a pour objectif aussi de revendre avec bénéfice. C’est un expert, qui hante les enchères et les brocantes car ce qui aime avant tout c'est chiner, dégotter l'instrument oublié et pas cher, l'instrument atypique ou esthétique d'un facteur connu qu'il va pouvoir restaurer et mettre en vente. En conséquence il s’attache moins aux objets mais c’est aussi un passionné. Il connaît ses clients potentiels collectionneurs et sait à qui et à quel prix il pourra revendre. Il maîtrise parfaitement le marché et toutes les sources où se procurer les objets intéressants. Parfois il suit et sait même où se trouve de nombreux objets dans les collections privées. Sa motivation est de redonner vie aussi à un instrument délabré, de le restaurer comme le collectionneur musicien mais l’objectif est différent car le but de la restauration est de le revendre avec profit car souvent c’est son métier mais c’est aussi un collectionneur qui garde des trésors pour lui. Certains collectionneurs accumulent des vieux instruments et certaines collections ressemblent à des magasins d'antiquaires ! Si vous montrez votre intérêt, vous avez droit aussi à une visite guidée parmi ses trésors éclectiques ! Mais sa collection tourne, se renouvelle en permanence et presque tous les objets sont potentiellement vendables, si le prix est intéressant. Chaque vente permet en fait à acheter d’autres instruments. Il a un profil de généraliste, connaissant l’essentiel de chaque instrument.
Cette bipolarisation est évidemment schématique, la plupart des collectionneurs mixent avec des proportions diverses les deux profils énoncés et changent parfois d'optique avec le temps et leur budget.

Question N° 6:  Passionné et s’investissant énormément, le collectionneur devient –il en fait un spécialiste, un expert parfois plus compétent que beaucoup de professionnels ?

Si certains collectionneurs sont généralistes et accumulent toutes sortes d’objets apparemment hétéroclites (mais qui ont un lien entre eux parfois pas évident à découvrir), le plus souvent le collectionneur est ou aspire à devenir un spécialiste, un expert du thème d’analyse de sa collection.
Le collectionneur devient souvent un expert. Une fois sa cible thématique identifiée, qui peut d’ailleurs changer avec le temps, il se lance dans une démarche de professionnel de recherche et de connaissance en profondeur de son thème. On retrouve ici la recherche de spécialité dans un créneau bien spécifique, si courante dans la vie professionnelle, où on est connu et reconnu pour le sérieux que l’on possède pour aborder un sujet, pour sa compétence et son expertise. C’est pour cela que de nombreux retraités prolongent cette mentalité dans une collection avec le même souci d’expertise.
La collection est en fait un support fabuleux pour cette quête et oblige à découvrir des livres, des lieux, des personnes, des techniques inconnues, de surfer sur internet pour y faire des découvertes...
En devenant savant sur un sujet spécifique, le collectionneur se valorise à ses yeux d’abord puis aux yeux des autres surtout s’il est reconnu comme un expert dans son domaine.
Il veut souvent faire partager son savoir et sa passion, commence à écrire des articles spécialisés ou faire des conférences en faisant visiter sa collection et se faire reconnaître comme un collectionneur – expert. Si vous posez une question sur sa collection vous avez droit aussitôt à un exposé, tellement que le collectionneur est investi par son sujet et vit sa passion.
Le collectionneur ne se contente pas de former et d‘éblouir les autres, il cherche aussi sans cesse d’autres experts, collectionneurs ou non, pour approfondir sa recherche ce qui l’entraine à aborder les multiples facettes induites par sa collection et cela dans une vision transdisciplinaire.
Il peut même arriver à s’intéresser à la psychologie du collectionneur !        
Certains collectionneurs se cantonnent à un seul domaine très spécialisé mais avec des collections secondaires liées au sujet principal.

Notre enquête étudiait les collectionneurs d’instruments de musique, or la plupart avaient aussi plus ou moins des photos, des partitions, des méthodes, des disques, des figurines, des affiches, des cartes, des médailles liées à leurs collections et ils considéraient cela tout simplement comme de la documentation périphérique, peut être secondaire, mais composante quand même de leurs collections.

La collection demande beaucoup de compétences et de qualités :

Le niveau intellectuel des collectionneurs est assez élevé, d’une part vu l’argent engagé souvent important montrant qu’ils sont d’un certain niveau social mais aussi d’autre part par la démarche intellectuelle de professionnel. Souvent les collectionneurs sont des gens soigneux, curieux, chercheurs, leur intelligence toujours en éveil. Ils ont le sens du détail, de l’organisation et du classement et peuvent créer des stratégies parfois élaborées pour compléter leurs collections. Ils terminent ce qu'ils entreprennent, sont tenaces et patients.
Le collectionneur doit forcément avoir une excellente mémoire à court et long terme pour se souvenir des caractéristiques de chacun de ses objets, de ses contacts … Il paraît se souvenir de faits marquants, d’objets, de noms, de détails, de prix exacts.
La collection n’est alors qu’une porte d’entrée sur un monde apparemment circonscrit mais en fait transdisciplinaire qui prend beaucoup de temps mais qui est formateur.
Beaucoup de collectionneurs possède un catalogue où tout est référencé et qui demande un temps important. Cela peut être le support d’une conférence, un dictionnaire de facteurs, un catalogue où chaque instrument possède une fiche détaillée avec photos ou un livre en préparation. Mais ce qui importe c’est dès la découverte d’un élément nouveau, il est retranscris aussitôt dans les fiches qui ainsi se complètent régulièrement. Le collectionneur commence vraiment à connaître son sujet et devenir compétent sur les objets de sa collection et cherche à découvrir ses alter ego (autres collectionneurs, professionnels).
La compétence d’un collectionneur s’acquiert avec le temps. D’abord  le collectionneur n’est jamais pressé car une collection en devenir se déguste lentement acquisition-plaisir après acquisition, d’autre part il n’y a pas beaucoup d’ouvrages spécialisés et les rechercher et les consulter est un vrai travail d’historien et demande du temps et de la patience et enfin il n’existe pas  de formations qui vous forment rapidement à devenir collectionneur. Pratiquement tous indiquent l’intérêt de cette longue marche, où la compétence s’acquiert par petites touches en lisant, en voyant beaucoup de collections publiques et privées, en mémorisant et en créant des banques de données, en rencontrant des personnes et en étant aux bons endroits aux bons moments, en faisant aussi des erreurs d’analyse ou d’achat puis en synthétisant leurs connaissances dans des exposés lors d’expositions consacrées à leurs collections.

A Suivre......