dimanche 1 mars 2020

Regards croisés de Marie-Pierre Bovy et de José-Daniel Touroude sur les relations entre la pratique d’Instrument à vent ou de chant et la méditation.


JDT : «Jouer d’un instrument à vent ou chanter quotidiennement équivaut à méditer tous les jours», j’ai fait mien cet adage, car pour moi il y a une proximité évidente pour ceux qui pratiquent régulièrement.

MPB : Absolument mais arrêtons-nous un peu sur cet aphorisme d’abord : qu’est-ce que méditer tous les jours, jour après jour...? Selon Christophe André «Méditer, c’est s’arrêter de faire, de remuer, de s’agiter, se mettre un peu en retrait, se tenir à l’écart du monde, c’est calmer l’agitation, rester immobile et silencieux assez longtemps pour qu’une sorte de calme vienne envelopper le bavardage de notre esprit, suffisamment pour commencer à y voir plus clair…»

Dans notre monde agité de zapping permanent, il devient de plus en plus impérieux d’avoir des instants pour décompresser, de se calmer pour mieux vivre. D’ailleurs cela fait des années que certains utilisent la musicothérapie pour améliorer l’état des malades psychiques et nerveux voire même réduire le stress des animaux. 
















JDT : Oui mon chat adore Mozart dans le grave et pianissimo quand je joue de la clarinette. Il ronronne à 40 Hz !  Mais en effet pour jouer certaines musiques, avoir cet état est fondamental (par exemple le 2ème mouvement du concerto pour piano n°21 de Mozart), mais pour moi il faut aussi débuter par un préalable. Pour bien jouer d’un instrument à vent ou pour chanter et en particulier pour pouvoir se produire en public, il faut d’abord relaxer son corps et acquérir de la souplesse. On ne peut pas méditer, jouer ou chanter correctement si on est tendu. Il faut savoir se relaxer et détendre toutes les parties de son corps. Plusieurs master Class de haut niveau pour les chanteurs et instrumentistes à vent commencent par une séance de gymnastique ou de relaxation pour détendre toutes les parties du corps notamment celles qui sont fortement sollicitées : cavité buccale, mâchoires, mains et doigts, bassin et jambes pour ne pas être statique sur scène (mais attention à ne pas trop bouger et disperser le son) ou a contrario pour se préparer souplement à être statique pendant longtemps (méditation, position assise pour la musique de chambre ou orchestre symphonique).  Les techniques abondent pour contrer la nervosité, voire le stress (yoga, chi gong, tai chi, do in ou encore gym douce…) et c’est un préalable à tous ceux qui vont se préparer à la méditation ou à une séance de travail de son instrument ou de sa voix en vue d’une entrée sur scène.

MPB : Absolument, chaque matin dans mes stages je propose d’ouvrir les «portes de la voix» avec le Qi Qong et le Do In qui sont des mouvements doux, énergétiques qui assouplissent le corps et la voix sans forcer. Pour déployer sa voix, il faut se mettre dans un état de laisser faire, de lâcher prise, de laisser venir de l’intérieur... et comme pour la méditation, cela prend du temps de savoir être là présent (e) au présent sans forcer, sans vouloir… sinon cela rajoute des tensions parasites. Méditer c’est exister en pleine conscience ; ce n’est donc pas faire le vide, ni produire de la pensée. C’est s’arrêter pour prendre contact avec l’expérience, toujours en mouvement, que nous sommes en train de vivre et pour observer alors la nature de notre rapport à cette expérience, la nature de notre présence à cet instant. C’est la même chose dans le chant, comme pour toute autre pratique liée à l’intériorité. Et la pleine conscience c’est créer par moments, un tout petit espace pour «se voir faire» et cela va s’avérer très utile pour affiner son art, comme pour bien des moments de la vie.



 
 " Nous faisons la chorégraphie, en mesure, automatiquement en nous détendant".
JDT : Une fois cette première étape de réveil et de relaxation du corps franchie, ce qui importe c’est de réussir la concentration. Il faut se dégager des pensées parasites qui encombrent l’esprit pour être attentif, selon-moi  d'abord à la sonorité, puis à une idée, à sa partition, à la musique, à la beauté du chant, à l’histoire que l’on va exprimer ou interpréter.
Au départ le musicien a  travaillé avec volonté et exigence, mais jouer est un autre challenge, c'est une récompense du travail fourni ; car si même le morceau  est difficile techniquement, il doit paraître facile, souple, fluide. Pour moi le meilleur compliment qu'un musicien puisse entendre, est : «cela paraît tellement facile quand vous jouez ! »
Un chant religieux, une méditation, une musique ou même une prière requièrent pour certains la même expérience d’exister en pleine conscience par la concentration. Pour d’autres, rentrer dans l’esprit de Debussy ou dans le monde de Coltrane, permet de se concentrer sur le sujet de ce que nous allons jouer ou réfléchir. La concentration est essentielle sur des notes, une grille harmonique, une mélodie, une sonorité, une émotion à faire passer et rien ne doit perturber cette focalisation. «C’est décider d’habiter l’instant présent» (Christophe André).
Si on pense à d’autres choses, on ne médite plus vraiment, on joue les notes mais on ne vit plus la musique et donc on peut difficilement la transmettre à d’autres.
Mais la concentration sur soi, en pleine conscience dans la méditation et la concentration sur la musique, la partition, ou sur une grille d’accords doivent aussi s’effectuer en fonction de la réaction de son instrument par rapport à plusieurs variables environnementales (éclairage, chaleur etc..). Certains ferment les yeux pour s’isoler mais dans le même temps, et c’est ce qui est difficile, il faut rester concentré  avec l’environnement, les autres musiciens, la scène, le public…

MPB  Oui «c’est l’exercice de la double attention» que m’a enseigné Lanza del Vasto (in Approches de la vie intérieure). On ne peut pas se laisser distraire par l’environnement, et ceci est valable tant pour les musiciens ou chanteurs que pour les spectateurs. «Alors l’esprit ne regarde ni en avant, ni en arrière. Le présent seul est notre bonheur» (Goethe, Faust, Acte II).  
Un exemple de concentration du nouveau jeune virtuose français de la clarinette qui collectionne les récompenses internationales. Cette pièce est vraiment difficile à cette vitesse et les modulations permanentes demandent une concentration maximale surtout par cœur !   
JDT : Abordons maintenant un nouveau point essentiel. Pour obtenir la précision,  la justesse d’émission et la distance avec l’environnement, tout en restant détendu et concentré, il faut savoir maîtriser sa respiration. Tous les musiciens et surtout les chanteurs et instrumentistes à vent, mais aussi les sportifs ou les acteurs comme tous ceux qui méditent le savent : il faut savoir respirer non seulement pour s’oxygéner mais aussi pour maîtriser son souffle, sa colonne d’air en vue d’émettre avec son instrument ou par sa voix  les plus beaux sons, afin d'entrer dans le calme, le bonheur d’être présent au présent. Mais Marie Pierre, c’est ce que tu enseignes : la maîtrise du souffle.

MPB : Oui, jour après jour, apprendre à maîtriser différents types de respiration dont la respiration abdominale : debout ou assis, les pieds bien campés sur le sol, aspirer l’air par les narines dilatées, la langue relâchée dans une mâchoire bien détendue, les pommettes relevées, laisser monter le souffle comme venant du sol en le conduisant dans l’abdomen vers le centre Hara : le ventre par la pression du diaphragme qui descend repoussé par les poumons, se gonfle, puis l’air par la dilatation des poumons ouvre toute la cage thoracique comme un parapluie jusqu’au haut de la poitrine, et vient emplir la gorge et le palais qui lui-même se lève en voûte jusqu’à la sensation d’emplir la tête et au-delà dans ce qu’on appelle la Couronne ... Mais pour ce faire, il faut avoir le dos et la nuque bien redressés et si on est assis, le bassin en appui sur les ischions et puis seulement alors, tout doucement conduire consciemment par la pression des pieds sur le sol, le souffle comme descendant du haut de la tête le long de la colonne vertébrale à l’arrière, soit vers l’embouche de l’instrument, soit vers l’émission de sons les plus harmonieux possible mais sortant d’une bouche très ouverte et détendue et tout en gardant la pression dans la cage thoracique sur les basses côtes et le carré des lombes, et en laissant s’allonger la colonne lombaire par une légère bascule du bassin sans serrer le périnée...
Alors seulement à la fin de l’émission de l’air, le ventre rentre dans sa cavité avant d’accueillir une nouvelle inspiration…C’est ainsi que s’accomplit la respiration. A l’inspiration on accueille le souffle comme montant de la terre vers le ciel en partant des pieds et passant par tout l’abdomen à l’avant jusqu’au haut de la tête par ce qu’on appelle un respire cérébral….puis à l’expire, le laisser repartir doucement comme descendant du ciel vers la terre le long de la colonne vertébrale du haut de la tête jusqu’aux pieds.



















JDT : Ouah ! Je n’avais pas pensé à tout cela, mon professeur de musique de chambre arrêtait le morceau si un de nous relevait les pieds ! L’appui ferme des pieds au sol qu’on appelle l’ancrage et la présence à soi-même en inspirant et expirant sont le plus sûr moyen d’émettre par son instrument ou sa voix les plus beaux sons, indiquait-il, et pour l’auditoire de recevoir l’essence de la musique pour qu’il n’y ait plus d’interférence entre soi et la musique. Et mon professeur de clarinette lui commençait toujours pas une séance de sons filés du plus grave au suraigu … ce qui nous « gonflait !», impétueux que nous étions ! à vouloir faire bouger nos doigts à toute vitesse …  (mais il avait raison)
En fait méditer tous les jours ou jouer de son instrument demeure un travail sur soi, une hygiène de vie pour aller vers une progression de sa vie par le moyen d’une réflexion ou par la pratique d’une musique ou par le dépassement de soi par l’effort sportif…. (un ami marathonien médite en courant me dit-il et il est « ailleurs », un autre musicien sportif court avec une foulée régulière servant de métronome et prépare son concert dans sa tête avec concentration et respiration (Glen Gould travaillait bien son interprétation de Bach en promenant son chien !)

Les neurosciences démontrent (cf Lemarquis sur le cerveau du musicien ou le moine bouddhiste Matthieu Ricard sur la méditation) l’impact de ces techniques sur la plasticité du cerveau et sur la diffusion des neurotransmetteurs qui permettent l’orientation de la méditation et de la musique vers des régions spécifiques du circuit de la récompense pour atteindre la plénitude, la sérénité, la paix de l’esprit.

JDT : Enfin il faut savoir maîtriser son énergie et ses émotions pour tenir la distance entre soi et l’environnement. En effet cette présence à soi-même, à sa respiration est une présence à son corps, une manière de canaliser son énergie vers le corps car on risque de s’essouffler rapidement : La Callas par exemple, hyper-concentrée sur sa voix et son implication dans ses rôles, brûlait son énergie vitale et s’épuisait dans l’expression de toute une palette d’émotions, ce qui n’empêchait pas son immense talent, au contraire, mais cela la mettait dans le « rouge» en permanence ! (contrairement à sa rivale Rénata Tébaldi !)  Certains artistes qui en font trop, régulent mal leur énergie et pourtant, paradoxalement, c’est aussi ce qui crée souvent leur talent ! Chacun doit bien se connaître et savoir jusqu’où il/elle peut aller sans s’épuiser au risque de tout perdre. Certains textes et musiques sont exténuantes à jouer et pas seulement pour les jazzmen ou les rockers ! Il faut alors savoir vite revenir au calme méditatif (rôle des mouvements lents) pour contraster avec l’explosion d’énergie. Et certains pour être en forme en permanence utilisent des substances plus ou moins licites nous l’avons vu. Là aussi ce n’est pas sans risques.

MPB : En conséquence, il faut apprendre à «vivre l’instant présent, respirer, habiter son corps, fermer les yeux et écouter, observer ses pensées, donner un espace à ses émotions, déployer son attention pour accroître sa conscience, pour enfin n’être qu’une présence» (Ch. André)
Cela demande beaucoup de discipline, de répétition, d’entraînement quotidien,  toutes choses qui sont à la base de la progression de toute activité mentale, artistique ou simplement humaine. Prendre conscience de tout cela est une attitude mentale. Un choix de vie aussi. Il y faut aussi beaucoup d’humilité, de patience et le choix de positiver sans cesse car on ne monte pas sur scène pour une prestation avec un mental négatif ou une fatigue nerveuse !
JDT : J’ai fait mienne cette idée de nombreux musiciens : Tous les matins je joue. C’est ma prière, ma méditation, l’expression de ma salutation au soleil à ce jour nouveau qui s’annonce et cela me donne la force de continuer à vivre malgré les problèmes à gérer

MPB : Et pour ma part pour conclure je citerai volontiers cette phrase, fruit d’une longue expérience de Christophe André : «On peut se pacifier par le souffle, pas en le contrôlant, mais en se connectant humblement à lui et en l’accompagnant doucement »   
Une illustration musicale qui pour moi a du sens par rapport à notre discussion est ce morceau de chant grégorien « Alléluia de St Joseph »  

Alléluia du 19 mars dit de St Joseph, chanté par Chanterelle Lanza del Vasto

JDT : Pour moi, tu t’en rappelles puisque nous avons commencé la musique ensemble il y a plus de 60 ans, le morceau qui m’a fait découvrir enfant la clarinette est Mozart et depuis mon amie la clarinette est devenue incontournable dans ma vie.

Sérénade pour  instruments à vent n°10 « gran partita » K 361 3ème mouvement de W.A. Mozart







lundi 13 janvier 2020

François Jude GAULARD (1787-1852) archetier à Mirecourt. François Jude GAULARD (1787-1852) bow maker at Mirecourt.

François Jude GAULARD est né à Mirecourt le 28 octobre 1787. Il était le fils de Louis GAULARD (1753-1828) lui aussi archetier et fils du luthier Joseph GAULARD, tous nés à Mirecourt. . "Il est fort probable qu'il débute son apprentissage dans l'atelier paternel mais le style de François Jude GAULARD est fortement inspiré de Louis Simon PAGEOT (dit PAJEOT) avec qui il a probablement collaboré". (Source atelier Sandrine RAFFIN)
Signature de Louis GAULARD en 1787.

Archet de Louis Simon PAGEOT (Musée de la musique de La Villette)
F.J. GAULARD  épouse le 6 juin 1810 à Mirecourt Ursule FETIQUE (1785-1855), la sœur du luthier Joseph FETIQUE (1786-1854), fondateur d'une famille de luthiers et d'archetiers. Un autre beau-frère de F.J. GAULARD, Charles VALANCE (1794-1841) était lui aussi luthier à Mirecourt.
Signature de François Jude GAULARD.
" La majorité des baguettes d'archet de F.J. GAULARD est réalisé en bois de fer mais il utilisera aussi d'autres bois comme le bois d'amourette et le pernambouc. Parfois signé de la marque "GAULARD. M"., la signature "GAULARD" reste la plus distinctive de la production de cet archetier. La hausse souvent en ébène ou en ivoire, reste dépourvue de passant et reçoit une parure à motifs étoilés". (Source Atelier Sandrine RAFFIN)  
Archet de F.J. GAULARD en pernambouc
et hausse en ivoire avec motif étoilé.
Archet de violon en pernambouc vers 1820.
F.J. GAULARD avait un frère luthier Louis GAULARD (1784-1824) dont on ne sait rien. Notre archetier a eu trois enfants : Louis Auguste GAULARD (1812-1888) dont on reparlera, Anne Marie Joséphine GAULARD (1813-1831) décédée à 17 ans, Nicolas Alexandre GAULARD (1818-1850) qui sera également luthier et qui décédera à 32 ans à Alger
Archet de Violon de François Jude GAULARD;
(Atelier Sandrine RAFFIN)
A la suite du décès de son épouse Ursule Fétique le 18 janvier 1855 à Mirecourt F.J. GAULARD quitte sa ville pour venir habiter chez son fils à Troyes. C'est là qu'il décède le 24 février 1857 à 69 ans.
Archet de violon de François Jude GAULARD vers 1835.
Louis Auguste GAULARD s'installe à Troyes en 1835 comme luthier et marchand de musique. Il épouse le 16 mars 1839 à Troyes Marguerite Augustine BEZANCON native de cette ville.
Signature de Louis Auguste GAULARD en 1839.
Ils ont eu cinq enfants : Louis Auguste GAULARD (1839-1848), Marie Mélanie GAULARD (1842-1865), René Eudox Jules GAULARD (1844-1878) qui fut professeur de musique à Troyes et décéda à 34 ans ; ses amis de l'Orphéon de Troyes lui offre ce monument funéraire avec une superbe lyre.
Monument funéraire de René GAULARD à Troyes
Le quatrième enfant Jules Alexis GAULARD (1845-1861) est aussi décédé très jeune à 16 ans. Lorsqu'il fallut reprendre l'atelier et le magasin, vers 1880 c'est donc le gendre de Louis Auguste GAULARD qui s'en chargea. Charles Aimé VOIRIOT (1843- ) avait épousé la dernière fille Angéle Augustine GAULARD (1847- ) le 15 septembre 1868 à Troyes. A cette époque il était pianiste à Paris et habitait 47 boulevard Poissonnière. Son père Jean Joseph VOIRIOT (1803-1854) était facteur d'orgues à Mirecourt. Ils ont eu quatre enfants dont , Henri Eugéne Auguste VOIRIOT (1869- ) et Marcel VOIRIOT (1888- ). Charles Aimé VOIRIOT est pianiste à Chatillon sur Seine en Côte d'or en 1879 et est installé comme marchand de musique en 1881 au 2 rue Champeaux.
Signature de Charles Aimé VOIRIOT en 1869.
Louis Auguste GAULARD était installé de 1837 à 1855, rue Moyenne, puis 2 rue Champeaux à Troyes, c'est là qu'il décède le 19 mars 1888 à 76 ans. Le magasin passe au 2 rue de la Monnaie et devient Voiriot Gaulard. En 1896 Charles Aimée VOIRIOT travaille au 22 rue des Quinze Vingt avec son fils Henry VOIRIOT qui se déclare tour à tour, facteur de pianos et luthier. C'est lui qui prendra la succession jusqu'en 1947 au 2 rue de la Monnaie.
Interview de Sandrine Raffin

lundi 16 décembre 2019

Brevets, Marques, Dessins et Modèles : comprendre les inscriptions sur les instruments de musique à vent.


Par José-Daniel Touroude et Magali Touroude Pereira (Conseil en Propriété Industrielle, mandataire en brevet  européen, Fondatrice de Touroude et Associates et de Yes My Patent.com

Le collectionneur adore commenter et analyser les estampilles. Parfois il regarde même plus souvent l’estampille que l’instrument ! Nous avons consacré des articles sur certains aspects de cette question dans ce blog depuis la démystification des estampilles jusqu’à la description et l’analyse des inscriptions gravées sur les clarinettes.
Notre objectif est de cerner la multiplicité des inscriptions liées aux brevets aux modèles et aux marques inscrites notamment sur nos clarinettes (mais tous les instruments à vent ont peu ou prou les mêmes mentions).
Tout d’abord il faut bien différencier 3 types de titres de propriété industrielle : le brevet, la marque, le dessin et modèle.
La propriété industrielle concrétisée par un brevet doit respecter les idées et la procédure suivantes :
1. Le brevet protège une invention technique (produit, nouvelle utilisation ou procédé) : exemple : la clarinette Elite où taille, modification de la perce, ergonomie, utilisation du carbone étaient différents des autres clarinettes existantes.


2 Identification claire du ou des inventeurs et du ou des déposants quand ce n’est pas l’inventeur (par exemple déposant Buffet Crampon, inventeur Robert Carrée travaillant pour Buffet Crampon pour la clarinette BC 20).
3. La propriété de l’invention appartient au déposant, pas à l’inventeur. (BC vient de reprendre sa BC 20 en l’améliorant).
Clarinette BC20
4. Recherche d’antériorités prouvant que cette innovation n’est pas déjà divulguée ou protégée par un autre inventeur ailleurs. (Selmer, les japonais, les américains, les allemands…).
5. Reconnaissance par un Office national (INPI en France) de la nouveauté et l’activité inventive de l’invention (qu’il ne s’agit pas en fait d’une petite modification ou adaptation) sur la base de cette recherche d’antériorités.

6. L’intégralité de l’invention doit être décrite dans le brevet, sans omettre d’éléments essentiels pour pouvoir être reproduite même en cas de disparition de l’inventeur. (dessins, plans, coupes, maquettes…)
Schéma du brevet de Buffet Jeune de 1843. (Source INPI) 
7. Propriété de l’invention mais limitée dans le temps (20 ans) d’où un droit exclusif, c’est à dire un monopole d’exploitation avant qu’elle tombe dans le domaine public et la liberté d’exploitation pour tout le monde.
8. Propriété de l’invention limitée dans l’espace : un brevet français ne donne un monopole qu’en France. L’invention peut être exploitée gratuitement et licitement ailleurs. (imitation des clarinettes chinoises !)
9. Sanctions (amendes, destructions des contrefaçons) pour ceux qui ne respectent pas les règles et copient sans autorisation, ni paient de redevances au breveté (associé comme un vol déjà dans la Rome antique) 
Une autre précision conceptuelle pour éviter la confusion est la différence entre brevet, dessins et modèles  et marque :

La marque consacre une identité précise à un fabricant et nul ne peut utiliser le nom déposé. La marque est délivrée pour un temps indéterminé sous réserve d’être renouvelée et utilisée, contrairement au brevet qui dure au maximum 20 ans. Exemple : la marque Buffet Crampon existe depuis l’origine et le logo a peu bougé même s’il n’y a plus de descendant de Buffet dans l’usine ou comme actionnaire depuis longtemps ! 
Le nom du modèle de l’instrument est également déposé sous forme de marque à l’INPI et souvent mentionné afin de se différencier des autres produits de la maison mère. Parfois le modèle est tellement réputé que la maison mère est implicite et n’est même plus mentionné oralement (Saxophones Mark VI ou clarinette Récital, (Selmer) Monopole (Couesnon) parfois seul le modèle est gravé sur l’instrument : Elite (Buffet Crampon) etc…
Le modèle, en tant que dessin à la forme particulière, peut également être déposé à l’INPI et recevoir un titre appelé «dessin et modèle» qui protège spécifiquement sa forme. A ne pas confondre avec le nom du modèle, qui lui est déposé à titre de marque.


Le collectionneur aime préciser ses instruments de différentes époques et de pays variés et bute souvent sur des inscriptions : les poinçons d’argent sur les clés, des mentions gravées sur le bois et tout cela devient vite compliqué car ces notions ont évoluées dans le temps et selon les pays avant d’établir une législation internationale commune et reconnue. Nos instruments retracent ces flous, ces aléas et ces spécificités. 
Rappel historique 

Depuis toujours les innovateurs ont essayé de garder leurs secrets les transmettant qu’à leurs proches (on trouve les premières traces dans la Grèce antique, la culture chinoise sur la poudre ou sur la soie, les corporations jalouses de leur savoirs au moyen âge, Venise et le verre de Murano, Gutenberg et l’imprimerie, les privilèges royaux de Colbert etc… tous ont eu une culture du secret de l’innovation et de la fabrication.  En 1474, Venise protège pendant10 ans l’innovateur, ce qui permet d’attirer nombre d’artisans, inventeurs et créateurs d’entreprises dans leur ville. Ainsi une législation adéquate possède un moyen essentiel d’une politique économique stratégique attractive, ce qui perdure toujours actuellement.
Vue de Venise
Ainsi la royauté en France dès le 16ème siècle pour attirer les créateurs italiens et les autres innovateurs d’Europe va faire une véritable politique de privilèges (qui sont les ancêtres des brevets). La durée de protection était longue, 20 ans, mais devait être utile, bénéfique et être appliquée en France. De plus elle pouvait se transmettre à ses ayants droit et Colbert donnait en plus des exemptions fiscales mais sous conditions : le contrôle royal et étatique, (quitte à faire évoluer la législation selon son bon vouloir) l’organisation des dépôts, de la publicité, des commissions d’expertise par le Bureau du Commerce, et des arrêts royaux discrétionnaires.
Avant le XIXème siècle et la législation sur les brevets, les innovations étaient transmises de maîtres à compagnons dans le secret et ces innovations se diffusaient notamment par le tour de France et les copies des instruments fabriqués par d’autres. Ainsi lors de immigration des tourneurs et facteurs allemands en France, très rapidement les facteurs français ont pu s’accaparer leurs savoir-faire.
Les corporations privées perdirent leur puissance. La révolution de 1789 abrogera les corporations (et leurs blocages routiniers) ainsi que les privilèges royaux (et leurs dérives) tout en gardant la domination étatique qui deviendra républicaine au nom de la liberté d’entreprendre encadrée par l’Etat.
D’autres pays ont choisi une voie plus libérale et moins étatique comme l’Angleterre et les jeunes USA. L’aspect protecteur juridique est important mais le marché est considéré comme également un régulateur efficace et pragmatique qui consacre ou non la pertinence d’une invention. Le souci de faire connaître l’innovation devient donc primordial par la publicité, le marketing, la recherche d’investisseurs et le brevet devient une composante essentielle dans l’entreprise capitaliste. (Portefeuille de brevets à exploiter : actif principal d’une entreprise).
La République française avec son idéologie libérale mesurée consacre la propriété individuelle du citoyen innovateur en fixant des limites (la déclaration des droits de l’homme et du citoyen) afin d’arrêter l’hémorragie des talents et des créateurs vers l’étranger notamment anglo-saxon plus libéral. La propriété intellectuelle en 1791 est calquée sur la propriété foncière, réduit les dates d’exclusivité de l’invention, encourage la création industrielle et cet état d’esprit traduit par des lois sera imité par les pays occupés par le premier empire jusqu’à la législation de 1844. Le foisonnement créatif qu’ont connu tous les instruments à vent dans la première moitié du XIXème siècle est lié à cette liberté de créer, à cette protection législative et à un marché porteur notamment militaire. C’est au XIXème siècle que les mentions fleurissent sur les instruments, avec une surenchère qui peut atteindre parfois le ridicule.
L’imbrication de deux notions intimement liées :

Il existe deux approches très différentes qui se côtoient, s’imbriquent et s’opposent en permanence : le juridique et le commercial : 
1°) le droit qui protège le détenteur du brevet et /ou la marque par une législation (mouvante et variée selon l’époque et le pays) mais qui demande en échange le respect d’une procédure particulière et des contributions financières régulières. Le postulat de base est que le brevet légitime une innovation faite par un inventeur et le protège de l’utilisation de son invention par d’autres, et cette protection devient aussi un monopole pour un temps déterminé qui exclut les autres, sauf si ceux-ci paient à l’inventeur le droit à une licence. Le brevet est délivré pour un temps précis variant selon les époques et les pays entre 5 et 20 ans.
2°) Le commercial est intimement lié à l’innovation où l’important est de conquérir un marché contre des concurrents afin d’attirer des consommateurs qu’il faut fidéliser et satisfaire pour gagner de l’argent, parfois même au prix de mentions suspectes mais qui entraîne une réussite commerciale. Ainsi le brevet, la marque et les différentes mentions associées sont souvent sources de publicité et de notoriété ce qui améliorent les ventes. 
Marque d'un instrument de Simiot et Brelet à Lyon.
Les confusions existent souvent par méconnaissance des concepts, mais aussi par l’utilisation du droit dans le temps et l’espace bien différents dépendant de la politique plus ou moins libérale ou protectrice du moment où sont gravées les inscriptions. Ce qui est complexe c’est souvent que la même innovation germe dans différents esprits en même temps et sans brevet on ne sait pas qui est vraiment l’inventeur à l’origine de l’innovation, qui l’a adaptée aussitôt, qui l’a déposée comme brevet le premier, qui l’a vendue et en a fait une réussite commerciale, qui se pare des plumes du paon etc…  
Partie d'étiquette  sur un piano Pape.

En effet nous connaissons tous les procès à répétition qu’Adolphe Sax, génial créateur de la clarinette basse et des saxophones mais jaloux, exclusif et procédurier, qui ne supportait pas les rivalités. Etant proche de Napoléon III qu’il avait investi de nombreuses responsabilités, Sax a intenté de nombreux procès aux autres facteurs de son époque. 

A contrario, nous savons aussi que certains inventeurs crédules, peu attentifs au droit, n’ont pas su se protéger et profiter de leurs créations. Ainsi le créateur de l’ébonite de nos becs de clarinette (voire de clarinette entière à bas prix) de Charles Goodyear, l’inventeur du caoutchouc vulcanisé qui a enrichi beaucoup de monde alors que lui n’en a guère profité et a fini pauvre et endetté.
Un imbroglio qui entraîne des confusions :    
Autre élément à connaitre pour la compréhension : la procédure peut être longue, coûteuse, parfois complexe si l’innovation n’est guère probante. Ainsi certains ont laissé entendre que cette procédure était en cours pratiquement faite ce qui légitimait et anticipait l’inscription avant même le résultat afin de mieux vendre. Il faut donc comprendre la procédure des brevets, certains jouant sur la confusion des étapes : respect du droit et ambition commerciale étant imbriqués. En effet chaque collectionneur a croisé ces notions inscrites comme : Brevets :
Véritable Brevet accepté par l’autorité, qui a respecté toute la procédure et qui reste appliqué pendant la période de protection, étendu dans un ou plusieurs pays nommés et ayant réglé les diverses taxes . l’inscription est «Patent» ou «Breveté» accepté par un privilège royal : Exemples : instruments anglais  
Marque d'un flageolet Bainbridge.
(Collection J. D. Touroude)

Des mentions de privilèges royaux (exemple : Couronne montrant que le facteur est accrédité officiellement sous des régimes monarchiques.  





























Breveté qui en fait ne désigne pas une innovation technique mais une forme différente (design patent) de l’instrument, d’une clé, d’un accessoire etc…













Brevet ancien qui a été accepté mais qui n’a plus cours par forclusion (temps du brevet écoulé) ou non-paiement des taxes et qui peut donc être exploité par d’autres car dans le domaine public. Certains laissent la mention pour faire croire que le brevet court toujours ! Exemple : le brevet Auguste Buffet concernant les ressorts à aiguilles et les tringles pour les flûtes (et clarinettes système Boehm avec les anneaux mobiles et les clés auriculaires de Klosé) date de 1838 . A. Buffet indique Breveté sur ses instruments avec raison. Mais son brevet et donc son monopole n’a eu qu’une durée de 5 ans (copié après par tous les facteurs). Par cet exemple on voit bien l’atout commercial que Buffet en retire pendant plusieurs décennies avec l’inscription «Breveté» gage d’inventivité, de qualité et de notoriété, les clients n’étant pas au fait de la législation des brevets et de la durée de la protection. C’est cette imbrication entre le droit et l’économie qui va entraîner nombre de confusions.


Brevet en cours de procédure qui nécessite le dépôt, et le paiement annuel des taxes pendant toute la durée d’examen du brevet mais qui est toujours en attente de l’acceptation.
Il y a deux possibilités : 
1) un dossier de dépôt de brevet en attente de délivrance, la procédure étant parfois un peu longue, prenant au minimum 2 ans et demi et parfois plus de 10 ans.  Mais rien n’indique que le brevet va être accepté à la fin de l’examen et entre temps il n’est pas possible d’attaquer pour contrefaçon ! Les produits estampillés «brevet déposé» ou «patent pending» garderont l’estampille même si le brevet est rejeté par la suite…










Exemple : « Patent Pending » (exemple américain:  ligature Bonade : en attente d’un brevet d’une ligature qui possède une petite innovation à l’intérieur voire une forme originale déposé aux USA par un clarinettiste français expatrié). On ne sait pas si le brevet a été accepté ou s’il est toujours en attente ! En attendant c’est ma ligature préférée.

Certains veulent montrer leur créativité faisant évoluer leur instrument : exemples « Innovée par Simiot Brelet ), Brainbridge flageolet double : inventor et patent Braindbrige flageolet :  teacher & inventor et patent





 2) Beaucoup plus suspects certains dossiers sont déposés mais ne seront jamais acceptés par les Offices voire même sont consciemment proposés par l’inventeur en sachant qu’il y aura un refus probable. L’inventeur qui commercialise laisse sous entendre au public que le produit est breveté (donc que le brevet est délivré et lui octroie un monopole d’exploitation ou va l’être un jour mais c’est un mensonge)….Tout le monde peut déposer une demande de brevet bidon : stratégie marketing connue (brevets potentiels déposés sous entendant une recherche développement de pointe). 

« Breveté SGDG » Sans Garantie Du Gouvernement est juridiquement l’ancêtre du brevet moderne mais beaucoup moins qualitatif et protecteur mais qui commercialement a eu un impact important pendant un siècle et demi. Inventé en 1800 par Napoléon Bonaparte et supprimé en 1968 (mais pas en Belgique), il a pour objectif de dégager l’Etat de toute responsabilité quant au fonctionnement ou à la qualité de l’objet. Cette mention indique que l’achat est aux risques et périls de l’acheteur.
Ligature de clarinette Penzel et Mueller.
Actuellement il existe aussi les certificats d’utilité qui sont des brevets réduits en termes de procédure, de coût et de protection. Mais la plupart des instruments de musique, et notamment la clarinette, n’ont plus eu d’innovations importantes et permanentes. En conséquence le marketing sera plus axé dorénavant sur les marques et les modèles. Cette approche commerciale, mais qui possède néanmoins un aspect juridique de protection, peut faire croire à une qualité officialisée et reconnue.

Décrivons quelques inscriptions :

Marque spécifique déposée : Ligature A.P. déposé (il s’agit d’une forme de ligature et mais aussi probablement d’une marque déposées.)



Marque de fabrique déposée : Exemple le dupinophone  de Dupin. 












La Varinette.

Modèle Déposé : noms spécifiques des clarinettes :  Divine, Privilège, Tosca etc…













Des dessins : certains brevets ont des dessins précis de clés déposés et novateurs. 
Brevet Jardé pour Saxophone (Source saxophone).
Des logos.
Marque Jérôme THIBOUVILLE-LAMY
Les noms de clients prestigieux professionnels (adoptée par les conservatoires ,  l’armée… ) voire par des instrumentistes illustres. 
Saxophone Pierret système breveté
avec M. Poimboeuf soliste de la
garde républicaine.
Une lettre (S pour la production collective du centre de Markneukirchen).
Certaines mentions sont fantaisistes, officieuses et n’engagent personne. (Geist voulant dire Colombe esprit saint en allemand d’où une colombe gravée.

Des symboles plus ou moins ésotériques (exemple : l’étoile 5 branches du compagnon) 
des symboles musicaux (lyres, ange trompettiste de la renommée, clé de sol, notes….) photo Bühner et Keller


D’autres mensongères pseudo officielles faisant croire à une officialisation de qualité à des clients non avertis, d’autres proches de la copie et de la contrefaçon.
Toutes ces inscriptions sont censées démontrer leurs authenticité et qualité et montrer leurs spécificités voire leurs différences et sous entendre implicitement beaucoup de choses ! notamment l’inventivité des facteurs . Je conseille de relire mon article antérieur plus général et complémentaire à celui ci sur le foisonnement des estampilles et inscriptions.
Une jurisprudence vient de paraître montrant que notre propos est toujours d’actualité.

En effet le tribunal de grande instance le 5 juillet 2019 réitère de ne pas utiliser à la légère le terme «breveté» ou «  patented" pour une technologie qui ne l’est pas ou pour une simple demande de brevet "L'usage de la mention «breveté» appliquée indifféremment pour désigner un brevet, une demande de brevet ou le résultat d'un savoir-faire constitue un acte de concurrence déloyale, comme couverts par des droits de propriété industrielle alors que ce n'est pas le cas, ce qui entretient une confusion avec d'autres solutions réellement protégées et apparaît de nature à procurer aux défenderesses un avantage concurrentiel".

Mais tout cela est fait pour faire et écouter de la bonne musique.