vendredi 22 mai 2026

Réflexions sur la musique liée au travail manuel

 par José-Daniel Touroude

Après l’analyse du son, des onomatopées au scat, voici un exposé/ article sur les sons et le travail humain



Chanter en travaillant fut et reste un phénomène quasi universel. Et comme la plupart des activités étaient manuelles, on le retrouve dans tous les groupes humains de la planète : des bûcherons, aux marins, des moissonneurs aux batteurs de riz, des artisans aux forgerons, des tisserands aux pêcheurs...  L’usage des bruits, des onomatopées, des sons, de la musique, des chants simples, des paroles rythmées, accompagnés d’instruments pauvres mais efficaces étaient liés étroitement avec le travail humain depuis les temps les plus reculés et partout dans le monde.

D’abord parmi les différents rôles de la musique de travail, le plus perceptible est le rythme, afin de mettre le corps en cadence, pour organiser le geste, soulager l’effort. Toute activité répétitive (battre le blé, ramer et tirer un filet, marteler un métal) est plus aisée quand la pulsation imposée permet d’unifier les gestes individuels, d’optimiser l’énergie dépensée, de réduire les erreurs et, paradoxalement, d’alléger la perception de la fatigue. Le rythme agit alors comme un métronome. D’ailleurs la médecine le confirme : la synchronisation audio-motrice permet une meilleure régulation cardiaque, une optimisation respiratoire et un contrôle renforcé de la force musculaire. Ainsi, des chants sont souvent construits autour d’une pulsation régulière marquée, parfois même martelée par les outils (marteaux, maillets, battoirs, pilons). Ces gestes sonores deviennent peu à peu des gestes musicaux : l’outil devient instrument et générateur de rythme, d’une cadence, voire permet plusieurs sons qui accompagnent des chants comme le font les percussionnistes et permettant ainsi des chants liés au travail à accomplir. Ainsi la musique peut devenir utilitaire et avoir une nécessité fonctionnelle mais aussi créer une expression artistique qui soulage et raccourcit symboliquement le temps de travail qui parait alors moins long. 

Q : Mais la musique au travail peut être aussi collective soudant un groupe ?

Bien sûr, les chants au travail peuvent être solitaires où le chanteur improvise et régule son geste, son rythme et son chant mais les chants sont souvent collectifs pour les travaux des champs et les chants de marins où un meneur chante seul et le chœur lui répond. Mais il existe aussi un autre rôle déterminant de faire de la musique ensemble qui est celui de renforcer la cohésion d’un groupe, d’exprimer une identité collective car chanter à plusieurs en travaillant est un phénomène intemporel. Chaque métier a besoin d’une discipline, d’une cohésion collective et va inventer ses chants et sa musique, ses rythmes liés aux instruments de travail (les rameurs des galères aux batteurs de grains, des métiers à tisser aux forgerons, des chants de marins au blues rural des esclaves des plantations).

Il y a aussi des onomatopées voire des chants unis déclencheurs d’effort collectif pour faire ensemble une synchronisation lors d’une poussée ou d’une traction ensemble. Mais ces chants simples de quelques notes proches sont courts, mémorisables, récurrentes, des patterns répétitifs ou ostinatos pouvant servir de bases à des improvisations. Il sert aussi de soupapes émotionnelles lors d’un travail exténuant.

La musique peut aussi devenir émancipatrice et protestataire (Works songs des esclaves afro-américains, des marins, mineurs, travailleurs en révoltes etc…). Ces musiques sociales sont liées à des métiers, des régions, des peuples différents de travailleurs manuels exprimant un monde de contraintes et de solidarités et ces musiques témoignent d’une tension entre oppression et résistance, mais aussi une résistance psychologique face à l’effort, voire des communications en environnement hostile voire même un langage secret.


Q : Mais la musique liée au travail manuel n’existe plus beaucoup à notre époque, ne pensez-vous pas qu’on la retrouve ailleurs ? 

En effet ce type de musique va disparaitre progressivement, quand l’industrie avec ses cadences dans les usines et ses machines bruyantes, va estomper la musique liée au travail qui alors change de nature. La musique liée au travail devient une musique d’ambiance dans les usines, les ateliers, les cuisines, dans les bureaux car la musique devient un moyen d’améliorer la productivité des animaux (vaches laitières) comme celle des hommes.

Les chants et musiques évoluent et se développent en musiques de regroupement (dortoirs, tavernes, manifestations diverses) ou de loisirs et de divertissement (défoulement des tensions du travail, bals, fanfares et harmonies…) Peu à peu nous assistons à un renversement majeur car ce qui change c’est une avalanche de musiques où les hommes ne participent plus à faire de la musique et être des acteurs dans un cadre de travail et/ou en dehors mais des auditeurs qui écoutent certains d’entre eux spécialisés. La musique hors des zones de travail continue comme loisir, divertissement, moyen d’expression et les concerts et festivals avec ses musiciens toujours plus talentueux et professionnels font toujours le plein.

Scène de concerts où le public est assis sagement regardant des musiciens ? bof

Q : Nous avions donc deux types de musiques à savoir la savante dans des concerts réservés aux classes dominantes et la musique populaire qui était liée souvent au travail manuel et pourtant de nombreux compositeurs et même des compositeurs de film ont été inspirés par ces musiques populaires.

L’intégration des musiques populaires a servi de base à des improvisations puis des compositions de grands musiciens (exemple la joute de Mozart contre Clémenti sur une chansonnette « ah vous dirais-je maman » ou de JS Bach reprenant souvent un air connu populaire et en le complexifiant pour en faire une œuvre d’art dans des cantates. Dès le XIXᵉ siècle, et de manière plus systématique au XXᵉ, de nombreux compositeurs ont puisé dans ces répertoires fonctionnels et communautaires un matériau mélodique, rythmique et modal capable de renouveler leur langage.

Ainsi Bartók a érigé la collecte des chants de travail ruraux, intégrant à certaines de ses œuvres les formules mélismatiques ou les rythmes asymétriques issus des activités agricoles (Mikrokosmos, les danses populaires roumaines…) avec les rythmes irréguliers, les modes, les chants de moisson, de labour et de veillées villageoises.

Kodály étroitement associé à Bartók, a également collecté des chants de travail et des chants paysans hongrois, qu’il a transformés en matériaux symphoniques ou choraux.

En Russie, Moussorgski s’inspire des chants populaires russes, y compris des chants de travail paysan et de corvée qui imite les intonations des travailleurs et du parler populaire.

En Europe du Nord, Grieg intègre aux pièces lyriques et à sa musique orchestrale les mélodies des fjords, des danses paysannes norvégiennes et même des appels de bergers.

Holst a puisé dans les chants de bergers, de marins ou de certains métiers pour construire un idiome orchestral nourri d’un imaginaire paysager et maritime dans Somerset Rhapsody.

Vaughan Williams lui collecte de chants de marins populaires britanniques, les sea shanties. Sa Sea Symphony ou ses Sea Songs transforment les chants marins en langage orchestral.

En Bohême, Dvořák a intégré les mélodies rurales et les danses villageoises comme fondement national de son écriture comme ses danses slaves, ses symphonies et ses quatuors qui intègrent des mélodies issues des traditions rurales bohémiennes, parfois associées à des chants de métiers. Mais aussi dans la symphonie du nouveau monde avec des emprunts à la musique des natifs d’Amérique.

De Falla intègre chants andalous, chants de métiers et rythmes populaires dans ses œuvres comme El Amor Brujo, Siete canciones populares españolas.

Britten a réinterprété les chants marins, les hymnes ouvriers et les airs populaires américains dans une esthétique moderne et souvent expérimentale. Ses Folk Song Arrangements incluent et réinterprètent plusieurs chants marins (sea songs) et chants ruraux anglais.


mardi 31 mars 2026

Des onomatopées au scat en musique

 José-Daniel Touroude 

Question : Après votre analyse sur le son, vous avez évoqué que les onomatopées faisaient parfois partie intégrante de la musique. Que voulez-vous dire par là ?

Le son et la musique

JDT : L’onomatopée est d’abord un son effectué par la voix qui est bref et dénué de sens, mais chargé d’énergie expressive.



Il existe deux sortes d’onomatopées : des sons qui ne sont pas musicaux mais qui peuvent ponctuellement être superposés à la musique (le Yeah des jazzmen pour encourager une improvisation) et d’autres qui ont été utilisés dans toute l’histoire de la musique avec des noms différents : ornements, mélisme, scat etc…qui habillent une mélodie.  Essayons d’y voir plus clair :

Les onomatopées non musicales : Avant même l’existence du langage articulé, l’être humain a produit des sons d’imitation du monde environnant : cris, souffles, battements. Ces sons primitifs sont à l’origine de l’onomatopée, forme vocale qui précède le mot et traduit le rapport instinctif entre la voix, le corps et la nature. Le premier instrument fut donc la voix, accompagnée des percussions naturelles des mains frappées, pierres cognées, bois résonnants avant l’adoption de mots, puis des mots organisés en une syntaxe, une phrase qui a du sens et une langue élaborée.

Le but de l’onomatopée n’est pas d’avoir du sens mais d’imiter un bruit, un son réel identifié ou non réel mais qui traduit et nous fait comprendre de suite une image et qui a pour fonction de caractériser en une syllabe une émotion immédiatement. Ainsi les nombreux cris d’animaux, un instrument surtout des percussions (« boum boum »), une machine (« vroum » d’une auto) ou un son créé par l’homme comme la surprise (« waouh »), la douleur (« aïe !», « ouille !»), une chute (badaboum, paf), la joie  (« youpi !»), l’encouragement et l’admiration (« olé !») ou encore le rire (« ha ha ha !»), des sons qui entraînent la méditation (« om » des yogis). Certaines cultures ont même développé des formes vocales spécifiques fondées sur des sons qui servent à communiquer, comme le yodel des Alpes suisses et du Tyrol, par exemple ou le cri de Tarzan (qui est une marque déposée !)


Le slam est une forme particulière actuelle, qui est une succession d’onomatopées autour d’un texte mais sans musique. Il existe une multitude d’onomatopées. Le Slam va les utiliser pour créer une interprétation d’un poème ou d’un texte sur sa vie, ses expériences, ses émotions. Mais avec l’énergie dégagée par les onomatopées, les slameurs vont s’affronter en tournois, en joutes où le public est à la fois acteur participant et juge des performances. En France, c’est l’artiste Grand Corps Malade qui a popularisé cette forme de la poésie en slam. 




Q : Donc a priori ces onomatopées n’ont aucun lien avec la musique, elles peuvent se surajouter éventuellement à une musique notamment pour encourager le musicien par exemple comme on l’entend dans des concerts mais pas de faire de ces sons primaires une véritable musique, mais je suppose que c’est plus complexe ?

Vous avez raison l’onomatopée comme syllabe sonore peut se surajouter comme élément extérieur à une mélodie mais peut être aussi intégrée, intériorisée à part entière à la musique en développant une mélodie, en la rythmant et en l’articulant et c’est ce que nous allons voir.

Parfois l’onomatopée peut avoir toutes les caractéristiques du son (en Décibels, Hertz, Harmoniques) que nous avons vues et permet une palette sonore pour susciter une émotion mais aussi un support ou un complément à une mélodie (« pom pom pidou » chère à Marilyn) …. La musique de film utilisera cette fonction d’imiter une expression, en intégrant un bruit inquiétant ou joyeux, naturel ou fantastique, mais que nous intégrons aussitôt dans notre cerveau pour susciter une émotion, renforcer une image ou une situation.

Actuellement l’utilisation des onomatopées est généralisée dans les bandes dessinées et les films et dans les conversations et les chansons comme « be bop a lula » des rockers, « crac boum hue » de Dutronc, ou « cou cou rou cou cou » et bien sur la chanson de Trenet « La pendule fait tic-tac-tic-tic, les oiseaux du lac font pic-pic-pic-pic, glou-glou-glou font tous les dindons, et la jolie cloche ding-ding-dong, mais boum, quand notre cœur fait boum ! » etc…  Mais dans ces cas les onomatopées musicales (qui se différencient des onomatopées de bruit que nous avons vu précédemment) sont limitées car elles ne sont que des ajouts de quelques notes chantées autour d’une partie de la mélodie.


A contrario, on peut avec une seule onomatopée (cri d’animal : Miaou) faire chanter des airs d’opéra. Le fameux exemple du duo des chats de Rossini qui fait une parodie musicale réussie sur sa musique où la seule parole est l’onomatopée Miaou mais qui l’agrémente aussi pour faire rire de la même onomatopée non musicale miaou pendant les silences. 

Entre ces deux exemples opposés il y a toutes les formes et utilisation des onomatopées musicales. Les onomatopées peuvent être aussi vraiment musicales et certains les classent dans les ornements. 

On va essayer de caractériser différentes formes proches rencontrées en musique qui est d’orner une note importante pour la mettre en lumière. Par exemple nous avons l’appoggiature (note jouée rapidement avant la note principale), les trilles (avec deux notes contigües), le mordant (trilles plus courtes), soit d’orner la phrase musicale en utilisant le gruppetto (groupe de notes proches jouées rapidement avant la note principale) etc… Le compositeur l’indique souvent sur ses partitions mais la liberté et la créativité de l’interprète peut orner la phrase musicale et parfois il en rajoute trop ! Couperin se plaignait déjà de cette tendance ! A l’époque baroque les castrats vont en faire un outil de virtuosité avec des vocalises.

Les vocalises

Il faut bien différencier l’onomatopée de la vocalise : elles utilisent toutes les deux la voix et des sons sans paroles, mais n’ont pas la même fonction : imiter un son expressif pour l’une, orner une ligne mélodique pour l’autre. La vocalise est toujours un son musical, souvent une suite de voyelles, contrairement à l’onomatopée, qui n’est pas forcément musicale et souvent plus brève. 

Dans l’histoire occidentale, les traces de cette vocalité primitive se perpétuent dans les « tra la la la lère » des chants populaires médiévaux, les neumes grégoriens, ou les « fa la la » des madrigaux anglais. Ces syllabes, sans signification linguistique, servaient d’ornements, de respiration musicale, de moments où seul le son ou la mélodie comptaient. L’Alléluia du chant grégorien, prolongé dans le jubilus qui fait durer une voyelle, souvent la dernière, sur plusieurs mesures, illustre parfaitement cette dimension. Hildegarde von Bingen, puis plus tard Haendel ou Mozart, ont fait, de ces vocalises de la grande musique.




Les vocalises ont été aussi très utilisées dans le Bel Canto, notamment par Bellini, Donizetti, Rossini… pour mettre en valeur la virtuosité de leurs chanteurs et chanteuses. La vocalise, mélodie sans paroles, possède un aspect musical et de nombreux compositeurs, et non des moindres (Debussy, Ravel, Fauré…), ont réinvesti cette matérialité du son dans leurs œuvres vocales, cherchant dans la syllabe chantée, une pureté et une liberté que les mots eux-mêmes contraignaient. Elles ont été utilisées aussi dans la musique contemporaine. Ce sont des notes écrites, avec un rythme, une hauteur définie. 
Le mélisme est lui aussi strictement musical et permet de chanter plusieurs notes consécutives créant une arabesque (qui veut dire « à la manière arabe » avec les entrelacs que nous voyons dans la décoration arabe mais ici appliquée à la musique dans une mélodie où les mélismes s’étirent au maximum et c’est cet étirement, ces entrelacs du son qui le rend expressif.

On le trouve dans les musiques anciennes arabes, grégoriennes, africaines, gospel, soul… Ainsi la chanteuse Oum Kalthoum qui ornait ses textes par des mélismes originaux et expressifs entraînait spontanément des applaudissements. Mais elle prolongeait aussi ses phrases par l’onomatopée non musicaux « ah ah ya salam » pour communier et relancer son public initié, qui lui renvoyait une autre onomatopée convenue. (Quand elle avait un bon public, chaque chanson durait plus d’une heure !). Elle puisait dans la tradition car les onomatopées musicales dans la musique classique arabo-andalouse y apparaissaient principalement sous la forme de vocalises syllabiques sans significations sémantiques seulement d’ornements exprimant la passion, l’improvisation vocale libre sur des voyelles afin de créer une transe esthétique émotionnelle. Les musiques arabes modernes comme le Raï, le Chaâbi continuent aussi à lancer des onomatopées au public qui lui répond par d’autres onomatopées créant une ambiance particulière.


Le scat, lui, est l’onomatopée musicale libre et vient du jazz. Il imite les instruments, sert à improviser et surtout à maintenir un rythme, un swing par des onomatopées. Le jazz n’a pas inventé les onomatopées mais il les a réinventées et leur a donné une nouvelle vitalité, une autre dimension. Chanter avec des syllabes non signifiantes est une pratique immémoriale. Ce que le jazz a apporté, c’est sa structure, la liberté rythmique et l’improvisation sur une grille d’accords.

Louis Armstrong, Ella Fitzgerald, Cab Calloway ou Sarah Vaughan ont transformé l’onomatopée en un instrument. Le scat devient alors une véritable improvisation instrumentale, où la voix adopte le phrasé du saxophone, l’attaque de la trompette ou les syncopes de la batterie. Le chanteur respire comme un instrumentiste à vent, accentue certaines notes, réalise des glissandi ou des staccatos et crée une pulsation intérieure. En jouant et complexifiant la grille d’accords et en imitant un solo de saxophone, Ella par exemple, devient alors non seulement une soliste vocale talentueuse mais en même temps une virtuose instrumentale exceptionnelle capable de faire un chorus improvisé.

La reine du scat dans un concert historique avec Count Basie en 1979 à Montreux : « A ticket a tasket »

Q : Mais que pensez -vous des formes populaires actuelles comme le rap, le beatbox qui réactivent les onomatopées ?

En effet dans l’exemple indiqué d’Ella à Montreux, on voit quelle diversifie le scat par des onomatopées musicales et non musicales pour rythmer et encourager les musiciens (yeah) que le rap utilisera plus tard, du beatbox (tournoi avec le trombone), s’amusant sur scène en improvisant et en laissant Count Basie pantois et admiratif ! Le beatbox (boite à rythme humaine) n’a pas de texte mais imite les sons produits par des instruments en utilisant tout ce qui peut sortir de sa bouche et pas seulement la voix. Quand Ella imite le saxophone ou des percussions, ou le trombone dans notre exemple, elle devient une beat boxeuse géniale où elle fait le show en gardant le swing !

Le hip hop actuel avec des tournois entre beat boxeurs et même un championnat de France (gagné par Berywam) utilisent de nombreuses techniques innovantes et développent le beatbox créant parfois des compositions originales. Le rap utilise les onomatopées avec des sons courts des onomatopées pour rythmer un texte avec une ligne mélodique ou quelques accords simples.

On peut voir que les frontières sont parfois floues entre toutes ces désignations d’autant plus que les interprètes les mélangent allègrement ! parfois on renforce une note avec un ornement ou une onomatopée musicale ou non d’ailleurs, ou une syllabe d’un texte, ou crée un ornement autour d’un texte ou d’un groupe de notes. Les onomatopées sont diverses parfois proches d’un bruit mais aussi parfois intégrées comme matériau musical à part entière, universel et intemporel, avec des ramifications créatives parfois étonnantes mais aussi pédagogique dans l’apprentissage musical.

Q : L’onomatopée a donc une fonction pédagogique. C’est pourquoi on nous demande, avant de jouer, de solfier en donnant les noms des notes ?

Absolument. L’usage de syllabes dépourvues de sens lexical est au cœur de l’apprentissage musical depuis toujours. Les vocalises (nom latin donnant voix mais aussi voyelle) servent à exercer l’appareil phonatoire : assouplir les lèvres, la langue, le diaphragme, contrôler le souffle et affiner la justesse. Pour les chanteurs, les instrumentistes à vent, mais aussi les comédiens ou les orateurs, ces exercices sont fondamentaux. Ils entraînent la coordination entre respiration, articulation et rythme. L’onomatopée devient ici un outil pédagogique ou le son est travaillé pour lui-même : attaqué, phrasé, timbré, accentué.

En fait l’onomatopée n’a jamais disparue car la musique va l’intégrer en utilisant un rythme qui libère de l’énergie, sublimer une mélodie sans paroles, réaliser des inflexions vocales avec des sons différents, des timbres de voix imitant des instruments, une possibilité d’improviser, des sons sans sens (ce n’est pas les lieder de Goethe par Schubert ! ou les textes religieux magnifiés par un choral de Bach). Et puis combien de musiciens ayant un trou de mémoire sur des paroles ont pallié avec des onomatopées et parfois quand j’entends certains chanteurs, je doute qu’ils chantent des paroles intelligibles ! 

C’est une frontière vivante entre le son et le mot, entre la voix et la musique. Cette dimension est aussi universelle : du konnakol indien, ou l’art rythmique africain. Toutes les traditions vocales ont développé cette pédagogie du son. Les onomatopées servent à transmettre les rythmes instrumentaux (par exemple, les syllabes « ta–ka–di–mi » en Inde). La fonction des onomatopées en Afrique noire sont imitatifs de la nature, d’imiter les langues et dialectes parlés avec des sons différents, mais aussi sert d’apprentissage aux rythmes parfois complexes des tambours en utilisant la voix pour mémoriser certains sons et rythmes voire des instruments mais aussi pour communiquer. Le rap africain reprendra en partie cet héritage culturel.



Q : Vous semblez convaincu. Comment avez-vous personnellement intégré ces sons à votre pratique musicale ?

Ou la la ! (Tiens une onomatopée !) cela remonte à loin. Mon professeur à l’ENMP René Barras, clarinette solo à l’Orchestre Lamoureux et à l’Armée de l’air, insistait sur la lecture et l’articulation des notes à toute vitesse avant de les jouer car pour lui chanter et mémoriser les noms des notes comme onomatopées avec les accents, le rythme sans fautes était l’essentiel du travail préparatoire, jouer ensuite avec l’instrument était aisé selon la devise : préparation facile, prestation difficile, préparation difficile, prestation facile ! Pour lui l’aspect pédagogique primait. (Exemple : perfectionner le double détaché à la clarinette en prononçant tikitikiti…)

Et pour s’amuser dans des soirées d’étudiants, on cherchait à inventer des syllabes et reproduire le fameux « hi dé hi dé ho » de Cab Calloway qu’il a repris plus tard dans le film les Blues Brothers mais j’ai aussi plus sérieusement étudié le chant grégorien et fait plusieurs séjours à l’abbaye bénédictine de Solesmes.

Mais c’est un autre choc qui m’a véritablement révélé la dimension musicale de l’onomatopée ! c’est le scat. Je me souviens du festival de jazz d’Antibes–Juan-les-Pins, en 1967, où j’ai entendu Ella Fitzgerald accompagnée par Count Basie avec un scat d’une virtuosité sidérante. Ces sons que je considérais comme secondaires voire amusants ou historiquement anciens devenaient une musique autonome, libre, jubilatoire. Avec le scat, la voix cesse d’être le vecteur d’un texte pour devenir un outil de création purement musicale. Elle libère l’imaginaire et relie le souffle au rythme. Cette liberté, née dans le jazz, a profondément marqué les musiques du XXe siècle, savantes comme populaires en passant par des expériences vocales contemporaines ou électro-acoustiques, la voix continue de jouer avec le son, avant d’avoir un sens.

Cette révélation fut confirmée toujours à la même époque par l’écoute des Swingle Singers chantant Bach sans paroles. Dans les années 1970, la radio diffusait aussi en boucle « Le Concerto pour une voix » de Saint-Preux : autant d’exemples où la syllabe devient matière musicale à part entière. 


À la même époque, la découverte des musiques extra-européennes notamment les mélismes d’Oum Kalthoum, le konnakol indien élargissait encore cette conscience universelle de l’onomatopée par la voix comme instrument et puis la musique contemporaine que j’étudiais poussait alors jusqu’à l’inaudible… Ainsi dans la musique savante contemporaine, tous les sons, dont les onomatopées, sont importants, poussant les possibilités des voix et de tous les instruments à réaliser des sons bizarres, nouveaux mais qui définissaient une nouvelle palette sonore intégrants des fragments de mots, des rires, des chuchotements, des cris, des exclamations, toutes sortes de bruits de la ville et électroniques et de sons créant un matériau expressif. Berio, Boulez, Xenakis, Ligeti, Stockhausen, Berberian, Aperghis etc …sans oublier la musique concrète, tous ont créent des œuvres utilisant des onomatopées comme élément de certaines de leurs compositions.

Festival de musique contemporaine de Royan

Alors pour moi, depuis un demi-siècle, les onomatopées diverses, mélismes, scat etc… font parties intégrantes de la musique.

Q : La musique de film a souvent utilisé les onomatopées et a permis de l’intégrer dans notre univers musical

En effet car les notes détachées, la vitesse, l’articulation d’un seul son quand une consonne attaquée précède une voyelle donne de suite une atmosphère, un rythme et cela permet de renforcer les émotions comme la joie, l’énergie, la spontanéité humoristique, comme dans le livre de la jungle « être un homme comme vous » avec le fameux duo en scat entre l’ours Baloo et le singe le roi Louis écrit par Louis Prima (clin d’œil à Louis Armstrong, qui avec « Heebie Jeebies » a relancé le scat)


Les dessins animés l’utilisent sans cesse (Walt Disney, Tex Avery, les pingouins d’Happy Feet etc…) ou le fameux « Cha ba da ba da » de Francis Lai pour le film un homme et une femme, ou le « dar la dir la da da » des bronzés ou les films documentaires sur les animaux (cf. Bruno Coulais). Le bruitage maniant les sons de toutes natures, des bruits aux onomatopées musicales ou non, sont devenues incontournables dans notre monde actuel bruyant dans les films, vidéos, séries et devient une compétence recherchée.

L’Onomatopée non musicale, onomatopée musicale, les ornements divers et le scat font partie désormais de la boite à outils de toute musique.

Ainsi, elles ont été répandues dans tous les styles. Les variétés avec Michel Jonasz, la pop avec Michael Jackson reprenant les onomatopées africaines dans « Wanna be startin’ somethin », Bobby Mc Ferrin avec son tube « Don’t worry, Be happy », le rock, le fun, le rap … tous utilisent peu ou prou ce matériau sonore.

Ainsi on peut dire en conclusion que de l’onomatopée préhistorique au scat moderne, c’est un même fil rouge qui relie les pratiques vocales de toutes les cultures : la quête d’un langage sonore universel, antérieur à la parole, mais toujours utilisé actuellement où la voix explore sa propre musicalité. L’onomatopée n’est pas archaïque, ni primaire mais peut être au cœur même de la musique.

Merci de votre attention et je n’espère pas que quelqu’un me dise l’onomatopée bla bla bla pour mon exposé !