mardi 20 juin 2023

Quizz 5 et anecdotes musicales véridiques



Pour faciliter vos siestes sur la plage, un peu de lecture, de détente et d’humour avec un petit quizz et des anecdotes musicales par José-Daniel Touroude.
Vous pouvez revoir le précédent quizz  : Le QUIZZ et pour les plus sérieux relire le conte de Noël pour clarinettistes pacifistes : Le conte de Noël pour Clarinettistes

Un conseil du grand William valable encore pour cette nouvelle année : « Méfiez vous de ceux qui n’aiment pas la musique, ils ont tous les défauts » (W. Shakespeare).

1°) Question : Je suis un jeune pianiste polonais surdoué montré dans tous les salons par mon maitre le baron Keiserling. A 10 ans, je fus l’élève du Cantor de Leipzig puis celui ci me composa en 1740 une aria pour clavecin avec 30  variations (une par jour sur cet air mais en utilisant différents styles avec un savoir-faire contrapunctique prodigieux afin que tous les soirs je puisse endormir le baron, mon maître insomniaque. Ces variations ont immortalisé mon nom (même si on n’a pas trouvé de dédicace). Qui suis-je ? 

Indice : 2 siècles plus tard un autre pianiste talentueux Glen Gould enregistrera ce morceau (notamment en 1955 et en 1981) et se fera connaître au monde entier. C’est facile pour les pianistes !

Illustration picturale.
Martin Luther.
Illustration musicale :


Réponse : les variations Goldberg BWV 988

Anecdotes musicales : Le jeune chanteur Dieter Fischer Diskau enregistrait du Bach avec Klemperer mais trouvaient les tempi trop lents. Mais comment le dire au grand Klemperer ?  il lui dit  alors humblement : "Maître, j'ai rêvé de Bach cette nuit et il m'a dit que vos tempi étaient un peu lents. " Klemperer ne répondit pas et la session se poursuivit sans accélération notable. Le lendemain, avant d'enregistrer, Klemperer fit s'approcher DFD et lui dit : "J'ai rêvé de Bach cette nuit moi aussi et il m'a dit qu'il ne vous connaissait pas."

2°) Question : Le chevalier John Taylor médecin anglais « spécialiste des yeux » a réussi à rendre aveugle deux des plus grands génies de la musique au XVIIIème siècle. Quels sont ces deux musiciens dont un devenu aveugle en est mort et l’autre est resté aveugle ?

Indice : ce sont deux compositeurs et musiciens allemands amis d’un autre allemand talentueux Telemann.

Illustration picturale.


Illustration musicale :


Réponse :  Haendel et JS Bach (qui est mort peu après cette opération).

Anecdotes musicales : JS Bach devait enseigner et faire passer les tests à des élèves et il n’aimait guère cela. Il n’avait pas toujours des élèves doués. Cela me rappelle une histoire. Au conservatoire le jury épuisé par une journée d’auditions appelle le dernier concurrent : « Et vous qu’allez vous nous jouer ? demande le Président du Jury. Le candidat répond "un mouvement perpétuel de ma composition". Le Président soupire : "perpétuel  ! pouvez vous plutôt nous jouer une valse minute?"

Rossini lui, n’était pas aveugle, mais une fois il joua du Wagner (qu’il détestait ) en massacrant la partition. Maestro dit un de ses élèves vous tenez la partition à l’envers. Je sais mais j’ai essayé dans l’autre sens c’était pire ! répondit Rossini.

La chanteuse et actrice Marlène Dietrich fermant ses yeux prise par les paroles de sa chanson, s’est cassé le bras lors d’un récital en tombant dans la fosse d’orchestre alors qu’elle chantait « I’ll never  fall in love again » 

3°) Question : Quel est le roi de France qui faisait des poèmes et des chansons, grand protecteur des arts et amateur de femmes qui composa « mes belles amourettes ». Il a gravé à Chambord cette phrase amère devenue célèbre : « Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie »

Indice : il protégea Guillaume Budet pour créer la bibliothèque nationale, ainsi que le poète Clément Marot, Benvenuto Cellini… et construisit de nombreux châteaux au bord de la Loire et à Fontainebleau. 

Illustration picturale.

"La vierge au rocher" : Léonard de Vinci.
Illustration musicale :

   Nana Mouskouri chante en 1979 ‘Mes belles amourettes.

 Réponse : François 1er.

Anecdotes musicales Le grand chef d’orchestre anglais Beecham dirigeait La Bohème de Puccini et indiqua qu’il n’entendait pas bien la chanteuse dans le rôle de Mimi qui agonisait sur sa couche. La chanteuse répondit : "vous croyez que c’est facile de chanter allongée ! » Sir Beecham répondit : "Ma chère, j'ai connu quelques uns de mes plus grandes réussites dans cette position."

Le duo d’amour de Tristan est long, très long et s’éternise… Toscanini soupire : si les héros étaient italiens, ils auraient déjà des enfants mais là ce sont des allemands …ils chantent encore !

Enfin le test  du mélomane : privilégiez vous quel sens : l’œil ou l’oreille ? « Le mélomane est l’homme lorsqu’il entend une femme chanter dans une salle de bain, s’approche du trou de la serrure et y colle seulement son oreille ». (Francis Blanche)

Pour vous dynamiser, relisez : Vivre vieux mieux grâce à la musique.
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samedi 8 avril 2023

Old musical instruments: knowing and dating. Instruments de musique anciens : Connaitre et dater ?

José Daniel TOUROUDE interview René PIERRE sur la parution du " dictionnaire des poinçons d'or et d'argent relevés sur les instruments de musique à vent français et belges ".

JDT : Pourquoi consacrer un ouvrage aussi important sur les poinçons d'or  et d'argent qui ne sont pas si fréquemment présents  sur les instruments de musique et à quoi cela peut-il servir à un collectionneur d'instruments à vent ?
Why devote such an important book to gold and silver hallmarks, which are not so frequently present on musical instruments? And what advantage is it to a collector of wind instruments?

Tout d'abord ce sujet n'avait jamais été abordé sérieusement et personne ne tenait compte de cette information qui peut parfois être précieuse pour dater l'instrument. Si je me suis intéressé à ce sujet, c'est parce que la présence de poinçons  sur les clés d'une flûte de Tulou m' a permis de résoudre une énigme. On pouvait lire sur les poinçons les initiales " PG ", ce n'était pas Pierre Godfroy,  comme le prétendait certain  mais Pierre Gautrot, information très importante qui m'a  permis  de comprendre et d'écrire cet article sur Tulou, Nonon et Gautrot :

First of all this subject had never been approached seriously and nobody took account of this information which can sometimes be invaluable to date the instrument. If I was interested in this subject, it is because the presence of Hallmarks on the keys of a Tulou flute allowed me to solve an enigma. You could read the initials "PG" on the hallmarks, it was not Pierre Godfroy, as some claimed, but Pierre Gautrot, very important information that allowed me to understand and write this article on Tulou, Nonon and Gautrot:

Poinçon de Pierre Louis GAUTROT 
1853













dimanche 5 mars 2023

Interview de 7 musiciens professionnels intermittents.....

 Interview de 7 musiciens professionnels intermittents

 ayant la passionde la musique, sans être passés par la voie des conservatoires.

par José-Daniel Touroude

 


Tous m’ont dit « La musique c’est notre vie, c’est la vie » 

Tous les hommes écoutent de la musique (à part ceux frappés d’amusie), vivant dans une ambiance musicale permanente (magasins, fêtes, pub, médias, disques…) et tous ont la capacité d’en faire et en ont fait (chansons de sa mère, dès l’école la flûte à bec et le xylophone, rythmes du corps et les danses, hymne national dans le stade ou chant sous la douche…)

L’homme a peur du silence, parce qu’il est un être d’émotions et la musique est un bon support, parce qu'il est aussi un esprit abstrait et la musique peut créer intellectuellement de grandes joies et la musique relie les hommes dans une même culture identitaire.

En Occident, la musique classique a évolué et ne sert plus pour danser ou s’exprimer en groupe mais devient compassé, figé dans un concert où on ne peut plus bouger et participer sans avoir la réprobation des autres. Le concert est un marqueur social, quasi religieux, on s’habille et on écoute la musique sérieusement, conscient de faire partie d’une élite. La boite de jazz c’est l’inverse comme les festivals de musique populaire assez festifs, et de ces deux conceptions de la musique, les musiciens ne seront pas les mêmes souvent. Mais si les hommes ont besoin de musique pour accompagner leurs vies, la majorité sont passifs seulement à l’écoute. Ils ne participent plus et sont devenus des observateurs laissant à d’autres d’être acteurs.

 Ainsi certains sont actifs et pratiquent plus ou moins la musique avec un instrument. On peut classer ces musiciens en 3 catégories : d’abord les professionnels issus des conservatoires nationaux qui jouent dans les orchestres les plus prestigieux surtout du classique, puis ceux qui sont intermittents professionnels qui jouent différentes musiques et cet article leur est consacré et enfin il y a la grande majorité d’amateurs dont c’est le hobby et qui s’expriment pour leur plaisir et le plaisir des autres bénévolement.

Nous avons traité la première catégorie en plusieurs articles " Qu'as tu fait de tes talents "

puis « Analogie entre les musiciens professionnels et les sportifs de haut niveau.  » 

enfin «  Plongée au coeur d'une Académie US » 

Certains musiciens, ayant eu une formation moins élitiste et linéaire, m’ont demandé aussi de raconter leurs parcours. Nous avons donc échangé avec ces musiciens passionnés, souvent aussi doués mais différents, aussi méritants mais souvent avec une autre psychologie. Ils ne sont pas autodidactes, ni passés par le moule des conservatoires régionaux et nationaux pour de multiples raisons mais ils sont devenus quand même des professionnels talentueux dans des musiques souvent différentes que la musique classique.

Les trois thèmes abordés ont été les suivants :

1)    Est-ce que votre milieu social était composé de musiciens/mélomanes ou non et quand s’est produite la découverte de votre passion musicale et vos débuts d’apprentissage ?

2)    Comment s’est déroulé les débuts de votre carrière et votre vie de musicien, professionnel intermittent ou « semi pro » cumulant ou non avec une autre activité ?

3)    Quelles sont les relations avec les musiciens classiques issus des conservatoires régionaux et nationaux et vos réflexions sur la musique et/ou votre vie musicale ?

Et choisissez un morceau de musique qui a du sens pour vous.

Laissons les musiciens s’exprimer franchement :

A : Personne ne jouait, ni n’écoutait de la musique chez moi et il n’y avait même pas de disques, seulement la radio de temps en temps pour des variétés.

Mes premiers contacts avec la musique fut l’harmonie municipale. J’y suis rentré gamin pour le prestige du défilé en uniforme, pour participer à tous les évènements importants de ma ville, pour avoir les applaudissements du public etc… Mais surtout ce qui m’impressionnait, c’était de jouer beaucoup de musiques différentes, souvent de la musique enlevée, de l’opérette, la musique de film, des airs à la mode, jazzy, latino... Et puis l’harmonie c’était un groupe, une ambiance conviviale où nous fêtions Sainte Cécile la patronne de la musique, des repas ensemble, une entraide d’un groupe amical et soudé dans la vie avec des ainés qui transmettaient ce qu’ils savaient bénévolement à des jeunes et qui à chaque fois avaient un plaisir évident de jouer ensemble mais avec discipline (il y avait des anciens militaires !)


Je voulais faire du saxophone mais tous les gamins voulaient en faire, le chef m’ausculta les lèvres et m’indiqua que je n’avais pas les lèvres minces d’un hautboïste, ni les lèvres normales d’un clarinettiste ou d’un saxophoniste mais des lèvres un peu ourlées bonnes pour les baisers ! et le tuba. (En fait après coup, j’ai su qu’ils avaient besoin d’urgence d’un tuba !) Donc j’ai appris le tuba tous les jours avec un vieux musicien qui m’a transmis tout ce qu’il savait et que j’ai vite remplacé et surprise, je me suis passionné pour les basses et rapidement j’étais devenu incontournable à chaque prestation.

Mes parents étaient fiers de me voir à chaque concert, car être musicien amateur pour les milieux ouvriers d’une petite ville était la marque d’une ascension sociale surtout quand l’harmonie se concentra sur les concerts et créa dans son sein, une section fanfare inaugurant et défilant à toutes occasions mais aussi un orchestre de bals où j’étais aussi le bassiste. Rappelons que la fanfare est composée de cuivres et percussions et l’harmonie plus large rajoute les bois à la fanfare.

En effet passionné par les cuivres et les basses, dès le collège, je travaillais 2h par jour plus toutes les prestations. J’aimais bien déchiffrer toutes les partitions des uns et des autres. J’étais un initié sachant lire les notes et qui avait un sens du rythme, une énigme incompréhensible pour ma famille ! Mais ce que je préférais, c’était de faire les relevés des parties de basses aussi bien des morceaux classiques que de toute musique d’ensemble. J’ai appris aussi beaucoup tout seul.

Rapidement avec la pratique intensive au tuba, à 15 ans j’ai gagné mon premier cachet et il fut consacré à l’achat un électrophone avec un disque du grand Chaliapine et un disque de Gerry Mulligan ! J’ai fait des stages chez un bon musicien qui me donnait chaque année un programme à travailler, des partitions de solos, des corrections de mes pratiques parfois originales.

Je devins donc dans mon harmonie le spécialiste des basses à vent et de la section rythmique : tubas, ophicléide, saxhorn, soubassophone (toujours spectaculaire et impressionnant), et même ponctuellement pour rigoler et cela faisait toujours son effet un serpent (j’en avais découvert un aux puces qui jouait plus ou moins juste). J’enchainais rapidement les cachetons d’orchestres de variétés, de jazz, de musiques diverses, maitrisant de plus en plus des instruments demandés dans les orchestres de cuivres, des fanfares, des orchestres divers. J’avais au moins 3 orchestres de styles et d’instruments différents en permanence d’où des problèmes pour assurer ! J’ai tout de suite compris que de choisir une famille d’instruments rares et incontournables était la bonne stratégie et allait me propulser dans la vie de musicien professionnel.

J’étendis ainsi mes instruments pour être un bassiste demandé régionalement et je me suis mis ainsi à la guitare basse pour les orchestres à la mode pop, rock, jazz…   Pour moi la musique c’était les basses, la clé de fa, l’analyse harmonique de la basse etc… un ami acousticien m’a indiqué que j’étais en phase avec les basses fréquences. D’ailleurs j’apprécie surtout le violoncelle, les barytons, le basson et les basses chantées comme instrumentales. Et tout naturellement en jouant sans cesse, j’ai appris mon métier de musicien sur le tas, enchainant des bals, les concerts, les boites de jazz avant de finir péniblement le lycée car je dormais peu. J’étais l’artiste local, je jouais tous les samedi soir pour des bals, des concerts avec l’harmonie, une boite de temps en temps et je faisais la saison l’été dans une brasserie sur les bords de mer tous les soirs. Je faisais déjà plus que les 507 h de cachets obligatoires par an actuellement pour bénéficier du statut d’intermittent !

Je gagnais plus d’argent que mon père ouvrier au smic, j’étais sur scène et valorisé, les filles admiratives et accessibles surtout quand on jouait avec leurs idoles car j’ai intégré rapidement des orchestres plus célèbres accompagnant des « stars ». Je ne me suis jamais posé des questions : j’étais un jeune et bon musicien expérimenté et pas du tout impressionné, même si mon niveau technique était moindre, par des étudiants du conservatoire national qui enchainaient les concerti mais à 20 ans, j’étais doté d’une expérience solide, rompu aux scènes diverses et aux prestations musicales en tout genre ! Cela correspondait à mon caractère car je soutenais les solistes (mais en faisant aussi des impros en solo) tout en étant indispensable. Pour moi la vie était tracée : je serai musicien dans un rôle de bassiste, ce qui me comblait.

Et puis peu à peu reconnu, j’ai « bouché les trous » et j’ai appris en fait ce qui me manquait en harmonie, déchiffrage rapide. Grace à ces efforts, j’ai fait quelques incursions avec les musiciens d’orchestres symphoniques et de l’Opéra, les « requins » des studios d’enregistrement pour des disques de variétés, pour faire des musiques de film et de publicité et même fait quelques remplacements en orchestre pour jouer de la musique d’avant-garde ouvertes. Mes réflexions sur mon métier, la passion et faire ce qu’on a envie, et choisir la convivialité avec des collègues-amis, et de donner du plaisir… jamais je n’ai eu envie d’abandonner ce métier car je me suis bien amusé et jamais ennuyé. Parfois c’est dur car les contrats ne s’enchainent pas facilement ou ils arrivent en même temps !  Heureusement le statut d’intermittent permet de réguler un peu cet état de fait. Il faut être polyvalent et flexible, s’adapter à toutes les occasions, accompagnant toutes sortes de musiques et de solistes et parfois ce sont de vrais défis car certaines « stars » ne savent pas chanter en mesure ou respecter les grilles d’accords ! J’ai beaucoup voyagé en France d’abord puis un peu partout (les clubs de vacances, les croisières…) et j’ai connu beaucoup de musiciens de tous niveaux et j’ai engrangé des souvenirs par centaines. Je vais prendre ma retraite prochainement mais je vais continuer à jouer…. 

Mon projet est de former des jeunes dans des stages, car je ne l’ai jamais fait, occupé à cachetonner toute ma vie, afin de transmettre moi aussi mon expérience et le goût des basses comme on me l’a transmise quand j’étais jeune et transmettre aussi la passion de la musique que je porte toujours en moi. Et puis j’ai envie d’apprendre à jouer du basson que je ne connais pas et de jouer du baroque !  « vous avez dit bizarre … »

 B : Toute ma famille écoutait de la musique classique et chantait en chorale et certains étaient de bons musiciens. J’ai donc vécu tous les jours dans une ambiance musicale de qualité. Moi je suis une clarinettiste. J’ai toujours voulu en jouer depuis mon enfance quand j’ai entendu le concerto de Mozart et Piccolo saxo et Cie ! 

J’ai commencé par le solfège et la flûte à bec à l’école de musique puis enfin la clarinette.

Puis à l’adolescence, j’ai découvert les clarinettistes de jazz en lisant la rage de vivre de Mezz Mezzrow avec une passion pour Benny Goodman, Barney Bigard, Hubert Rostaing. Je n’avais pas fini mon parcours de 3ème cycle au conservatoire et la technique me manquait encore pour jouer comme eux ! Alors j’avais le choix, comme mon ami, de reprendre des études classiques afin de maitriser mon instrument et de m’enchainer les morceaux de concours, les concertis de Weber, Copland, Debussy etc… et de jouer ponctuellement aussi du jazz pour me détendre.

 Après Sabine Meyer, Sharon Kahn, mon modèle a été Anat Cohen prouvant que les femmes peuvent rivaliser avec les meilleurs mondiaux. J’ai décidé d’apprendre aussi sur le tas ! Mon ami est devenu un vrai clarinettiste classique (et nous jouons les 2 trios de Mendelssohn en concert parfois !), mais moi j’ai bricolé dans l’éclectisme passant du latino (quand j’ai découvert Paquito de Rivera) et la bossa de Jobim, essayant du klezmer (plus Berrot que Krakauer), puis des variétés, de la musique tzigane et des balkans, jouant souvent du jazz manouche enfin la musique du monde quoi.

C’est toujours la même chose et dans tous les métiers : on est soit généraliste, curieux et touchant à tout, soit spécialiste se concentrant sur un niveau d’exigences maximum sur un répertoire limité. Moi j’ai préféré aborder toutes les musiques qui m’interpellaient. Des amis ayant la même conception sont en plus poly-instrumentistes. Est-ce que je suis une clarinettiste ? Oui mais en entendant M. Fröst, P. Meyer, N. Baldeyrou etc… et beaucoup d’autres, je suis admirative et modeste. Heureusement j’ai fait un autre métier (mais pas dans la musique !) même si j’ai joué dans ma vie « en semi pro», j’ai gardé mon envie de jouer, ce qui est pour moi fondamentale, car j’ai vu des professionnels blasés qui n’aimaient plus la musique, en overdose !

Je pense que je jouerais toute ma vie, retraite comprise, de la clarinette car c’est ma passion. Je joue souvent dans un quatuor de clarinettes. Par contre, j’ai refusé de passer au saxophone pour cachetonner car la clarinette n’est plus à la mode pour les musiques nouvelles et le jazz moderne. Je travaille en ce moment que des transcriptions pour clarinette des partitas et suites de JS Bach, mais aussi du Buddy de Franco et Eddie Daniels et Anat bien sûr.  


C : Pour moi cela relève presque de la psychanalyse ! J’avais un oncle qui était trompettiste amateur doué et qui est décédé jeune et ma famille vivait dans son souvenir avec la trompette trônant dans le salon dans une vitrine. Et cet instrument quand j’étais enfant me fascinait. Quand mes parents travaillaient, et que je restais seul, je sortais la trompette et je soufflais dedans et à ma grande surprise des sons en sortaient ! j’ai tâtonné seul, essayant de reproduire certains airs à la mode. Une fois mes parents m’ont surpris, j’ai reçu une gifle d’avoir profané le souvenir de mon oncle et le lendemain après une dispute entre mes parents, on m’a demandé de rejouer. Mon père était en larmes revoyant son frère décédé, ma mère plus pragmatique m’a dit qu’à la rentrée elle m’inscrirait à l’école de musique et que j’avais intérêt à travailler pour faire honneur au trompettiste disparu et à entretenir son instrument - relique.
Ce jour-là j’ai compris que jouer pouvait générer des émotions (c’est la seule fois que j’ai vu mon père pleurer), qu’il fallait travailler pour jouer correctement (et ma mère suivait mes progrès tous les jours comme pour les devoirs d’école), et que la musique serait un fil rouge, une passion dans ma vie quand j’ai entendu mon prof jouer au cornet Singing The Blues de Bix Beiderbecke, quel choc ! et quand il m’a prêté un disque de Maurice André jouant du baroque, autre choc. Au lycée nous avions monté un orchestre de jazz et je suis devenu trompettiste de jazz avec les bases apprises à l’école de musique locale mais j’ai progressé surtout à l’oreille « à la feuille » et non en déchiffrant des partitions. J’aimais improviser en suivant mes modèles Satchmo, Chet Baker, Bix etc… une faim insatiable pour tous les trompettistes de jazz où je reprenais toutes leurs impros et puis « monté » à Paris, j’ai rapidement passé mes nuits à jouer dans les boites de jazz et à gagner ma vie délaissant ma vie d’étudiant.

Je devins donc intermittent et jazzman et j’ai joué avec des bons musiciens de jazz que je pensais autodidactes (cela fait partie du mythe ! mais en fait, ils avaient une solide formation musicale, pas conventionnelle certes, mais réelle enchainant les grilles d’accords complexes, les patterns…) dans des endroits selects et dans des endroits miteux, avec des publics mélomanes qui appréciaient mes solos et d’autres ignares mais c’est la vie de musicien… Après plusieurs années de cette vie que j’appréciais, j’ai exercé en parallèle un autre métier car je ne pouvais pas faire vivre ma famille qu’avec la musique mais je cachetonne encore souvent et c’est bien ainsi car je joue toujours avec plaisir à chaque prestation. Mes réflexions : je regrette de ne pas avoir travaillé mon instrument sérieusement mais socialement modeste et dans une petite ville de province, je n’ai pas eu les conditions optimales. Ainsi il y a eu un plafond de verre qui m’a empêché de faire du studio, de la musique de film, de rentrer dans des orchestres plus prestigieux, d’enseigner etc…

Mes enfants par contre ont fini le conservatoire régional et le comble, c’est qu’ils sont arrivés à un niveau supérieur, me dépassant techniquement mais ils ne veulent jamais devenir musiciens professionnels, jouer seulement pour le plaisir du baroque mais pas de jazz !  (Overdose familial ?) A la maison c’est Bach ou Telemann contre Miles ou Dizzy ! 


D : Je viens d’un milieu aisé où la musique classique était omniprésente, concert à la radio puis à la TV, disques avec la chaine Hi-Fi dernier modèle qui trônait dans le salon, le piano de ma mère, la flûte de mon père et leurs sonates… je crois que je connais l’essentiel du répertoire flute/piano ! et j’avais droit à quelques festivals de musique classique l’été.

Moi j’étais un enfant un peu rebelle et l’école de musique avec le solfège m’ennuyait, la flûte douce à l’école et le classique ne m’attiraient pas ! Mes parents voulaient que je joue du violon ou du violoncelle ! moi du saxophone ! pour eux, seule la musique classique comptait et s’arrêtait à Debussy et Ravel. En réaction, moi j’écoutais en douce chez un ami Lester Young et Coleman Hawkins.

J’ai donc suivi au conservatoire municipal la classe de clarinette car le saxophone n’était pas alors enseigné mais le professeur m’avait dit que je passerais vite au saxo plus facile !!  J’ai appris donc la clarinette pendant plusieurs années et avec un ami qui avait un saxophone soprano, nous avons monté un orchestre et repris les duos Bechet/Mezzrow, puis plus tard Luter/Bigard… et on a commencé à cachetonner. Plus tard, j’ai acheté un ténor d’occasion Selmer mark 6, et j’ai appris comme j’ai pu le saxo en transférant mes connaissances de clarinettiste et écouté et joué du jazz toute ma vie !

Je suis devenu donc saxophoniste jouant du soprano, alto, ténor, baryton un peu en autodidacte au départ. Mes parents me faisaient écouter « pour me former ou me rééduquer ? » M. Mule et Deffayet en classique et leurs quatuors de saxophones, mais moi je jouais du jazz en stages et en boites. J’apprenais l’harmonie pour lire les grilles du répertoire des standards. Ce qui m’attirait, c’était les musiciens de la West Coast, la Bossa de Jobim avec Stan Getz, m’inspirant selon l’époque de Dexter Gordon, Desmond, Mulligan, bien sûr Parker et Coltrane etc…J’ai cachetonné toute ma vie avec mes Mark 6, je suis intermittent et j’aime cela, et j’ai accumulé beaucoup de souvenirs… quand je vois des jeunes sortant de la classe de saxophone du conservatoire de Paris, ayant fait la classe de jazz avec une technique éblouissante, je me sens expérimenté certes mais j’aurai tellement aimé faire ce parcours mais à mon époque cela n’existait pas.

J’ai assez peu rencontré des professionnels ayant fait « la voie royale », nos mondes ne se croisant pas. Ceux qui ont fait du studio d’enregistrement, des musiques de film le peuvent mais moi je suis un jazzman avant d’être un technicien virtuose de mon instrument et de la musique (déchiffrage rapide et transposition). 

E : La culture de ma famille tournait autour des sports ! la musique était peu présente sauf à la radio avec de la variété et mon père aimait, comme De Gaulle, les marches militaires !

J’étais en vacances au bord de mer et j’écoutais de la musique sans penser à en faire activement. Jeune adolescent j’étais fasciné par deux choses : les filles sur la plage et un orchestre de variétés qui faisait les bals et qui jouaient à une terrasse de café. Je passais mon temps à les écouter et un des musiciens s’aperçut que j’étais toujours devant la scène, à l’écoute, passionné avec un air extatique ! et il devint mon mentor. Tous les jours pendant deux mois, j’assistais aux concerts, bals, puis répétitions et ce qui me fascinait, car ils jouaient toutes les sortes de musique (latinos, jazzy, variétés langoureuses lors des thés dansants des séniors au Casino, bals le soir pour les ados avec les airs à la mode avec tous les rythmes.)

C’est le rythme qui me fascinait. Et mon mentor m’a appris le solfège en se promenant tous les jours sur la plage en faisant des pas réguliers métronomiques et à chaque pas en intégrant blanches, noires décomposant croches, doubles, triolets, syncopes, contre - temps etc… et comme il adorait marcher, je me suis avalé les rythmes de plus en plus complexes en marchant et en chantonnant avec lui ! On nous prenait pour des originaux ! et à la fin de la saison je suis devenu batteur, portant surtout le matériel, de concerts en bals, mais accompagnant parfois des slows, des rythmes et morceaux simples. Et je me suis aperçu que j’atteignais mon deuxième objectif : les nanas ! A la rentrée j’étais inscrit en percussions au conservatoire local et je me défoulais dans le garage avec mes disques et la batterie… chose bizarre les voisins avaient une certaine indulgence, mais j’ai toujours joué en mesure naturellement. « J’avais le rythme dans la peau » selon la formule maintes fois répétée.

En fait par l’expérience, j’ai appris le solfège, entendre les grilles harmoniques d’accords et écouter les autres, être à l’aise sur scène et me familiariser avec d’autres percussions etc… Puis j’ai vu en concert les percussions de Strasbourg en musique moderne, et des batteurs de Jazz, surtout Kenny Clarke ! le pied ! Alors j’ai décidé que je serais musicien après le bac ! Puis j’ai intégré différents orchestres, petits et grands. J’ai joué avec des musiciens « sérieux » provenant des conservatoires, ce qu’on appelait la voie royale. Tout ce qu’apprend un musicien dans les conservatoires par des professeurs réputés, nous on l’apprend sur le tas, et si on déchiffre moins bien, on a d’autres qualités, l’oreille, mais surtout l’improvisation qui est trop délaissée (à part les organistes) alors qu’elle était le fondement de tous les grands musiciens classiques : Bach, Mozart, Beethoven etc…

Et puis il y a la diversité de toutes les musiques rythmées…rien qu’avec la musique latine on a quoi faire ! J’ai étendu mes compétences dans différentes percussions notamment le xylophone. J’aime toutes sortes de musiques, aucune n’est mineure si le rythme est présent et varié, par contre j’exècre la boite à rythmes des orgues portatifs. J’ai enseigné aussi en école de musique et fait beaucoup de musique contemporaine.

Actuellement je suis en fin de carrière mais je joue encore souvent, pour cachetonner bien sûr mais aussi pour le plaisir de montrer aux jeunes ce que papy fait avec une batterie.


F : Mon père était professeur de maths au lycée et musicien amateur. Il m’a appris très jeune le solfège comme les maths tous les jours ! Glen Gould jouant Bach tournait en boucle puis il m’a inscrit enfant au cours de piano et en parallèle j’ai été recruté dans une chorale réputée d’enfants catholiques qui enchainait les concerts avec une vie musicale stricte et professionnelle. On me prédisait un avenir de musicien.

Puis à l’adolescence j’ai mué (heureusement quelques siècles avant on m’aurait castré !). Le répertoire de Chopin (qui était obligatoire pour ma prof) m’ennuyait un peu car moi je voulais jouer de l’orgue portatif et accompagner les autres solistes, chanteurs (euses), poètes, musiciens de tous genres, jouer en groupes…. A l’adolescence, j’ai arrêté le piano et le chant classique mais j’ai eu en cadeau, le plus beau de ma vie, un orgue portatif d’occasion d’un bon professionnel avec des boites à rythmes … le nirvana ! J’ai donc travaillé les possibilités de mon instrument seul, ponctuellement avec des musiciens, en stage aussi, et surtout en jouant sans cesse car je n’ai jamais arrêté d’accompagner, d’animer…En fait avec un orgue on n’a pas besoin obligatoirement de jouer avec d’autres car je chantais aussi les chansons, pas la musique sacrée apprise jeune mais les variétés.

Puis on arrive à des limites et j’ai repris en fait des études musicales de façon discontinue en croisant le programme des études classiques de conservatoires (gammes, arpèges, harmonie, rythmes, phrasé, etc…) car en fait, même si on prend des chemins de traverses, on retombe sur l’enseignement rationnel des conservatoires et on arrive peu ou prou au même résultat.

En fait je suis convaincu que l’on peut être un bon musicien soit en suivant la formation initiale des conservatoires avec des études rationnelles rapides et rébarbatives mais efficaces et valables si on est docile (car motivés nous le sommes tous), soit en formation continue par expérience et en alternance si on est un peu plus rebelle et si on privilégie de jouer sur scène avant la maitrise de son instrument ! et si on aime d’autres musiques que le classique. Mais à 30 ans nous avons sensiblement les mêmes niveaux même si nos voies pour y arriver ont été différentes mais uniquement pour toutes les musiques (car la musique classique et contemporaine demande des efforts plus importants.) J’adore jouer des variétés, du latino, des standards de jazz, de la musique de film…. J’ai eu plusieurs orchestres de variétés car en fait les musiciens comme nous, ce n’est pas le niveau, les émotions transmises qui nous différencient avec les musiciens classiques mais surtout le style de musique. Je peux jouer toutes sortes de musique mais pas les concertos difficiles au piano ! Nous faisons le même métier mais pas la même musique.

G : « Moi je chante soir et matin, je chante ça m’fait du bien …. et ma vie est émaillée de chansons. Je suis issue d’une famille où la musique se résumait aux variétés chantées.

J’ai donc commencé à chanter « comme un rossignol disait ma mère), gamine, les chants des idoles de mes parents. Comme je chante juste naturellement, même a capella , ayant l’oreille absolue, on a décidé que j’avais un don et que je n’avais pas besoin d’aller à l’école de musique faire du solfège et chanter des airs d’opéras ! donc je suis une véritable autodidacte au départ, faisant tout à l’instinct et à l’oreille et j’ai une excellente mémoire me permettant d’avoir un répertoire étendu. J’adore l’émission de Nagui « n’oubliez pas les paroles » car je retrouve « des sœurs de chants ».

Et puis au collège notre prof de musique, qui m’avait entendue lors d’une fête et qui dirigeait une chorale, m’a prise en main. Quel décalage avec un motet de Palestrina ! j’imitais à l’oreille sans être capable de lire une partition. Elle me faisait entendre des vraies chanteuses classiques mais leurs vocalises ne m’attiraient pas (sauf le concerto pour une voix de Saint Preux que j’ai chanté pendant longtemps) et puis il y a eu les chanteuses de Jazz et le Gospel ! les double six, les swingle singers…chantant du Bach comme modèles à imiter. Ma voix était belle, pure, naturelle mais je ne travaillais pas. Ma prof consternée me répétait : « quel gâchis ! » ce qui était peut-être la vérité mais pas stimulant ! J’ai donc appris un peu les bases de la musique sans enthousiasme et j’ai chanté dans des groupes de variétés les airs à la mode surtout dans les bals et fêtes diverses avec plaisir.

J’ai chanté des cantiques, des arias à l’église avec orgue, chanté lors des mariages avec l’incontournable Oh happy day et des services funèbres avec the Upper Room en Gospel. A chaque évènement je poussais la chansonnette et comme je chantais un peu de tout, je m’adaptais aux demandes du public sans efforts du petit vin blanc à Barbara, de la bohème d’Aznavour à l’aria de Bach, du besame mucho pour les anniversaires de mariage etc… et c’est la variété de la musique qui me plaisait, le coté naturel, sans travail technique. Je demandais rarement un cachet mais « le chapeau » (où le public donnait la somme qu’il voulait selon sa satisfaction, ce qui est plus conforme à ma conception de la vie de musicien.) En fait je n’arrêtais pas et je n’ai jamais eu la sensation de travailler, ni de me forcer à jouer. Puis comme beaucoup de femmes, j’ai consacré ma vie à ma famille, j’ai limité les prestations en public, mais je me suis intéressée à d’autres musiques à savoir les lieder de Schubert et de Schumann, à quelques airs d’héroïnes d’opérettes puis de Mozart toujours en imitation, à l’oreille surtout, et bien sûr des airs entendus à la radio…  

Je suis surprise que tu me demandes de raconter ma vie car pour moi je ne suis pas une musicienne de métier, n’ayant aucun diplôme, j’ai été une chanteuse de variétés. Je ne peux pas me passer de chanter, c’est plus fort que moi, et encore souvent en public. Pour moi la musique est avant tout de transmettre des émotions diverses et j’ai un répertoire varié et étendu pour les illustrer toutes.

Mes enfants sont grands et je suis devenue intermittente car je m’accompagne à la guitare et je joue souvent pour égayer et animer les maisons de retraite ! c’est un public tellement attentif car les chansons jouées rappellent leurs souvenirs, leurs amours, leurs chagrins… et puis je chante depuis longtemps dans une chorale de gospel, chanter en groupe et faire des concerts, chanter encore et encore…. A toutes les périodes de ma vie, des musiques différentes m’ont accompagnée. En ce moment, c’est Oum Khalsoum une des plus grandes avec Ella et La Callas bien sûr ! pour moi la musique c’est la voix, c’est la vie.

Illustration musicale choisie : The man I love avec Billie Holiday car c’est en chantant cela sur scène que j’ai accroché l’homme de ma vie ! et rituel familial obligé, je lui chante à tous ses anniversaires

 

Si certains ont des expériences différentes, ils sont les bienvenus pour continuer cet article





dimanche 5 juin 2022

Qu’as-tu fait de tes talents ? Une réflexion croisée de musiciens sur cette question. What have you done with your talents? A cross reflection of musicians on this question.

par José- Daniel Touroude et 17 musiciens cachés

Je me lance dans une réflexion que beaucoup de musiciens (et autres) à la retraite se posent sur l’interrogation célèbre : Qu’as-tu fait de tes talents ? L’époque était propice pendant la pandémie, pour certains musiciens à une introspection, à réfléchir sur leur vie et à concrétiser leurs pensées.

Nous allons montrer à partir de cette parabole plusieurs visions et évolutions des valeurs enseignées à travers des expériences de vie de musiciens souvent âgés. J’ai résumé les conversations que j’ai eu avec certains musiciens, plus ou moins talentueux, amateurs ou professionnels. En fait cette question était récurrente et revenait sans cesse d’où la demande à des musiciens amis qui, sous couvert d’anonymat, ont pu s’exprimer librement. Certains propos proches et complémentaires ont été regroupés, l’important étant la richesse des idées énoncées qui en fait reprennent toutes les idées énoncées de la parabole chrétienne et même sur ses extensions athées.

Un rappel : Au démarrage cette question est tirée d’une parabole de Jésus citée dans l’évangile de Matthieu.  

Les étapes de la parabole : 1° Le Maitre part et confie à certains serviteurs employés la même mission : gérer un trésor (des talents) avec des sommes différentes pour chacun en son absence. 2° Liberté totale des actions de gestion du trésor par les serviteurs. 3° Le retour du Maitre avec une évaluation et le jugement sur la mission confiée et les actions menées.

 La parabole est un récit enseignant une morale à suivre qui permet une réflexion structurante pour organiser sa vie et/ou celle des autres. La parabole raconte au premier degré une histoire courte mais qui engendre rapidement un deuxième degré symbolique, puis à un troisième degré, une méditation philosophique pouvant être déconnectée de toute religion. 

Le talent, au sens propre, était physiquement une monnaie précieuse d’or ou d’argent considérable, en fait un trésor équivalent à plusieurs années de travail à l’époque. Très vite cette parabole connue est riche d’enseignements puisqu’elle a traversé les siècles et les pays en subissant nombre de dérives, d’applications, de réflexions comme actuellement dans le développement personnel ou comme dans le management des ressources humaines.

Car dès le départ le talent, au sens figuré, voulait dire aussi don, capacité, aptitude exceptionnelle, possibilités rares, un trésor en fait qu’il faut faire prospérer quand on a la chance de l’avoir reçu. Ici il ne sera question que du don musical.

 La parabole des talents fut célèbre à cause de ce glissement vers différentes définitions du mot au figuré et qui permettent une réflexion parce qu’elle pose une question fondamentale que tout le monde se pose un jour ou que l’on vous pose : Qu’as-tu fait de tes talents ? de ce trésor que tes parents et éducateurs t’ont donné, que les événements et opportunités ont permis et que ta volonté et tes efforts ont plus ou moins forgés ?

La question de l’utilisation de nos talents est fondamentale : nous pouvons tirer de nos aptitudes le meilleur comme le pire. 

La parabole décrit notre passage sur terre :

Le Maitre pour les évangiles c’est le Christ bien sûr et le talent confié à chacun c’est la foi chrétienne qu’il s’agit d’entretenir. C’est la première acception mais il y en a d’autres, athées, qui permettent la longévité de cette parabole. Le Maitre peut être aussi notre conscience en revenant sur nos actions (introspections), une évaluation nécessaire pour notre développement personnel pour progresser dans le mieux vivre avec soi et avec les autres. Mais elle est de plus en plus utilisée aussi par des hiérarchiques, petits maitres terrestres régnant sur les autres. L’extension de cette question existentielle possède ainsi d’autres fins entre autres développer le potentiel des ressources humaines et la productivité en entreprise. 

Qu’as-tu fait de tes talents musicaux ? puis indique nous quelle est l’idée-force de la parabole pour toi ? enfin quel est mon article que tu préfères ?

En fait nous voyons que les réponses de musiciens choisis sont très hétérogènes et complémentaires pour les trois questions.

 A : J’aurais pu si j’avais voulu ! j’étais assez doué pour la musique mais je n’ai pas assez travaillé mais je m’en sors quand même relativement bien. J’ai joué la musique qui me faisait plaisir, à savoir du jazz moderne, et j’ai progressé tranquillement tout au long de ma vie en travaillant mon instrument selon mon rythme et puis il n’y a pas que la musique dans la vie ! En fait j’ai travaillé sur plusieurs sujets car j’étais doué aussi pour les études et j’ai fait un métier qui n’a rien à voir avec la musique mais par contre j’ai toujours joué de la musique qui reste ma passion. On peut, sans passer par les études supérieures de conservatoires, en pseudo autodidacte (cela fait bien !) acquérir un niveau acceptable pour jouer correctement. L’important demeure : est-ce qu’on veut être un technicien qui maitrise son instrument pour faire de la musique ? ou passer sa vie à travailler pour exceller comme le font certains virtuoses. 

Pour moi être un artiste, c’est posséder un minimum de technique bien sûr mais surtout aimer et vivre la musique qu’on joue et la faire partager aux autres et puis la musique est un monde permettant de multiples activités passionnantes.

Pour répondre à ton autre question : pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole c’est l’importance des notions de liberté et de choix personnel dans l’expression voire l’épanouissement de ses talents individuels. 

Nous avons tous lu tes nombreux articles dans ce blog et mon article préféré est l’interview du saxophoniste G.Badini… pompompidou !

Lire article : interwiew de G. Badini

B : Pour moi cette parabole, c’est la nécessité de subir la domination du Maitre quel qu’il soit : il fallait appeler son professeur Maitre ! puis le chef d’orchestre, et tous les autres dirigeants qui m’obligeaient à jouer de la musique qu’ils choisissaient et la jouer comme ils le voulaient. Déjà le compositeur imprime sa volonté dans la partition et on doit exécuter fidèlement les ordres, les notes, les annotations. Nous sommes que des exécutants ! … Souvent je suis fatigué de jouer toujours les mêmes répertoires car je joue un instrument qui est rarement soliste ! Heureusement l’orchestre, le syndicat et les fraternelles permettent de créer une communauté intéressante où d’ailleurs j’ai puisé tous mes amis. Mais quand je suis seul et que j’ai fini mon boulot de musicien, car pour moi c’est un travail comme un autre, je peux jouer librement pour moi et improviser en rebelle, sans notes, avec des grilles harmoniques sur mon piano que je maitrise plus ou moins ! j’ai aimé ton article sur le festival de Royan, c’était mon état d’esprit et ma conception de la musique mais il faut travailler pour manger…

Comme beaucoup, nous critiquons le comportement autoritaire des chefs, du maitre, qui conduisent leurs musiciens-employés par un pouvoir vertical de type militaire (les ordres, la mission à réaliser, les réprimandes voire les punitions des managers) et la parabole est explicite là-dessus.

Par contre, je suis à l’aise lorsque on laisse le pouvoir vertical pour aller vers l’autorité horizontale et donc à l’expression des talents complémentaires des uns et des autres formant une équipe opérationnelle et soudée en réflexion collective. C’est pourquoi je préfère jouer la musique de chambre mon plaisir, à la musique symphonique, mon job, mais la musique de chambre ne nourrit pas son homme !



Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole c’est aussi la glorification du libre arbitre, de la liberté mais aussi d’en payer le prix ! j’aurais aimé être un musicien libre comme Michel Portal et jouer ce qui me faisait envie, toutes sortes de musiques mais je n’avais pas son talent ni sa force psychologique… donc j’ai enfoui mon talent dans la fosse ! mais je suis lucide, pas nostalgique, ni jaloux, mon talent est de constater mes possibilités dans un monde qui ne me plait guère.

Lire l'article sur le festival de-musique-contemporaine.html

C : Je suis assez contente de moi, j’ai utilisé mes talents modestes au demeurant, mais j’ai bossé, bossé sans relâche et j’ai eu une vie personnelle et professionnelle réussie car j’ai optimisé. Je ne pense pas que j’aurais pu avoir un orchestre et un conservatoire plus prestigieux vu mon niveau. Le métier de musicien c’est de vivre à la fois dans la compétition permanente mais aussi dans la coopération pour jouer ensemble et cela ce n’est pas facile à faire.

Je n’ai jamais voulu être une soliste, une star donc une rivale pour certains et puis je suis devenue une bonne pédagogue et cela ce fut une surprise ; peut- être ne faut-il pas être trop fort pour se mettre au niveau de ses élèves (mais j’ai eu des élèves qui ont dépassé leur professeur !) et j’ai pu faire aimer la musique à beaucoup donc ma mission est réussie comme dans la parabole. Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole c’est la valeur travail qui est sublimée car le don est rare, un vrai trésor qui doit être fructifié et pour cela si on en possède un, même limité, il faut avoir la volonté et l’envie de travailler beaucoup et sans cesse !

Ce qui me gêne par contre dans cette parabole c’est l’exclusion de la majorité, cette aristocratie élitiste choisie par le Maitre montrant que le talent comme la musique sont réservées à quelques-uns. C’est pourquoi, j’ai toujours suivi le projet de Jack Lang sur la fête de la musique où tous jouent, bons ou moins bons, en amateurs au sens étymologiquement du mot qui aime sans comparaison de niveau. J’espère jouer encore longtemps, en fait jusqu’à la fin comme ta mère.

Ton article préféré dans ce blog : Vivre-vieux-et-mieux-grace-la-musique.html

D : Mon talent est d’avoir compris assez rapidement lors de mes prestations, de mes études supérieures et des master-class que mon talent était réel mais limité. Avec la compétition permanente sous-jacente dans ce monde musical, ces concours à répétitions, j’ai rencontré vraiment des grands musiciens doués. Mais comme je ne pouvais pas vivre en dehors de la musique, j’ai pu jouer en amateur averti de la musique de chambre surtout ou en petit orchestre voire me hisser en soliste, jouer différents styles de musique selon mes envies, faire des concerts de qualité, de devenir aussi un collectionneur de mon instrument et un mélomane doté d’une culture musicale variée et solide.

Dans le métier de musicien, la chance est importante et n’est pas toujours liée au talent et rechercher le succès à tout prix n’est pas un gage de réussite et d’épanouissement. Je suis toujours admiratif des autodidactes, ceux qui ont la musique vraiment en eux et qui n’ont pas eu la chance de faire des études poussées mais qui régalent les autres quand même avec des musiques très diverses mais de qualité.

On me considère comme un dilettante doué, un amateur original et ce jugement me satisfait ! mais moi je me considère aussi comme un artiste, fantaisiste peut être mais qui n’est pas un esclave de son instrument. En fait en jouant je me fais d’abord plaisir car pour moi un dilettante joue de la musique d’abord pour soi, voire pour recevoir des signes d’admiration, et parfois pour faire plaisir aux autres.

Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole, c’est de ne pas se comparer et jalouser les autres plus doués et qui ont plus de talents que vous, mais de suivre sa route, d’avoir surtout confiance dans l’avenir et si possible de récolter ce que l’on a semé, sans chercher à avoir des résultats à montrer et une reconnaissance ou un statut à rechercher. Le jugement des autres, du public, des Maitres… je m’en fous ! par contre je m’évalue sans cesse et je suis souvent assez dur avec moi-même notamment dans les enregistrements.

Article préféré dans ce blog écrit par JDT : cela dépend de mon humeur mais Le Maître des clarinettiste : KLOSE

E « J’aime cette question existentielle de Jésus où le talent est la foi en Dieu à faire prospérer car je suis proche des valeurs morales enseignées. Sa vision religieuse qu’une vie réussie est plus importante que la réussite matérielle et professionnelle est fondamentale pour moi. La musique pour moi est d’abord sacrée et n’a été qu’un moyen pour accompagner ma foi et celle des autres tous les dimanches à l’orgue, en chantant des cantiques et dans une bonne chorale de musique sacrée. J’ai parcouru ainsi le monde et j’ai vu la puissance de la musique sur des sociétés bien différentes. Même si on utilise le sens figuré de talent comme don donné par Dieu, il est très rare et ceux qui en sont pourvus doivent l’entretenir, le faire fructifier sinon c’est une offense à notre Créateur et aussi à nos parents, éducateurs qui ont essayé de le développer.

Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole c’est d’avoir toujours la foi, c’est la vision religieuse et des qualités morales et éthiques qui permettent aussi d’avoir confiance dans la vie, l’espoir du lendemain, le partage et l’amour pour les autres et leur faire plaisir (ainsi quand je joue bénévolement) et je plains ceux qui n’ont pas de vie spirituelle et qui sont abreuvés de musiques débiles qui obscurcissent leurs possibilités d’écoute et d’émotions. Lien : article préféré dans ce blog écrit par JDT : Méditation et pratique des instruments à vent 

F : Moi, je n’ai pas eu un contexte favorable pour faire éclore mes talents : famille, école, environnement, conjoint, travail… rien n’a été stimulant et j’ai lâché prise dans la compétition permanente qui structure le métier de musicien qui est un métier difficile. J’ai renoncé il est vrai à force d’en avoir assez à me battre avec moi-même et les autres, car j’étais seul et sans aides et en plus je devais gérer mon manque de confiance en moi, le trac et d’avoir recours à la médecine (tu as écrit un article sur ce sujet !). Avoir la volonté de faire des exercices tous les jours en sachant que je ne pourrais jamais égaler les meilleurs est dur à gérer… j’avais peut-être des aptitudes pour la musique mais pas le mental. 

Je me suis donc tourné vers des musiques plus faciles et moins exigeantes mais en faisant quand même de la qualité car j’ai été formaté quand même par un conservatoire régional. J’ai trouvé ma voie dans des concerts et studios d’enregistrement, d’orchestres de variétés en accompagnant des musiciens plus ou moins bons mais au royaume des aveugles, le borgne est roi ! et en plus la vie et les gens étaient souvent sympathiques. Mes talents ont été reconnus et ont pu s’exprimer en fait dans la joie et la bonne humeur et en plus me faire même gagner correctement ma vie comme musicien et arrangeur. Je suis aussi professeur et cela est très enrichissant (sauf matériellement !)

Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole est que ce ne sont pas les résultats qui comptent mais les efforts consentis malgré les inégalités de départ. Nous n’avons pas tous les mêmes cartes pour jouer ! et l’important c’est d’avoir l’espoir, la foi dans ses capacités, sa résilience, d’être bien dans sa peau et après de faire au mieux avec ce qu’on a. Ce sont ces valeurs présentes dans la parabole de Jésus que je transmets à mes élèves. Lien : article préféré dans ce blog écrit par JDT : je me suis retrouvé souvent dans l’interview de Bernie :  Vie d'un musicien de studio

G : On me dit que j’ai pris la mauvaise route, que j’ai gâché mes dons musicaux en faisant la fête, que j’étais peu responsable comme un enfant gâté en pensant qu’avec mes capacités, ma chance et ma famille aisée, leur réseau et leur fric je réussirai quand même ! La question est pour moi redoutable car comme dans la parabole j’ai enfoui mes talents pour des paradis artificiels et futiles et surtout les filles, la rigolade mais je me suis éclaté ! Mes résultats après toutes ces années ne sont pas terribles. Merci José pour la statue du commandeur ! dur à supporter mais c’est le passé ! Moi désormais, j’attends la deuxième partie de ta discussion sur que ferez-vous maintenant de vos talents, j’ai des projets d’avenir…et là j’ai droit à une deuxième chance pour faire éclore mes talents non ?  

Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole c’est l’éloge du libre-arbitre, la responsabilisation individuelle et surtout le fait d’assumer les conséquences de ses choix car il y a toujours un temps pour le jugement (du Maitre, des autres ou de soi)

Lien : article préféré dans ce blog écrit par JDT : Quiz et anecdotes amusantes car le musicien a trop tendance à se prendre au sérieux ! Mais où est le plaisir que la musique avec les copains (et copines !) te procure et qu’on a partagé… tu es devenu bien sérieux !

H : Vous me faites rire, moi je suis doué pour pas grand-chose et la musique était une des rares matières qui me plaisait et que j’arrivais à faire. Donc je suis devenu musicien professionnel et suis rentré dans l’armée. Ma vie est une succession d’échecs aux concours importants musicaux et de ratages personnels car j’avais le trac même avec le secours de médicaments. Dans le groupe ça va, je fais mon job dans un orchestre. J’ai l’impression d’être un imposteur quand on me prend pour un musicien talentueux. J’assure c’est vrai mais sans talent particulier, comme un bon artisan c’est tout.  

Les dons sont difficiles à expliquer : précocité, originalité, créativité, fulgurances créant des ruptures géniales dans les sciences et les arts ouvrant de nouvelles perspectives. Le talent exprime la supériorité intellectuelle, artistique et sportive de certains, voire pour d'autres encore plus forts le génie. Le talent est rare (5% de la population selon Mac Kinsey), c’est un don exceptionnel et cela m’agace de le voir se banaliser pour tout et n’importe quoi et n’importe qui, encore plus quand ce sont des gamins, considérés comme des stars, des prodiges à haut potentiel, des surdoués, voire des génies etc…que de frustrations on leur préparent ! » beaucoup de musiciens ont un égo surdimensionné et n’ont pas le sens de la mesure ! ce qui est gênant évidemment ! avoir des doigts c’est à la portée de n’importe qui  à condition de travailler mais le mental de jouer en soliste devant un public, il faut être narcissique, mégalo, inconscient et autres qualités…(.rires ) ou se bourrer de drogues ou bien avoir un réel talent !

Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole, c’est que même si on n’est pas parmi les meilleurs, qu’on ne fait pas partie des élites, des premiers de cordée, on peut réussir à condition de ne pas s’illusionner sur soi et de se contenter du don que l’on a et ne pas forcer le destin car le retour de bâton, je l’ai vu pour certains, peut être catastrophique ! je suis le 2èmeserviteur de la parabole !

Lien : article préféré dans ce blog écrit par JDT La médecine au secours des musiciens

I « J’étais doué et très jeune mes parents m’ont mis sur orbite pour devenir un grand musicien aussi bien techniquement que psychologiquement. J’ai eu des professeurs particuliers au lieu d’aller à l’école et fait de la musique à haute dose. Aussi je suis sorti avec le 1er prix du CNSM à l’âge où d’autres y rentraient. J’ai enchainé les concours internationaux, les concerts, les disques, les festivals et je suis devenu connu surtout pour ceux qui pratiquent mon instrument. Pourtant cela ne m’a jamais monté à la tête car je devais exploiter ce trésor miraculeux donné par Dieu, le hasard ou la génétique ? je ne sais pas ! J’ai donc exploité mon talent en travaillant et en sacrifiant beaucoup d’autres choses, pratiquement tout, et j’arrive maintenant à un âge où cela devient plus difficile. J’ai joué l’essentiel du répertoire de mon instrument et puis le niveau augmente sans cesse, les jeunes poussent et je ne sais pas si je pourrais garder mon niveau et ma place. J’admire les musiciens qui jouent encore magnifiquement bien quand les autres sont à la retraite ! pour moi mon talent sera désormais d’évoluer et de me reconvertir vers la direction d’orchestre, l’amélioration de la facture de mon instrument, la formation des futures élites…

Pour moi le message de cette parabole est toujours de croire en soi, d’avoir la foi dans ses aptitudes individuelles, de pouvoir rebondir et de ne jamais renoncer même si le succès varie, même si la santé est chancelante, même si vous supportez de moins en moins bien les critiques et les décalages horaires. Il faut continuer à croire que si on veut, on peut et la musique, les musiciens et les instruments sont en constante évolution… et cela c’est formidable. Lien : articles préférés dans ce blog écrit par JDT : l’article sur la saga de Buffet Crampon

J : J’ai gâché mes petits talents en m’illusionnant sur de fausses aptitudes d’instrumentiste. J’aurais dû connaitre le principe de Peter et j’ai galéré une bonne partie de ma vie en me stressant sans cesse pour me hisser à un niveau toujours supérieur, hors d’atteinte en fait, en prenant des risques, en voulant plus de succès, de reconnaissance. Puis j’ai eu ma phase dépressive du génie romantique incompris ! J’ai cru longtemps que j’avais perdu mon énergie et mon temps mais j’ai pu acquérir des talents nouveaux par ces expériences en orchestre ! Car ce qui est sûr c’est que l’apprentissage de la musique développe des capacités essentielles de concentration, de volonté, de travail de précision et de qualité etc… pour réussir dans d’autres domaines. Je fais désormais un autre métier mais lié à la musique car c’est un domaine très vaste où on peut exprimer d’autres qualités. Et puis étudier la musique ouvre un champ magnifique de beauté et de plaisir que l’on garde toute sa vie et je plains ceux qui n’ont pas accès à la culture musicale. J’aime bien les musiciens qui pinaillent, qui recherchent l’authenticité comme l’esprit des baroqueux.



Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole, est que l’absence du Christ avant le jugement dernier ne doit pas entrainer la perte de la foi en Lui. L’absence de succès qu’on estime mériter ne doit pas entrainer une perte de motivation et ne doit pas nous impacter. Mais attention que de chimères on vend au pauvre étudiant en musique ! Dans la musique comme en sport, en politique … il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus ! dans ce grand cirque qu’est la vie.

Lien : article préféré dans ce blog écrit par JDT : j’ai hésité entre La musique de cirquel (j’aurais adoré faire cette expérience) mais je choisis les baroqueux.

K : J’ai réussi ma vie relativement car théoriquement j’aurai pu faire encore mieux, ayant quand même des talents réels mais j’aime bien la phrase de Talleyrand : « Quand je me vois, je me désole, quand je me compare, je me console ! » mais en fait j’ai eu de la chance de pouvoir vivre de ma passion et de vivre des moments rares. Mais, en dernière analyse, pour moi l’essentiel est d’avoir réussi à constituer une famille épanouie avec des enfants mélomanes et musiciens amateurs de bon niveau donc je dois avoir quand même d’autres talents ! Etre musicienne en épanouissant son talent et enchainer des concerts tout en réussissant une vie de famille n’est pas facile … mais c’est le lot de nombreuses femmes non ? En France, nous avons la chance d’avoir un maillage de conservatoires drainant tous ceux qui sont intéressés par la musique et qui permet l’éclosion des talents et la possibilité de méritocratie. J’ai joué dans beaucoup de pays qui n’ont pas de politique musicale et que de talents sont gaspillés ! l’élitisme est mondialisé mais pas seulement en musique. On assiste actuellement à un renversement de politique des ressources humaines d’inclusive à exclusive. Au départ en France, il y avait la politique inclusive à savoir obtenir le meilleur des musiciens salariés dans l’orchestre. Désormais c’est le modèle américain de la politique exclusive c’est-à-dire obtenir et acheter les salariés les meilleurs et de les virer s’ils ne conviennent plus ou si on trouve meilleurs qu’eux !

Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole, est de ne pas rechercher sans cesse les récompenses, le succès, les résultats… Ils vont venir tout seul si on fait les bons choix éthiques d’une vie équilibrée sans se laisser avoir par le mirage des succès éphémères de la vie d’artiste, les dithyrambes et les critiques, qui comme nous le savons tous, sont deux mensonges.

Article préféré dans ce blog écrit par JDT : la musique de film car j’adore le cinéma et j’ai fait des concerts de Musique de fims, musiques qui ne sont pas mineures comme le pensent certains.

L : J’avais des facilités artistiques et j’ai choisi de militer et d’investir dans la politique (qui n’est pas un art !) et même si ceci fut souvent décevant, j’ai mobilisé mes talents pour réussir ma vie, à savoir avoir une position sociale. Par contre mes talents musicaux eux sont restés au second plan et contrairement à d’autres musiciens, j’ai vivoté sans rien accomplir de significatif professionnellement en musique. Et pourtant, j’ai une position enviable de pouvoir dans le milieu musical en étant proche des musiciens et de la musique. Par des chemins détournés, en fait j’ai mobilisé mes talents d’organisateur dans le monde de la musique et non grâce à mes talents non exploités de musicien ! et pourtant sans ces talents musicaux, je ne serais pas crédible avec eux pour les manager ! et puis beaucoup de musiciens sont loin des réalités pratiques et ont besoin de moi.

Une évolution m’inquiète pour les musiciens car avec la mondialisation, les recrutements sont internationaux comme les clubs de foot ! Ainsi si on a les subventions et les sponsors, on peut se payer les plus talentueux, les meilleurs évènements, donc les médias…

Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole est la responsabilisation de ses actions. Il faut assumer et surtout s’évaluer pour évoluer continuellement aussi bien individuellement que collectivement dans l’orchestre et cela c’est éreintant mais stimulant. 

Survivre dans des conditions-extremes.html

Par contre je n’aime pas le jugement autoritaire final de cette parabole, nous sommes loin de l’amour du prochain (et encore chez Luc l’exclusion est encore plus terrible !) On répète aux musiciens : le seul juge c’est le public, d’autres disent que ce sont les autres musiciens ou critiques musicaux, d’autres que c’est la recette, d’autres que c’est uniquement votre progression évaluation pour tirer le meilleur de soi, d’autres c’est la cohérence de l’équipe …. C’est pourquoi j’aime bien l’introspection individuelle que suscite cette question mais il faut la poser aussi en groupe (ce sera ma prochaine animation de team bulding)

Articles préférés dans ce blog écrit par JDT : la résilience que donne la musique : il faut se battre sans cesse contre les obstacles pour faire vivre son orchestre mais certains de tes articles montrent aussi plus gravement que pour « survivre dans des conditions extrêmes » on le peut grâce à la musique qui transcende tout. Il faut lire aussi ton article sur le camp de Thérezin pour ceux qui ne connaissent pas cette monstruosité. Terezin

M : Je ne veux pas répondre à ta question ! elle est trop personnelle et trop figée dans le temps. Il faudrait la poser tous les 10 ans ! Je sais que je suis dans le déni mais réfléchir n’est pas un plaisir pour moi, ni même utile concrètement. Je ne suis pas encore à la retraite et ta question devrait être : qu’as-tu fait ? OK mais surtout que vas-tu faire de tes talents encore inexploités ? que fais- tu de ta vie actuellement et pour les prochaines années ? ma carrière n’est pas terminée, j’évolue dans le jazz moderne, je me cherche, je compose… bien sûr je ne suis pas arrivé à la bonne époque pour vivre avec ou dans l’ombre des géants du jazz, ni peut être dans le bon pays. Mes impros sont peu académiques et peu publiques car je ne fais aucune concession. Je me sens incompris souvent mais j’ai du talent, je le sais ! simplement je n’arrive pas à le faire reconnaitre. J’adore le sound painting qui me libère ou un bœuf mais tout ceci n’est qu’aléatoire et ponctuel.



Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole, est d’avoir confiance dans l’avenir si on a la foi et si on est prêt à s’engager même sans aucune visibilité. C’est pourquoi je pars ailleurs pour ouvrir mon horizon notamment dans la musique de film. Les employés de la parabole ne savaient rien du retour possible du Maitre ! et certains ont quand même agi comme si…

Lien : article préféré dans ce blog écrit par JDT : j’ai bien aimé les ponts que tu fais entre la      musique de jazz et peinture abstraite.html     

N : J’avais des aptitudes musicales, sportives et scolaires et en fait je n’ai rien fait de sensationnel. Pourquoi ? parce que je pensais que les dons suffisaient et au début c’était vrai (sautant des classes au collège et à l’école de musique, on me disait surdoué !) mais travaillant peu, papillonnant sur plein de sujets, j’avais trop d’orgueil et de foi en moi, n’écoutant pas en fait les professeurs, les parents. Puis devenu étudiant à Paris, l’écart était devenu trop grand avec les autres talentueux qui eux avaient progressé dans tous les domaines. Alors au lieu de m’accrocher, j’ai tout abandonné et j’ai enfoui comme le troisième serviteur mes talents dans la terre que décrit la parabole… et j’ai passé le concours et pris un poste de prof ! j’écoute beaucoup de musique sur les chaines spécialisées mais parfois ta question m’obsède ! Ma vie musicale c’est le Titanic ! beaucoup d’espérances au départ, mais un naufrage à l’arrivée. Le jugement du Christ relaté par Matthieu est terrible (ceux qui ont, auront encore plus et ceux qui ont raté on leur enlèvera même ce qu’ils ont !) c’est l’effet Matthieu en sociologie par Merton que tu m’indiques… c’est aussi le monde capitaliste dans lequel baigne le monde musical : malheur aux faibles et aux vaincus ! à ceux qui n’ont pas toutes les qualités aussi bien techniques, que psychologiques pour tenir, malheur à ceux qui ne suivent pas le rythme ! ils regardent vite les autres sur le banc de touche !(les sportifs, danseurs etc…vivent les mêmes choses)

Lien : article préféré dans ce blog écrit par JDT le clarinettiste fantôme du Titanic of course.  

O : Malgré les handicaps sociaux, mes talents personnels m’ont servi à faire une belle carrière, à gagner correctement ma vie et c’est l’essentiel car je viens d’un milieu très modeste et je connais la valeur de l’argent pour être libre et heureux. Heureusement que j’ai eu des professeurs formidables, une harmonie municipale excellente qui a été le creuset de mon engagement musical, des conservatoires régional et national très formateurs et la protection de la musique militaire pour assurer la base matérielle de ma vie. Puis j’ai cachetonné sans cesse, je suis un requin de studio, j’ai été dans un orchestre symphonique prestigieux. Pour moi la musique fut un ascenseur social fabuleux étant peu favorisé socialement au départ. Puis devenu soliste, j’ai été rapidement valorisé et reconnu par mes pairs et j’ai partagé mon expérience dans des master-class tout en faisant des croisières et autres interventions juteuses. Mais je n’oublie pas la galère passée, la volonté farouche et l’énergie qu’il a fallu déployer, le travail permanent pour arriver à sortir du lot et avoir le privilège d’amuser les autres !

Pour moi l’idée fondamentale que j’ai retenu de cette parabole, est de profiter des opportunités et d’optimiser avec ce qu’on a reçu comme talent !

Et que tout don sans travail est bien insuffisant. Mais cette parabole doit être critiquée aussi car c’est aussi montrer la grande inégalité de fait entre les personnes au démarrage ce qui induit un peu l’arrivée. L’exclusion des uns et l’intégration des autres, la domination du Maitre et la soumission des serviteurs employés, l’élitisme dans la musique, la compétition permanente pour avoir le droit de jouer avant la coopération parfois factice, parfois réelle en orchestre entre les vainqueurs du paravent !. 

Il faut se battre sans cesse et j’ai connu nombre d’excellents musiciens qui n’ont pas réussi pleinement car ils n’avaient pas la volonté de se mettre en avant, de se vendre, de subir le jugement des différents chefs… j’arrête je deviens de plus anarchisant.

Lien : articles préférés dans ce blog écrit par JDT : c’est le Dupinophone, la clarinette du pauvre de l’époque utopique où on espérait que le peuple devait accéder à la musique avec des instruments simplistes et originaux. (René Pierre dans ce blog a fait aussi des articles fort intéressants sur ces inventions.)

P : je pense souvent à cette parabole car j’ai eu un don musical rare et évident : l’oreille absolue où le moindre bruit est pour moi une note. D’ailleurs ton chat vient de miauler et faire un Réb ! et juste en plus au diapason 440 ! (rires) et cela me rappelle Rossini… avec Nathalie Dessay que tu avais mis dans un de tes articles et qui a bien fait rire mes amis.

J’avais des dons comme pianiste très jeune et la question était : que vais-je faire de mes talents ? mais je suis tombé malade et je suis devenu mal voyant et cela m’a freiné puis je suis devenu aveugle ! je suis donc devenu accordeur de piano et professeur de piano et je tiens l’orgue à l’Eglise. J’ai étudié l’art thérapie musicale pour des associations d’handicapés et ainsi j’aide les autres plus atteints que moi, les handicaps sont tellement multiples. Je suis devenu aussi un adepte et professeur de Tai Chi et Gi Gong et de méditation. Je joue aussi pour les maisons de retraite et j’ai la joie de vivre car si je n’ai plus la vue, j’ai la musique en permanence qui est pour moi fondamentale, la source d’une vie heureuse. Pour moi être sourd serait plus dur ! voilà ma résilience et ce que j’ai fait avec mes moyens réduits car la parabole m’a appris que l’on doit faire avec ses possibilités même si Dieu ou les accidents de la vie vous rognent les ailes.

Dernièrement j’ai lu tes anecdotes musicales de ton blog à des personnes souffrantes et on a bien ri et cela a redonné le moral à tous. Merci ! On me lit parfois certains articles même si c’est un peu trop clarinet forever pour moi. J’ai une demande : pourquoi ne mettez-vous pas certains articles généralistes de votre blog en bibliothèque sonore pour mal voyants avec des illustrations musicales ? Pour nous c’est vital car nous nous en servons quotidiennement. J’ai fait un exposé à partir de ton article sur le diapason mouvant et l’histoire de la musique avec des illustrations musicales il y a peu et cela a beaucoup plu.

Je t’avais posé cette question : comment peut-on être passionné à collectionner des instruments de musique si on ne joue pas avec ? J’ai lu tes articles sur la psychologie des collectionneurs … on en reparlera …

Liens : Diapason mouvant




R: l’expression du talent peut être la conséquence d’un don au démarrage et d’une discipline de vie rigoureuse suivant une approche déductive d’études dans les conservatoires avec solfège, harmonie etc…. C’est la voie royale que j’ai suivie. Mais moi, je préfère de plus en plus tous les musiciens qui ont une approche inductive, brute, émotionnelle qui ont la musique en eux, qui ont la musique dans le sang et qui sont talentueux à leur manière, même si certains ne lisent pas bien la musique et ont une culture musicale partielle.

Les talents ont aussi surgi des peuples : vous avez écouté Paco de Lucia et Camaron et actuellement Romero en flamenco ? Amalia Rodrigues en fado portugais et actuellement Mariza, Misia ?, la musique latino et la bossa nova brésilienne de Jobim ?, la musique klezmer avec le Sirba Octet ?,  la musique créole ?, la musique tzigane ?, le jazz bien sûr, Oum khalsoum et ses mélismes et la musique arabo-andalouse envoutante ? et n’oublions pas la musique asiatique etc… Le talent est partout et j’ai une pensée aussi pour tous les intermittents qui animent les bals avec de la musique populaire variée, les fameuses variétés, qui ont aussi diffusé toutes sortes de musiques simples qui ont forgées les oreilles musicales des peuples et surtout créer le support de la danse. (Oui j’ai toujours dansé à cause de mon cervelet sans doute !)

Pour moi ce sont des instinctifs et des bons musiciens qui ont appris sur le tas, en formation professionnelle tout au long de leur vie et qui n’ont rien à envier avec ceux qui ont suivi la voie des conservatoires et qui sont et restent passionnés.

Depuis quelques décennies, on assiste à la professionnalisation des musiciens autres que classiques y compris dans les conservatoires nationaux au plus haut niveau (exemple la classe de jazz au CNSM). Je regrette qu’à mon époque cela n’ait pas existé …

Quant à la parabole, je suis profondément athée, l’essentiel a été dit sur les valeurs transmises par ce texte. Je suis un lecteur assidu de votre blog étant aussi un peu chineur et collectionneur et j’aime tous vos articles c’est si varié. Continuez les papys !



José plane avec sa clarinette… (« La clarinette bleue » gravure d’AVATI)

 

Et vous qu’avez-vous fait de vos talents ?